jeudi 14 août 2008

LA CAGE AUX LEZARDS

L’annonce du Prix du Roman des lecteurs (dont je relatais les résultats le 15 juin dernier ) avait déchaîné une petite polémique entre les partisans et les opposants. Ces derniers d’ailleurs n’avaient qu’un seul argument : trop de violence. Ils ne l’avaient pas lu en entier. Je me souviens particulièrement d’une dame qui n’avait pas pu dépasser la page 30. C’était au-dessus de mes forces, trop de cauchemars, avait-elle précisé.
J’avais fait pire : je ne l’avais pas ouvert. Le résumé avait suffi à m’en éloigner. La sélection était assez noire. Je n’allais pas ajouter du morbide à la pile qui patientait sur ma table de chevet.

La cage aux lézards avait remporté le prix. Je ne pouvais plus faire la sourde oreille, que dis-je, l’œil aveugle … tout l'été. J’ai pris mon temps, cheminant prudemment, appréciant le début, redoutant le cap de la trentaine de pages. Mais une fois entrée dans la cage, j’ai été captivée et je n’ai plus eu envie de la quitter.Fabienne Serris disait à son propos : -C'est un livre multi-dimensionnel. On peut s'attacher à trois facettes du roman : l'homme nourri de philosophie hindouiste qui meurt détaché de tout, l'évolution de l'enfant, la cruauté qui amène les gens à faire n'importe quoi. Il fallait pour cela accepter de rentrer dedans et ce n'était pas facile.

Tout en étant d'accord avec cette analyse je retiendrais Délicatesse !
Si je n’ai droit qu’à un mot pour vous décider à lire ce premier roman c’est cette qualité que je mettrais en avant.
C’est un livre qui raconte une tragédie mais l’humanité demeure. Croyez-moi il a provoqué plusieurs éclats de rire.
Quand, emprisonné dans la cage de teck, Teza attrape une fourmi, la pose sur son bras, l’arrête, lui fait faire demi-tour, se lève, fait trois pas (comment en faire plus…) et commente : je promène la fourmi … Et quand il invective les cafards : foutez-le camp, bande de fascistes, du vent ! (p.69)

Teza est le personnage principal, jeune chanteur militant et engagé des années 80, arrêté par les services secrets birmans et mis dans une prison de haute sécurité, près de Rangoon.
Le style est d’une fluidité rare. Il n’y a aucune difficulté de compréhension. Suivre les lignes du texte ne demande aucun effort. Il y a des moments magnifiques.

Comme celui où Teza fixe la porte un moment, plein d’espoir. C’est sa porte. Il efface de son grain les années de sueur (…) arrache les serrures. Il ramène le bois à la scierie, le déscie, le fait voyager à nouveau le long de pistes boueuses et collantes, demande aux éléphants de le remporter en haut des pentes escarpées. Et enfin, dans la profusion d’herbes drues et de lianes, des cris des singes et des oiseaux sauvages, il redresse le tronc qui redevient un arbre, un des arbres dans les dernières grandes forêts de teck doré de la terre, les jungles du nord de la Birmanie. (p.39)


On aura compris que la probabilité que le prisonnier soit libéré est quasi-nulle. On l’accompagne dans son travail de deuil d’une vie qui aurait pu être différente. En retour il nous permet d’entrevoir d’autres formes d’évasion. Il n’y a que les mots qui, parfois, ont ce pouvoir « comme les fourmis. Ils font leur chemin à travers les murs les plus épais, mangent les briques et se nourrissent de ce silence-même censé les étouffer » (p.87)

La première partie décrit surtout la souffrance de la faim « grande comme tous les os mis bout à bout dans un champ en friche. Multiplié par cinq. » (p.49) On pense que le plus terrible a été atteint. Mais le pire n'est jamais sur.

Le roman offre plusieurs clés de lecture :
  • dans les âges préhistoriques le lézard était un oiseau, donc capable de (s’en) voler et Teza, qui est un chanteur célèbre dans son pays, a pour surnom le Rossignol.
  • Pas de survie sans protéines. Quitte à manger des lézards …malgré l’interdiction autrefois prononcée par son grand-père de faire le moindre mal à un animal.
  • Pas de développement psychique sans amitié. Free El Salvador, le petit serviteur orphelin, héros secondaire, a un lézard comme animal de compagnie.
  • Quel est le plus difficile : résister physiquement ou psychiquement ? Quand l’obsession de manger sera satisfaite, Teza renoncera et, ce sera l’objet de la seconde partie, pour se concentrer sur le dépassement de soi.
Les métaphores sont multiples. Qui est le plus fort : le minuscule (la fourmi) ou le puissant (le surveillant sadique) ? Qui est le plus enfermé : l’araignée (derrière sa toile) ou le prisonnier (dont l’esprit est en perpétuelle évasion) ? Qui le plus sage : celui qui passe son temps à penser à l’avenir et à s’énerver au sujet du passé (le frère de Teza, qui passera dans la résistance armée) ou celui qui vit au présent (Teza) ?

L’auteur a passé deux années sur la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie parmi les exilés, les dissidents et les résistants à la dictature birmane qui sévit depuis 1962. Karen Connelly est originaire du Canada anglophone. Son regard s’attarde sur les ressorts psychologiques qui ont permis aux opprimés de résister.
Nous autres -européens- dont l’histoire est encore imprégnée des atrocités des camps nazis, pouvons entrevoir la dureté des prisons birmanes. Sauf que celle-ci semble sans limite de temps. Et sans limite de douleur.
Ne-pas-oublier de ne pas ne-pas-se-rappeler est le meilleur moyen de survivre dans la cage. N’importe quel prisonnier et presque tous les surveillants vous le diront. (p.261)

Ce que l’auteur pointe avec une intelligence d’anthropologue c’est l’apport du bouddhisme dans de telles circonstances, renforcé par une pratique de la méditation inspirée de la cérémonie du thé japonaise. La combinaison des deux permet l’accès à une concentration extrême qui n’est rien d'autre qu’une forme d’évasion et de résistance aussi.


C’est là que ce livre peut être considéré comme riche d’enseignement pour nous qui sommes -forcément- en prison de quelque chose. Le diktat du marketing est une forme de dictature, et la mondialisation notre cage.
La rébellion se dessine en filigrane. A l’instar des leçons de non-violence de Gandhi le roman démontre que l’on peut être fort sans passer par la colère : La seule façon d’arrêter une guerre est de cesser de haïr ses ennemis (p.95) On ne peut rien faire contre la violence elle-même, hormis l’endurer sans en faire partie (p.173) Mais il murmure aussi qu’il faut que l‘histoire évolue : Comme ce serait facile de s’échapper si chaque petit homme nu était un lézard ! Teza n’aurait qu’à partir par l’aération et faire ses adieux à l‘araignée au passage …

Les mots seuls pourront quitter la prison. Des mots qui seuls survivront à leur auteur.

La-may-ja-may. Çà viendra en son temps
, selon l’incantation birmane que sa mère lui répétait enfant.
Un livre magnifique empreint de sérénité.
A lire absolument !

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