Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 19 mars 2026

L’école des femmes mise en scène par Frédérique Lazarini

Quand Frédérique Lazarini met en scène un "classique" c''est pour nous en donner une version rafraichie, voire décapée, en tout cas qui apporte un regard neuf sur un texte qu'on connait parfois par pans entiers.

Elle avait démontré que le Cid contenait une interrogation sur la question (très actuelle) du consentement et de la liberté de penser, donc de celle de disposer de sa propre vie en maîtrisant son destin. Quoi de plus logique qu'elle ait poursuivi de dévider cette bobine en s'attaquant à l'Ecole des femmes ?

Quelle chance que Cédric Colas ait accepté d'interpréter ce rôle d'Arnolphe, sans craindre le ridicule avec lequel on nous le montre si régulièrement ! Il lui donne une humanité inattendue. Sa souffrance est palpable, faisant oublier ses tentatives de manipulation de la jeune Agnès qui n'est pas si naïve qu'on a bien voulu nous le faire croire jusqu'ici.

Là encore Frédérique Lazarini a eu bien raison de faire confiance à une comédienne venant du cinéma. J'avais beaucoup apprécié le jeu de Sara Montpetit dans le film Vampire humaniste cherche suicidaire consentant. Elle trouve sur la scène des Artistic Athévains matière à poursuivre une belle carrière.

La modernité de la scénographie (François Cabanat) renforcée par l'usage intelligent de la vidéo (conçue par Hugo Givort qui en outre interprète un Horace dont la sincérité est convaincante) va permettre encore une fois d’oublier l’époque en rendant le propos contemporain quand bien même les personnages respecteront les alexandrins. Et pour ajouter davantage de suspens Arnolphe et Chrysalde jouent la première scène devant le rideau de scène tiré. Le dispositif ne se laisse découvrir qu'une fois la scène achevée et la surprise est grande.

Puisque vous l'aurez vu sur les photos je ne peux pas vous le cacher. Le plateau est divisé en trois zones. A jardin, et à proximité de la porte d'entrée, un dispositif de télésurveillance dont Georgette et Alain ont la responsabilité. Ces deux rustres, servante et valet, ont endossé la tenue d'agents de surveillance, encore une brillante trouvaille faisant référence au monde ultra contrôlé que nous subissons sans pour autant y être en grande sécurité.

Arnolphe est arrivé élégamment vêtu d'un costume gris, avec un petit sac signé par une célèbre marque spécialisée dans les mariages, contenant un joli bouquet de fleurs blanches. Très vite nous avons perçu son angoisse et ses craintes, justifiant -à ses yeux- la méfiance qu'il témoigne à l'égard de sa protégée.

On découvrira celle-ci, à cour, sagement assise devant sa machine à coudre, à l'abri -théoriquement- de toutes les tentations, puisqu'elle est tenue à l'égard du monde dans une sorte de serre aux parois de verre, égale à celle où l'on protège des plantes fragiles. Aucun doute qu'Agnès ne doit que savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.

Arnolphe est tel que Molière en a écrit le rôle. Intraitable (en femme comme en tout je veux suivre ma mode), cruellement misogyne, monstrueux de manipulation, mais touchant pourtant quand on comprend sa sincérité et que l'on constate que son humeur traverse des montagnes russes. Il sera terrifiant lorsqu'il s'emportera contre la jeune fille en la menaçant de bouillir dans les enfers (Acte III, scène 2) en sautant comme un démon, impression renforcée par un effet d'écho sur sa voix. Et plus tard il sera touchant lorsqu'on comprendra qu'il éprouve un vrai chagrin, même s'il perd le contrôle de ses nerfs en arrachant les patrons qui étaient affichés dans la chambre.

La mise en scène est fidèle à l'esprit voulu par Molière. Il n'empêche que l'on interprète les relations différemment. On s'interroge tout au long du spectacle sur les intentions de l'auteur. Voulait-il dénoncer la main mise des hommes sur les femmes ? Les spectateurs en débattent à la sortie et c'est bien agréable d'être ainsi secoués.

Quelle bonne idée de nous faire entendre la chanson de Jacques Brel Quand on n'a que l'amour au moment où Agnès dit qu'on ne donne rien pour rien, phrase tirée des maximes du mariage qu'elle est obligée de lire.. (quand on n'a) rien qu'une chanson pour convaincre un tambour. On retiendra qu'Agnès n'a pas grand chose à opposer à la contrainte dont elle est la cible. Et pourtant elle fera front.

Au début, elle est celle qui pose les mains sur la vitre pour tenter d'apercevoir quelque chose au dehors, ainsi qu'elle est représentée sur l'affiche. On verra le personnage évoluer depuis ce moment où nous l'avons découverte se promenant main dans la main avec celui en qui elle voyait un protecteur. 

Quand Arnolphe lui rend sa liberté tout en la suppliant de l'aimer (Acte V, Scène 4) on s'attendrait presque à entendre de nouveau Jacques Brel implorer Ne me quitte pas. La fin sera horrible pour le pauvre homme.
L'interprétation est parfaite d'un bout à l'autre. La modernité de la mise en scène est très jouissive. Le contexte de télé-réalité est tout à fait actuel. Tout autant que le côté thriller qui imprègne plusieurs scènes et qui est habilement contrebalancé par des touches d'humour qui interviennent toujours à bon escient.

Tout est réussi dans cette pièce qui s'élève au niveau de cas d'école. A tel point que Robin Renucci qui présentera "son" Ecole des femmes à Grignan dans le cadre des fêtes nocturnes cet été (avec François Morel dans le rôle d'Arnolphe) va venir la voir, ce qui est une belle démarche. Gageons que nous prendrons plaisir dans les deux configurations … qui ne devraient pas se ressembler. 
L'Ecole des femmes (1662) de Molière (1622-1673)
Adaptation, dramaturgie et mise en scène Frédérique Lazarini
Scénographie et lumière François Cabanat
Costumes Dominique Bourde et Isabelle Pasquier
Musique et son François Peyrony
Vidéo Hugo Givort
Avec Cédric Colas Arnolphe, dit "Monsieur de la Souche", Sara Montpetit Agnès, amoureuse d'Horace, nièce de Chrysalde, Hugo Givort Horace, amoureux d'Agnès, fils d'Oronte, Guillaume Veyre Chrysalde, ami d'Arnolphe et oncle d'Agnès, Emmanuelle Galabru Georgette, paysanne, servante d'Arnolphe, Alain Cerrer Alain, paysan, valet d'Arnolphe / Oronte, père d'Horace et ami d'Arnolphe et la voix de Michel Ouimet disant les Préceptes du Mariage
Horaires multiples du mardi au dimanche (15-17-19- 20 ou 20 h 30)
Relâches les lundis
Relâches exceptionnelles les 10 et 17 avril et le 1er mai 2026.
Représentation exceptionnelle le lundi 1er juin à 20h
Du lundi 23 février au 4 juin 2026
Aux Artistic Athévains - 45 rue Richard Lenoir - 75011 Paris
Le spectacle sera en juillet pendant le Festival Off d'Avignon au Théâtre du Chêne Noir 
Il partira en tournée de septembre 2026 à janvier 2027

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de © Marion Duhame

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)