C'est la première mise en scène d’Axelle Masliah après six ans d’assistanat, notamment à la Comédie Française.
Cette histoire vraie raconte le parcours d’une fille de comédiens pour qui Molière écrira un rôle dans sa dernière pièce avant de mourir, Le malade imaginaire. Le dramaturge lui transmettra sa passion pour le théâtre. Elle y gagnera son émancipation.
J’ai beaucoup aimé ce spectacle qui pour moi est un bijou, fort réussi s’agissant particulièrement d’une première mise en scène et qui marquera cette édition 2026 "trentième anniversaire" dont François de Mazière a raison de souligner le rôle de donner la main aux nouvelles troupes.
Le public s’est accordé à encenser Marjorie Dubus qui est une Louison parfaite (comme elle l’était déjà dans le rôle de Cécile Volanges dans Les liaisons dangereuses). Par contre je n’ai pas entendu l’unanimité à propos du jeu de Louise Rebillaud qui endosse le rôle difficile de sa mère. Certains ont été choqués par, disons-le, son hystérie au début de la pièce. Je les renvoie sur le texte. Qu’ils lisent les didascalies et ils constateront que l’auteur exige d’elle des preuves de mauvais caractère, ce qui rend plus savoureux son changement de comportement à la fin, quand elle témoigne affection et reconnaissance à sa fille. Le temps où elle la jugeait laide, la comparant à un singe (d’où l’idée d’imiter cet animal pour attirer l’attention de Molière) est bien révolu.
J’ai lu la pièce in extenso et je n’en ai que plus apprécié la mise en scène et les parti pris dramatiques de cette histoire vraie, quoique méconnue, de la rencontre et de l’amour filial entre une jeune actrice et une icône du théâtre.
Louison, 10 ans, est une fille de comédiens lyonnais qui ne trouve pas sa place entre une mère autoritaire et un père effacé. Quand ses parents sont engagés par le Roi Soleil pour rejoindre la troupe du Palais Royal à Paris, celle de Molière, c’est une rencontre bouleversante entre elle et l’icône. Molière lui écrira le rôle de Louison dans sa dernière pièce avant de mourir : Le Malade Imaginaire. Pour la jeune enfant, c’est décidé, elle sera comédienne. À travers leur passion commune pour le théâtre, ils vont se donner à chacun ce qu’il leur manquait jusqu’alors : la transmission pour l’un, l’émancipation pour l’autre. Un amour filial est né.Cependant, le rêve de Louison va se voir confronté à la dureté du monde des adultes. La mort fulgurante de son mentor, les dictats de la société, les portes qui se ferment et les injustices vont forger sa détermination à rejoindre la Comédie-Française, 10 ans plus tard, à nouveau aux côtés de ses parents, désormais soutenants, et de son véritable amour. Conquérante, elle tiendra parole à l’enfant qu’elle était, en refusant sa condition et revendiquant ses désirs.
Axelle Masliah connait bien la Comédie-Française où elle a fait sa première collaboration à une mise en scène à l'âge de 22 ans. Comédienne, adaptatrice, désormais metteuse en scène à art entière, la jeune femme cumule (elle aussi) les talents. Sans compter qu'elle est aussi musicienne et chante très joliment.
Sa volonté de respecter la vérité du XVII° siècle sans que le regard du XXI° ne le fige dans un vernis trop lisse est tout à fait atteinte. On s'amuse par exemple à reconnaitre les premières notes du générique de Mission impossible joué à la guitare par le père de Louison.
La pièce démarre dans un décor recouvert par de grands draps, comme avant un lever de rideau, prête à être dépoussiérée. Antoine Milian est connu pour ses collaborations avec Jean-Philippe Daguerre et Charlotte Matzneff. Il a imaginé un dispositif permettant de rapides changements de lieux et d'atmosphères. Son clavecin-tremplin devenant plus tard aussi table ou calèche est une heureuse surprise. A jardin s’empilent tableaux et cadres inquiétants du grenier.
On pouvait faire confiance pour les lumières à Philippe Lagrue, directeur technique à la Comédie-Française pendant plus de 30 ans. J'ai aimé la re-création d'un aspect bougie et les ombres chinoises.
Il y a un formidable travail sur les costumes effectué par Maxence Rapetti-Mauss qui, ayant l'habitude de travailler aussi pour l’opéra, la comédie musicale, la mode et le cinéma a joué avec les références vestimentaires pour composer 15 personnages hauts en couleurs tout en rendant possible de très rapides changements de costumes car ils ne sont que 6 comédiens.
En voici deux exemples avec la réparation du buffet par Guillaumette et Colin pour le jour de la première quand Louison apparait maquillée. Et celle du pensionnat catholique (qui donne l'occasion d'une scène de théâtre d'objets très précis)
C'est aussi une réflexion le métier d’acteur car apprendre un rôle par cœur ne suffit pas tout autant que sur la place du théâtre dans la société de l'époque : Tu ne diras surtout pas que tes parents travaillent au théâtre. Les comédiens sont considérés comme des amuseurs de foire. Et les religieuses jugent que c'est un péché. Tu serais renvoyée tout de suite.
Plus loin on apprendra que Madeleine pourra être enterrée à l'église parce que juste avant de mourir, elle a renoncé à sa vie d'actrice évitant le sort des comédiens. Exclus et jetés dans la fosse commune comme des moins que rien.
Ce spectacle rend admirablement compte de l’état d'esprit, alors que les comédiens étaient bannis par l’église catholique. La mère dominatrice, la notion troupe, le dévouement de Molière, le rôle de la nourrice, l’illettrisme, même chez les artistes (Jean sait lire et fait apprendre ses scènes à sa femme).
Alors était-ce Mission impossible de devenir actrice ?
Le personnage de Molière nous en apprend les difficultés. Où pourrais-je parler en toute liberté des problèmes du théâtre et de ses finances ? Je n'oserais pas me plaindre auprès du Roi que le prix de mon blanchissage a augmenté comme celui de mes rubans (…) Je me demande parfois si je suis un financier ou un directeur de théâtre. La Cour n'en finit pas d'être exigeante et le Roi semble ignorer que je dois payer mes acteurs.
Jean approuve : C'est un peu la même chose dans notre famille. Jeanne est toujours exigeante. Et le luxe lui plaît. Louison, elle, n'a qu'une idée : Je voulais savoir qui s'inquiéterait pour moi. Monsieur Molière, est-ce que vous avez eu peur de me voir par terre, autant que si c'était du bon théâtre ?
La crise identitaire de Louison est universelle. Alors qu'elle s'estime laide, surtout lorsqu'elle se compare à sa mère et à ses portraits qui encombre le grenier son père tente de la rassurer : Je ne te trouve pas laide, Louison. Plutôt charmante, en fait. Quelquefois, tu es triste, inquiète, fâchée. Mais, c'est normal ça. Les acteurs ont toutes sortes de sentiments. Ne t'inquiète pas. Dans les comédies, ou dans les tragédies, tu trouveras une place. Tu es notre fille.
Jeanne, toujours autocentrée, est encore très loin de la comprendre : La sensibilité des acteurs est fragile comme du cristal. Cette enfant brise la mienne.
Par contre Louison surprend sa mère attentive au chagrin de Molière lui annonçant la mort de Madeleine (la soeur d’Armande) et c'est le début d'un retournement des forces en présence. Frosine tempère, à son habitude, et fait une juste analyse de la situation : Le théâtre c'est comme une mosaïque. Madeleine s'occupait de tous les petits carreaux et y ajoutait des couleurs uniques. Elle savait lire les âmes. M. Molière l'adorait. C’est grâce à elle s’il est devenu comédien.
Molière encouragera Louison : Tu as un ton de voix qui n'est pas celui d'une petite fille. Mon fils aurait eu ton âge... J'avais mis beaucoup d'espoir en lui. J'aurais voulu qu'il devienne un acteur comme moi. S'il avait eu une bonne santé, qu'il reprenne ma troupe. Louis. Louison. Je garde vos deux noms dans mon cœur.
Suit une jolie scène dans laquelle Louison (belle performance de Marjorie Dubus) s'exerce sur tous les tons, sous les encouragements d'Arlequin.
Le père la félicite Combien de voix peux-tu faire, Louison ? Si petite… Louison reconnait ses talents mais regrette de ne toujours pas réussir à imiter sa mère. Elle chante aussi : Che confusione, sarà perché ti amo È un'emozione che cresce piano piano. Des trucs comme ça… Lully surgit sur l'estrade, en position de dominant et fustigeant Molière qui a une raison supplémentaire de se faire du souci.
Mais il est excité à l'idée de faire jouer Louison comme il l'explique à ses parents. Jeanne évidemment la jalouse et s'oppose, en vain : Taisez-vous, Jeanne. (Un temps) Vous vous souvenez de la dernière représentation du Bourgeois gentilhomme ? J'ai vu, moi, ce qui s'est passé. C'est la petite Louison qui vous a soufflé vos lignes. Un temps - Malaise. puis le repas continue. J'ai adoré la musique de percussion qui se crée petit à petit avec les ustensiles de tous les convives.
Plus tard le public sera sollicité pour jouer … le rôle du public de Molière : Bene, bene, bene, bene respondere : Dignus, dignus est entrare in nostro docto corpore que nous aurons du mal à répéter.
Petit à petit l'opinion de Jeanne évolue donnant envie à Louison de lui prendre la main. On apprend que Molière a initié un rituel pour souder la troupe avant de monter sur scène.
Mais les péripéties ne sont pas terminées. Nous aurons encore l'aggravation de santé de Molière, le soir de la première, sa mort, le remplacement 7 ans plus tard du Palais-Royal par la Comédie-Française, le rejet de Louison par Victoire d’Angeville, et quelques autres retournements de situation.
Comment ce spectacle si complet, mêlant jeu, musique, danse, ne pourrait-il pas enchanter les spectateurs ?
Surtout avec une aussi belle distribution : Marjorie Dubus (ci-dessus à gauche), Emmanuel Lemire, Louise Rebillaud, Damien Jouillerot, Valérie de Monza et Axelle Masliah (ci-dessus à droite).
Louison et Monsieur Molière d’après le roman éponyme de Marie-Christine Helgerson
Adaptation et mise en scène : Axelle Masliah
Avec Marjorie Dubus, Emmanuel Lemire, Louise Rebillaud, Damien Jouillerot, Valérie de Monza et Axelle Masliah
Scénographie : Antoine Milian et Costumes Maxence Rapetti-Mauss
Création lumière : Moïse Hill et Création son : Lucien Guêné
Ouverture du Mois Molière, 30 & 31 mai, Versailles aux Grandes Écuries - avenue Rockefeller - 78000 Versailles
Festival à la Bonne Mère, 13 & 14 juin, Marseille
Festival off d’Avignon 2026 à la Chapelle des Templiers du Petit Louvre, du 4 au 25 juillet à 11h55 (relâche le jeudi).
Tous publics à partir de 8 ans
Francis Perrin était présent pour applaudir la pièce et nous annoncer qu'il mettait en scène (une nouvelle fois) Le Malade imaginaire au théâtre de la Michodière accompagné de sa famille (trois de ses enfants joueront avec lui) et ses amis à partir du 2 septembre 2026.
La distribution annonce en effet autour de lui Nathalie Cerda, Eric Laugérias, Eric Boucher, Jeanne Perrin, Louis Perrin, Clarisse Perrin, Côme Thomas et Jean-Luc Fabry. Le décor sera de Jean-Michel Adam. Les costumes de Jean-Daniel Vuillermoz et les lumières de Jacques Rouveyrollis … que des noms familiers.
Il a bien entendu rappelé quelques souvenirs du premier Mois Molière, quand il installait sa charrette dans plusieurs quartiers de sa ville de naissance et qui figurent en bonne place dans le livre-anniversaire du festival pour la période 1996-2026.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire