lundi 29 octobre 2018

De l’ombre à la lumière et la lumière est à moi

Gilles Paris ne nous avait pas habitué à cela. Jusque là il avait écrit des romans et voilà qu'il relève le défi de nous toucher aussi intensément avec des textes courts. La nouvelle est un art difficile et il s'en sort haut la main dans ce recueil intitulé La lumière est à moi où j'ai été surprise aussi de le découvrir dans la peau de personnages féminins.

On croise Ambre, dont le prénom est lié à l'invention de l'électricité, Lior, qui signifie la lumière est à moi, qui donne son titre au recueil, et dont le sens se révèle quand sa mère recouvre la santé.

Chacun est le maillon d'une histoire où alternent la lumière et l'obscurité. On oublie au fil des pages que leurs parcours pourraient être disjoints et j'ai parfois eu le sentiment de lire en fait ... un roman. Ils ont en commun l'irréductible conviction que la lumière leur appartient aussi.

La couverture est un cliché de Didier Gaillard-Hohlweg qui vient d'exposer une série de photographies qui font écho (à moins que ce ne soit le contraire, tout dépend pour nous lecteurs dans quel ordre on découvre les images et les textes) aux mots de Gilles Paris.
Il dit l'avoir rencontré par une photographie. Certaines images en disent parfois plus que les longues conversations à refaire le monde. C’est pourtant ce qu’on fait, au début, refaire le monde à notre façon. Toutes fenêtres et portes ouvertes, la clé jeté aux orties. Ce qui est merveilleux dans une amitié entre deux artistes c’est la notion du temps inversé qui s’écoule à grande vitesse. Plus intense qu’une psychanalyse, plus léger qu’un été qui n’en finit pas, en tout débordement d’une vie en marge. Photographie et littérature ont plus d’une passerelle en commun. Son travail a été plusieurs fois source d’inspiration pour l’écriture de mes nouvelles. Il me fait réfléchir à la dimension d’un monde sans cesse renouvelé. Car si l’homme en est absent, tout témoigne de sa délicate présence. (...) Tout son travail nous donne une texture quasi infinie qui nous invite au voyage émotionnel, aux frontières de l’humain.

Cette exposition, malheureusement trop brève, a eu lieu du 2 au 11 octobre à la galerie 55 au 55 rue de Bellechasse dans le 7ème arrondissement de Paris. Intitulé De l’ombre à la lumière cet accrochage associait les photographies de Didier Gaillard-Hohlweg aux textes de Gilles Paris, extraits de son dernier livre, sachant que Sur le toit du monde lui est spécialement dédicacé. Cette nouvelle est absolument magnifique.
J'étais insouciante, j'allais où mes émotions me portaient d'Anton à Ben. Je savais tout d'Anton. Sa sensualité m'en disait tant sur la mienne juste naissante. Elle ne cessait de m'inciter à la vie. Par contre, j'ignorais tout de Ben. Son mystère m'attirait comme le vide du haut d'un phare.
(Brune, personnage des Pins parasols, p. 12)
Quelques minutes d'éternité entre ses bras, avant de voir l'intensité du bleu. La lumière est brûlante sur ce rocher. Rien ne sera plus comme avant. Je le sais. Un instant suspendu à côté de lui, à humer ce monde que je ne connais pas encore. Je ressens la chaleur des rayons de soleil en cette fin de journée, comme la caresse d'une vie qui s'offre à moi. Mon passé défile dans ma tête comme un tourbillon. Mais je ne doute plus de moi. Aujourd'hui je suis montée sur ce rocher, Avec lui, forte et fragile à la fois.
(Ruth in Sur le toit du monde p. 133)
Thomas, photographe, venu pour ces montagnes roses, ce ciel qu'il dépeint d'un bleu insolent, ces gens aussi rêches que la pierre, ce vide abyssal, ce rien loin du monde. Il m'a demandé si j'acceptais d'être photographiée par lui. J'ai haussé les épaules. une insouciance pareille n'a pas sa place dans mon monde.
(in Sur le toit du monde, p. 135)
J'ai choisi ce métier de photographe comme on aime la solitude et la liberté : ces moments rares que l'on vit si intensément parce qu'ils ne reviendront jamais.
Je veux transmettre des émotions nues, la beauté de ce monde. Ses imperfections aussi. Je veux fixer le présent et oublier tout ce qui a existé avant.
(in Sur le toit du monde)

J'ai appris que Didier Gaillard-Hohlweg avait été photographe de mode avant de photographier des conflits, en Serbie, Bosnie ou Israël. La photographie renforce l’humain et son inévitable paradoxe à travers des murs éventrés, des affiches de propagande déchirées. IL raconte l'oubli en cherchant le beau partout.

Quant à Gilles Paris son ouvrage se découvre en miroir et dans une extrême poésie.

La lumière est à moi et autres nouvelles de Gilles Paris, collection Haute Enfance, Gallimard, en librairie depuis le le 11 octobre 2018

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