Ceci pour dire que je l'ai lu avec une exigence accrue.
Il situe évidemment l'action dans l'Est de la France, plus précisément en Lorraine, région composée de la Meurthe-et-Moselle (54), la Meuse (55), la Moselle (57) et les Vosges (88). C'est précisément dans ces deux départements que vivaient ses grands-parents dans les années 1980.
Il est utile de savoir qu'il est né en 1972 pour comprendre à quelle hauteur il peut se souvenir de son enfance, rythmée par les visites estivales chez ses grands-parents paternels, en Moselle, et ses grands-parents maternels, dans les vallées vosgiennes aux forêts profondes que l’on reconnaît dans l’illustration de couverture conçue par Hélène Avérous.
Il est utile aussi de savoir qu'il a profité d'une résidence pendant le confinement pour convoquer ses souvenirs, ou du moins ce qu'il en restait et qu'il ne pouvait pas complètement vérifier in situ en raison du confinement imposé par le contexte de la pandémie, dont il ne dit pas grand chose si ce n’est de faire un rapprochement avec le passé : Il n’y a plus de douanes, plus de frontières mais de nouvelles restrictions (p. 86), en faisant référence à la limitation des sorties à une durée de 1 heure et un rayon de 1 km à vol d’oiseau autour de son domicile.
Cela étant il aurait fort bien pu élargir ses recherches ensuite puisque l’édition s’est produite 4 ans après la fin du troisième confinement. Mais il n’aurait pas été légitime alors d’achever le livre par une balade aérienne virtuelle engagée sur Google Maps.
Entre temps, nous naviguons entre les uns et les autres sans toujours savoir de quels grands-parents il s’agit même s’il existe des différences entre eux. L’auteur n’est sans doute pas très clair sur ses intentions. Le pronom personnel retenu pour le titre semble les confondre. Et suggérer aussi que la région façonne ses habitants "comme un seul homme".
Il ne craint pas non plus de se contredire. Et cela dès le début : Ils ne m’enchantaient pas mais ils devaient bien m’enchanter puisqu’ils m’enchantent aujourd’hui, quand je pense à eux (p. 12).
Il plaide coupable : Je dois inventer mon père parlant du sien (…). On voudrait tellement les ressusciter, et les interroger. (…). Je mélange le faux et le vrai (p. 88).
C’était des vies sans culture, sans productions culturelles, sans télévision (p. 109). mais Julien Thèves se corrige : Ce n’était pas une vie sans culture bien sûr que non. Il y avait des livres mais on ne voit personne lire (p. 110).
Comment, après de tels aveux, pouvons-nous nous y retrouver ? Il faut croire que là est la magie de son écriture, de la musique de ses mots, puisque je reconnais beaucoup de choses dans ses propos car même si ma famille n’est pas originaire de l’Est, l’époque était assez homogène. Et j’ai suffisamment été ensuite en lien avec des lorrains pour saisir la particularité de leur situation. Nés allemands après la première annexion, ils sont devenus français plus tard.
J’entendais souvent ma grand-mère maternelle (née dans l’Aisne) se plaindre elle aussi que ça tombait comme à Gravelotte (p. 78). Je n’avais jamais pensé à lui en demander la signification. L’averse me semblait être une explication suffisante. J’ignorais que c’était une trace linguistique de la guerre de 1870, pendant laquelle Gravelotte fut perçue comme une hécatombe inutile, prélude à la défaite et à la perte de l'Alsace-Lorraine. Tout ceux de ma génération ont vu leur enfance marquée par des expressions en lien avec l’un ou l’autre de ces conflits. Comme finis ton assiette, on voit bien que tu n’as pas connu la guerre.
Quand ma mère cuisinait trop de pâtes on lui reprochait de vouloir nourrir un régiment, voire carrément la 2ème DB (division blindée). Ma grand-mère ne faisait pas les courses. Elle allait au ravitaillement. Sa grande spécialité était -elle aussi- les oeufs à la neige, mais je n’ai jamais goûté de pâtisserie nommée africain. Par contre je me régalais tout comme Julien Thèves de cervelle, de langue de bœuf, de la frisée du jardin avec des fleurs de bourrache comme le faisaient ses autres grands-parents, en Lorraine, où le jardin s’ornait de monnaie du pape et de glaïeuls. Je me souviens autrefois en avoir vu partout.
Une fois adulte, j’ai découvert la tarte aux brimbelles (myrtilles) que la grand-mère de mes enfants allait ramasser avec un peigne spécial dans les sous-bois autour de Gérardmer et qu’elle lavait ensuite par crainte qu’un renard ait fait pipi dessus et ne transmette une maladie. Cette peur est donc universelle.
Julien Thèves affirme que les grands-mères de l’époque sont des femmes qui n’ont jamais « travaillé », n’étaient jamais allé au bureau, en réunion, (…) pas trimé en usine, même si ma grand-mère vosgienne faisait tous les métiers puisqu’elle aidait aussi au magasin et au cinéma. Mais nous, nous n’avons vu que la cuisine et les courses, elles étaient vieilles (p. 149).
Il exagère. Il ne songe pas à celles qui, comme ma grand-mère paternelle, travaillaient d’arrache-pied à la ferme ou comme mon autre grand-mère servaient dans le commerce de leur mari, le seul à être salarié, si bien qu’à la retraite elles ne touchaient quasiment pas de pension. C’est qu’il ne faisait pas alors bon se séparer. Rien d’étonnant à ce que ces années là aient produit la dernière génération des couples qui ont passé leur vie ensemble, qui n’ont eu qu’un mari, qu’une femme (p. 37). Espérons qu’ils ont été heureux.
De temps en temps une photographie noir et blanc (jamais légendée) semble chercher à confirmer les propos mais elle est de si mauvaise qualité qu’on n’y perçoit rien de signifiant, sauf peut-être celle des sonnettes de l’immeuble de B. où l’on peut encore lire le nom de la famille Thèves. A ceci près qu’on aurait de toute façon cru l’écrivain sur parole.
L’écriture a une vertu documentaire mais limitée parce que l’auteur n’approfondit pas son analyse. Il reste à la surface des évènements, justifiant sa position en invoquant une quête de vérité. C’est ce qu’il y a de plus vrai dans ces souvenirs, les baisers et les gâteaux, les repas et les balades et les longues heures d’ennui (p. 150).
Cette position lui permet d’insuffler dans le récit une tendresse infinie et apaisante qui explique selon moi les critiques élogieuses que j’ai lues à son propos. Après avoir été hameçonnée par des débuts prometteurs décrivant ses grands parents comme les vigies d’un temps maudit, adoré (p. 23) j’aurais espéré davantage qu’une écriture élégante sur la mémoire en plein accord avec la forte promesse des premières pages : Faisons revivre ces gens, observons-les comme une peuplade ancienne, comme l’incarnation d’un monde passé, comme le miroir de notre propre pays, de notre propre époque. Un miroir déformant bien sûr (p. 40).
Ils étaient de l’Est de Julien Thèves, éditions Abstractions, en librairie depuis le 28 mars 2025
Sélection Hors concours 2026
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