Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 10 juin 2026

Ouverture du Fonds Enki Bilal au 22 rue Charlot - 75003 Paris

L'ouverture du Fonds Enki Bilal a eu lieu ce matin, en avant-première, avec une certaine émotion tout autant qu'une joie palpable.

C'est un nouvel endroit que l'on désignera bientôt sous son acronyme, FEB. Je vous recommande d'acquérir le catalogue "Le fond est la forme" bien qu'il déborde le cadre de l'exposition parce que Clémentine Hustin y a travaillé longuement en amont, avant même d'avoir déniché l'espace qui n'est pas une galerie et où rien n'est à vendre, à l'exception d'une lithographie qui est accrochée à l'entrée, un peu à l'écart. Comme elle l'annonce fort à propos l'accrochage, en croisant les techniques, les périodes et les thèmes, met en lumière la richesse, les évolutions et les tensions qui façonnent son travail.
Le hasard est comme toujours amusant : les deux premières toiles de l'accrochage s'appellent Flying Above et Swimming above Fuji-Yama, 2015. Nous sommes au coeur d'un quartier historique, attirant désormais de multiples boutiques et restaurants revendiquant la "meilleure" cuisine japonaise, à deux pas du marché des Enfants Rouges, dans l'ancienne galerie de Denise René, une pionnière en matière d’art abstrait et cinétique, particulièrement avec Vasarely.

Enki Bilal a pris la pose près de l'immense sculpture, Auto-lui-même, un buste de 600 kilos, sculpté par Alban Ficat (unique artiste non japonais à avoir réalisé une sculpture du Studio Ghibli), réalisé par la Fonderie d’art Rosini à Bobigny, appelé à devenir le totem du lieu. Elle ne devrait pas rester seule car son pendant féminin est en projet, illustrant combien la notion de couple est déterminante dans l’œuvre de l’artiste.

Un modèle "réduit" a été moulé par Arnaud Briand, Meilleur Ouvrier de France, au Pré-Saint-Gervais. Le FEB en a été édité 300 exemplaires en plâtre composite noir carbone dont le numéro 1 a été installé dans une niche de l'entrée.

L'artiste est sérieux mais c'est pour mieux masquer l'émotion. Ce fut un grand plaisir de suivre la visite guidée qu'il a faite, ému mais très souriant, commentant, souvent avec un humour très fin, plusieurs de ses oeuvres, toujours avec sincérité, comme s'il les redécouvrait (alors que je parie qu'il a validé chaque cartel, un à un). Il émane du tout une parfaite cohérence -quasi obsessionnelle- dans sa thématique, si bien que deux heures plus tard on ne peut plus le qualifier "d'inclassable", même s'il est une classe à lui tout seul.

Nous sommes donc au sein du Fonds Enki Bilal, à propos duquel l'artiste insiste sur l'orthographe car la lettre "s" change tout. Le mot désigne un ensemble de biens mobiliers et ne signifie ni "totalité" ni "fin". La culture est très en danger, mais elle existe encore. L'accélération des choses risque de mener à un mur alors nous … on accroche (sous-entendu sur le mur). Je n'ai pas mis un centime dans l'affaire, mais bien sûr toute mon énergie et mes originaux.

Interrogé sur ce point il conviendra que comme tous les dessinateurs il a beaucoup vendu, pour mieux vivre, même si avec le recul on peut dire que les prix étaient dérisoires. Parce que la bande dessinée n'était pas encore un art reconnu. Il nous a rappelé un moment charnière, lors d'une vente chez Artcurial, qui a fait entrer véritablement le 9 ème art dans le monde de l'art contemporain.
En effet, une de ses toiles intitulée Bleu Sang s'est vendue 176 910 euros en 2006 dans cette maison de ventes aux enchères. Je signale que ce n'est que depuis octobre 2022 que l'Académie des beaux-arts a ouvert une section de gravure et dessin.

Jean-Baptiste Barbier dirige une galerie éponyme spécialisée dans l’art de la bande dessinée qui accompagne depuis de nombreuses années de grands artistes tels que Christophe Blain, Blutch, Nicolas de Crécy, Pénélope Bagieu et Catherine Meurisse … Il est depuis une quinzaine d'années le galeriste d'Enki Bilal, après Christian Desbois, décédé prématurément en 2010. Il nous a confié avoir d'abord eu le projet d'une explication du parcours créatif d'Enki après avoir effectué une visite de son atelier qui finalement a bifurqué vers la création du FEB, une fois l'endroit trouvé, et qu'il gérera lui-même avec Clémentine Hustin.

Si Enki Bilal y sera l'élément majeur il y aura aussi d'autres artistes invités. L'objectif est d'en faire un lieu culturel très vivant, et de transmission, où se croiseront lecture, images, lettres, bande dessinée, musique, vidéo et art contemporain. Il sera ouvert aux écoles.

L'accrochage n'est pas strictement chronologique ce qui permet de faire des ponts entre les oeuvres. Cependant  il commence par 4 photos qui racontent les origines de l'artiste, né à Belgrade (alors en Yougoslavie) que son père a quitté en 1956, partant pour Paris "en éclairage".

Leurs retrouvailles sont immortalisées Gare de l'Est en 1960. La famille s'installe à La Garenne Colombes où le jeune Enki découvre la banlieue, dont il n'avait aucune idée auparavant car la ville de Belgrade s'arrêtait net sur la campagne.

C'est une révélation pour lui de plonger dans une nouvelle culture, une nouvelle langue, dans un pays où il découvre aussi la bande dessinée franco-belge. Il pointe avec émotion sa première planche publiée dans Pilote par René Goscinny. Il lui en avait présenté une qui avait pour titre "Fin". Ça commence bien, s'était gentiment moqué le co-créateur d'Astérix, reviens me voir, mais avec une histoire. La carrière d'Enki débuta en noir et blanc. Avec Le bol maudit, en 1972.Nous avons un aperçu de la technique des débuts avec l'encre de Chine, des hachures très inspirées de Gustave Doré.
Il est tout autant ému de se revoir, en tee-shirt blanc, dessiner à la craie sur un trottoir de sa ville natale où il a été engagé sur un court-métrage dont on voit un extrait de 26 secondes, avec sa soeur, qui elle saute à la corde (on la devine à l'extrême droite).

Il commente la collaboration avec Pierre Christin qui avait démarré en 1975 avec La croisière des oubliés. Il imaginera avec son complice un musée de l'avenir sur le site même du drame de Tchernobyl dans le Sarcophage (2000, ci-dessous à gauche). Le cynisme est déjà là. C'est le début pour les deux artistes d'une réflexion sur les mémoires -officielle et collective- et leur revers, l'amnésie imposée par la puissance des déontologies.
Le sommeil du monstre (ci-dessus à droite) fut une série épuisante de 4 albums. L'arrivée du réel percute la thématique de l'obscurantisme religieux. La planète se révolte et fait disparaitre l'humain dont on ne garde que quelques survivants mis à l'épreuve par la mémoire. Je crois que c'est le moment où il a changé son mode opératoire en ne travaillant plus planche par planche, mais case par case, de formats variables, qu'il monte ensuite comme on le ferait au cinéma, à partir d'un story-board dessiné au préalable.
Autoportrait, 1994, Acrylique, pastels gras, crayons et encre de Chine
Enki a aussi travaillé comme affichiste. Pour le Festival de la Science-Fiction de Roanne (1997) ou pour la une du Journal Libération consacré à l'Intelligence artificielle en 2017.

Il reconnait, et il le dira à plusieurs reprises : les thèmes sont durs et violents, mon graphisme aussi, mais il faut voir l'humour et le second degré. C'est une vraie clé de lecture. 
Enki attire notre attention sur une belle surprise de l'exposition, un roman graphique très atypique dont j'avais perdu les originaux. Tout un mur est consacré au récit apocryphe (fabuleux mais fictif) dont Pierre Christin a écrit le scénario, Los Angeles - L'étoile oubliée de Laurie Bloom, publié en 1984 chez Autrement (réédité depuis par Casterman).

Autrement était à l'origine une revue d'anthropologie sociale particulièrement audacieuse et novatrice, fondée en 1975 par Henry Dougier. C'est lui qui a donné carte blanche aux deux compères en 1983 avec mission de passer deux mois à Los Angeles pourvu d'en ramener un livre. Ce fut la'histoire d'une vedette oubliée de l'industrie du cinéma : Laurie Bloom, qui eut très fugacement son moment de gloire avant de sombrer dans les arrière-cours de la grande ville, naufragée pathétique de l'usine à fantasmes hollywoodienne.
Enki a pris des centaines de photos, et tous deux ont interviewé des tas de gens dans des lieux improbables. Enki eut l'idée de peindre directement sur les tirages en ajoutant des éléments qui structurent le récit. Il y a même une dalle au nom de la starlette à Hollywood, si bien que beaucoup de lecteurs ont cru à cette biographie totalement inventée. Deux derniers clichés représentent Pierre à gauche, Enki à droite.
Voici maintenant l'image, un peu gondolée, d'un dessin qui a été fait pour soutenir l'action d'un centre culturel à Sarajevo et qui a été utilisé pour un générique par Arte en 1993. L'artiste a senti, avant qu'elle n'arrive, la montée de l'intolérance et a voulu alerter sur l'obscurantisme religieux.
Suivra un nu extrait d'Un siècle d'amour, sur un scénario de Dan Franck 1999) comprenant treize portraits de femmes qui illustrent les drames et les éclaircies de notre époque. 
J'ai adoré aussi faire Les fantômes du Louvre. J'ai eu la chance incroyable d'y accéder la nuit. Voici Hécube (2012), Acrylique rehaussée de pastel sur photographie imprimée sur toile 
J'y ai intégré la présence humaine. Un texte raconte le rapport de ces personnes avec l'oeuvre. Les historiens m'ont permis de chercher très loin même si (là aussi) c'est tout à fait apocryphe.
Dans Partie de chasseScénario Pierre Christin (1983), le communisme est craquelant et trois ans plus tard c'est la chute du mur commente-t-il. On verra un peu plus loin des images du fameux mur.
Die Mauer Berlin sont deux acryliques sur papier très anciennes (1982) à propos du mur de Berlin que l'on retrouve dans le catalogue dans le chapitre Esthétique du chaos. Un titre qui fait sourire Enki estimant que le chaos était déjà présent avant. 

Il fait remarquer que le visage de Bruno Ganz correspondait si bien au personnage de Nikopol qu’il l'a utilisé comme "modèle", et cela pour la première fois. L'acteur avait alors déjà tourné dans l’Ami américain de Wim Wenders (1977) et l’Echiquier de la passion un film de Wolfgang Petersen sur les jeux d’échecs (1978). Il lui demanda d’écrire la page de présentation avec préface (français-allemand) du livre Die Mauer Berlin, paru aux Editions Futuropolis en mai 1982, et sollicita Andrzej Żuławski pour la postface.

Le dessinateur s'est souvent rendu à Berlin et connait très bien l’ancien poste-frontière de Checkpoint Charlie qui, pendant la guerre froide, permettait de franchir le mur qui divisait la capitale allemande entre le secteur Ouest et le secteur Est. J’en ai moi aussi un souvenir très vif dont il restait encore de nombreuses marques lorsque j’y suis allée en août 2015, pourtant bien longtemps après sa chute (octobre 1989).
Voici Julia & Roem,  Coup de sang (2011), au crayon gras et rehauts de pastel sur papier teinté, pour revisiter Romeo et Juliette. J'ai toujours été fasciné par Shakespeare, puis travail de scénographe expérimenté à la demande d’Angelin Preljocaj, en réalisant en 2016 le décor et les costumes du ballet qui, depuis 1996, fait partie du répertoire du Ballet Preljocaj.

Nous avons voulu une situation tendue, de conflit, mais sans précision aucune. Juliette est peut-être serbe, croate ou bosniaque, Roméo l’un des trois également, ce n’est pas important. Ce drame d’un amour impossible est situé non pas dans un contexte familial mais ethnique et religieux, à l’image du contexte international de l’époque. Ce ballet a tourné un peu partout et notamment à Moscou où il a eu une tout autre résonance, en Israël aussi. Juliette et Roméo étaient soit palestiniens, soit israéliens. Pour la première fois l'histoire se termine (temporairement) bien.

Bug, ça aurait pu être une planche mais j'ai travaillé par case à l'air libre, ce qui m'a donné la force de continuer. Je fais un story board rapide avant mais les choses ne sont pas figées. Parfois une image dit mieux que le texte que donc je supprime, ou inversement. Ce qui m'intéresse c'est aussi "le blanc entre les cases", cette image mentale qui est une ellipse mais que le lecteur conserve dans son cerveau bien mieux que le spectateur de cinéma parce que la vitesse l'en empêche.
Enki Bilal aura multiplié les expériences. Après Le Louvre c'est le Conservatoire national des Arts et Métiers qui en 2013 lui propose d'accéder à ses réserves qui se trouvent dans des souterrains quelque part du côté du Stade de France. Il y a sélectionné des machines qui l’attiraient par leur esthétique ou par leur fonction, certaines étant d'ailleurs proches de son univers. Il m'est arrivé plusieurs fois de m'extasier et de m'entendre répondre ça on ne sait pas à quoi ça sert. L'expérience s'avéra finalement magnifique alors que le nom du musée m'interrogeait. 
Mécanhumanimal No 4, Engrenages (2013)
Acrylique et pastel sur tirage photo imprimé sur toile

C'est ensuite l'expérience de la Géode qu'il commente. On m'avait donné carte blanche pour faire un montage de 1 heure à partir des 4 h 40 de mes trois films. Ce fut Cinémonstre, présenté pour la première fois au Festival Starball 2006 à la Géode. Enki Bilal y orchestre un bal étrange des humanoïdes qui hantent l’univers de sa trilogie en mélangeant des images en 3D et des acteurs réels… dans un montage qu'il dit "avoir fait à la hache", et à la fin duquel il a compris que tous ses films se terminaient de la même manière, par un couple qui se retrouve. 

Les trois films sont Bunker Palace Hôtel (1989) avec notamment Jean-Louis Trintignant, Carole Bouquet, Maria Schneider, Jean-Pierre Léaud, Yann Collette, Philippe Morier-Genoud … Tykho Moon (1996) avec notamment Michel Piccoli, Richard Bohringer, Julie Delpy, Marie Laforêt et encore Jean-Louis Trintignant et Yann Collette … Immortel, ad vitam (2004) avec notamment Linda Hardy, Thomas Kretschmann (qui avait joué dans Le Pianiste), Charlotte Rampling, Frédéric Pierrot, Yann Collette …

Il avait demandé à Jean-Louis Trintignant s'il accepterait de se raser le crâne. Celui-ci lui avait répondu avec son sourire carnassier, j'en rêve depuis que je suis tout petit.
Dans la vitrine qui est sous l'écran on peut voir des croquis préparatoires. Parmi eux celui de l'immense sculpture de l'entrée et aussi d'un pélican dont le sous-texte fait rire : le pélican a bien dormi mais sous ses yeux la poche demeure. On s'amuse comme on peut, sourit l'artiste.
Sur le mur suivant sont accrochés deux grands tableaux créés pour une exposition-installation avec la Fondazione Giorgio Cinila à la Biennale de Venise en 2015. Le visiteur était mis à l'épreuve en entrant à l'intérieur d'un cube noir pour y vivre une expérience sensorielle inédite. Un flash de lumière assez chaude était projeté sur le premier tableau, puis sur le second, puis sur les deux. On donnait à la sortie un tirage imprimé, mais en négatif couleur, sollicitant le spectateur à inverser les couleurs sur son ordinateur.

Les réactions provoquées par Dyptique, qui est tout à fait représentatif du travail d'Envi Bilal sur l'hybridation entre l'homme et l'animal, étaient amusantes.

Pour nous prouver que son art relève aussi du bricolage il désigne un emplacement blanc d'où s'est manifestement décollé un texte.
La Femme piège, La Trilogie Nikopol (1986), Acrylique, pastels gras, crayons et encre de Chine sur papier. Il estime qu'il y a beaucoup d'humour dans le volume intitulé La femme piège.

Chez Bibal le bleu peut évoquer la nuit (souvent il y ajouta de la cendre de cigare), la rêverie, ou être une tache préfigurant une maladie ou une malédiction, ou le calme chez Bug avec une tonalité très différente. 

La salle de bains de Jill (La femme piège, ci-dessus), verte au départ, devient rouge sang quand dans sa folie elle pense être la responsable des meurtres des hommes qui l'entourent et Enki Bibal convient que c'est violent.
J'ai plus de réponses à la question de savoir pourquoi j'utilise du bleu. Il y a tant de nuances dans cette couleur … qui permet de dire des choses sans employer de mots. Ce bleu là n'a pas le même sens que celui qui est sur le visage de Bug. On le ressent … ou pas.
On trouvera des éléments complémentaires dans le catalogue mais un cartel aborde le sujet : Chez Bilal, les bleus sont multiples, marquants, mais surtout circonscrits dans des tonalités très précises.
Dans son travail, le bleu peut être utilisé pour évoquer des atmosphères nocturnes, des paysages futuristes ou des états de rêverie. Il fait une utilisation habile car codifiée de la couleur qui contribue à son identité visuelle et à la création d'ambiances uniques au sein de ses œuvres. Le bleu n'est pas seulement une couleur, mais un outil artistique ayant un rôle dans la construction de ses mondes imaginaires et la transmission des émotions.
L'artiste propose des récits aux contours éthérés, et le bleu, loin de figer le sens, invite chacun à une interprétation personnelle, sensible et libre.
Enki Bilal ne donne pas de signification franche à cette couleur, il désarçonne son lecteur, le bleu est à la fois symbole de mystère, d'utopie et souvent d'immatériel.

La trilogie Nikopol est composée de
- "La foire aux immortels" (Tome I) : Paris en 2023 est une enclave fasciste pourrissante et décadente. Une étrange pyramide volante est apparue dans le ciel de la capitale, peuplée de mystérieux Dieux égyptiens, et réclame des quantités astronomiques de carburant. Le gouverneur de Paris compte bien obtenir en échange l'immortalité. Dans la pyramide, Horus fait sécession. Au même moment, une capsule cryogénique contenant Alcide Nikopol, condamné à la congélation en 1993, tombe sur la ville, dans l'indifférence. 

- "La femme piège" (Tome II) : Nikopol et Horus vont croiser la route de Jill Bioskop, la femme aux cheveux bleus, journaliste, qui tente d'oublier son amant alphératzien, mort assassiné.

- "Froid équateur" (Tome III) : Le fils d'Alcide Nikopol se met à la recherche de son père et de Jill, disparus avec Horus quelque part en Afrique. Il se dirige vers la mystérieuse Equateur City, dirigée par l'organisation mafieuse K.K.D.Z.O. Il rencontrera en chemin le champion de chess-boxing, John-Elvis Johnelvisson, et la belle Yéléna.

L'élection meilleur livre de l'année tous genres confondus par le magazine Lire pour Froid Equateur en 1993 a réjoui Enki Bilal. La trilogie Nikopol s'achevait brillamment. 
Dans ce dernier tome 3 Enki Bilal inventa le Chessboxing. Sachant que le sport a toujours été un moyen de propagande et de soumission utilisé dans les rapports Est-Ouest, il visualise un échiquier et un ring, combine les deux.
Je n’y pense pas forcément sur le moment, mais cette trouvaille résonne avec mon histoire personnelle : dans mon enfance à Belgrade, les échecs étaient partout, on y jouait dans la rue, dans les parcs. Et son père boxeur haut niveau, jusqu’à figurer dans la présélection pour les JO de 1936.

Froid Équateur mettait en scène une société qui était régie par l'excellence, l'obsession de l'excellence, l'obsession du classement, de la notation. J’étais parti de l'idée de l'échelle de Richter, en me disant qu'il allait combiner l'échelle de l'élégance, l'échelle de la violence, l'échelle de l'audace politique et puis aussi l'échelle de la beauté. On sortait de l’éclatement de la Yougoslavie qui a commencé en 1989-1990. Et c'est dans des stades de foot, entre Belgrade et Zagreb, qu’on a senti monter à la fois l'intolérance et les nationalismes.

J'imagine les échecs, un sport intellectuel, de concentration et immobile. Je décide de l'opposer dans un même lieu à la boxe, sans donner vraiment les règles, mais on comprend que c'est une alternance et que le vainqueur est celui qui gagne soit par échec et mat, soit par K.-O.

Il se trouve que 10 ans après la sortie du livre, l’artiste néerlandais Iepe Rubingh le contacte pour l’informer de la création de la Fédération internationale, la World Chess Boxing Organisation (WCBO) et lui annoncer le lancement de son premier combat de chessboxing. J'en suis heureux mais pris par la préparation de mon troisième film je ne donne pas suite. Plus tard Antoine de Caunes me contacte pour aller à Berlin tourner un documentaire et me propose une rencontre. Je devine que c'est Iepe Rubbingh. Ce fut une très belle rencontre. Il est décédé tristement d’une crise cardiaque en 2020 et Enki Bilal espère que son rêve de voir le chessboxing devenir sport olympique se réalisera, ce qui n’est pas si insensé sachant que le curling en est un.

C’est vraiment Iepe Rubbingh qui a formalisé les règles. Le match commence par un round de quatre minutes d'échecs, suivi d'un round de trois minutes de boxe, et se poursuit sur 11 rounds au total. Une pause d'une minute est observée entre chaque round. Les joueurs doivent suivre les règles officielles des deux sports. Un combat peut se gagner par ko, par échec et mat, par décision des juges ou si l'adversaire a dépassé ses douze minutes de temps de réflexion pour la partie d'échec. 

Par contre il a dessiné les peignoirs d’une démonstration exceptionnelle de ce sport, à l’Olympia, avec des hommes et des femmes, pendant les derniers Jeux Olympiques de Paris. Il est heureux de savoir que des joueurs d’échecs se sont mis à la boxe et réciproquement.
Enfant, il jouait au football dans les rues de Belgrade. Alors bien entendu il se passionne pour la Coupe du monde qui a lieu (déjà) en 1986 au Mexique. La revue Autrement le sollicite de nouveau. Ce sera HORS-JEU, un roman graphique publié en 1987 aux éditions Autrement, réédité en 1998 puis chez Casterman en 2006 et 2018.

Enki commence par dessiner puis Patrick Cauvin écrit le texte. Ensemble ils imaginent un football du futur, qui se joue à huis-clos dans des stades-bunkers selon des règles qui favorisent la violence. L’électronique régente un monde corrompu où le dopage est banalisé.

Enki Bilal nous parle aussi de l’originalité de l'Exposition Transit à la Grande Arche de La Défense 1992, puis s’arrête brutalement devant le tableau ci-dessous : je l’ai retrouvé il y a six mois. Je viendrai le finir discrètement quand il n’y aura personne ici. Il objecte à la suggestion d’un visiteur de le faire en public qu’il n’a pas envie de se mettre en scène.
Voici pour finir une sculpture sur laquelle Enki Bilal dit être très peu intervenu mais dont il garde le souvenir d'une belle expérience, URS, Bronze à la cire perdue de 80 cm de hauteur, réalisé par la fonderie Rosini, 2018, numéroté et signé à 8 exemplaires. L'homme animal est ici un ours, portant une étoile rouge dans le dos et bien entendu le titre de l'oeuvre est un jeu de mots. Peut-être y a-t-il aussi en sous-texte le comportement des apparatchiks de l'Est jouant à tuer des animaux. Tito le faisait avec des amis qu'il invitait dans sa datcha. 

Fonds Enki Bilal
22-24, rue Charlot - 75003 Paris
Ouverture au public : jeudi 11 juin 2026
Exposition inaugurale : du 11 juin au 1er novembre 2026
Du mercredi au dimanche, de 11h à 19h
Catalogue "Le fond de la forme" de Clémentine Hustin

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)