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dimanche 12 avril 2026

Avec CLING ! la Bande dessinée parle cash à la Monnaie de Paris

C'était avant-hier, dans les salons historiques de l’Hôtel de la Monnaie de Paris. Qui aurait dit qu'on oserait y accueillir avec les honneurs Tintin, Astérix, Lucky Luke, Picsou, Batman, les Schtroumpfs, Gaston Lagaffe sans compter aussi les Freak Brothers, Lupin III, Blueberry, Corto Maltese ou encore des figures majeures du manga et de la BD "underground" ?

La Monnaie de Paris reste un lieu de production dans une usine parisienne en plus de celle de Bordeaux. C'est aussi un lieu patrimonial et culturel où l'on tire le fil de symboles comme vecteurs de lien social.

Avouez qu'elle est saisissante, en haut de l'escalier d'accès, la première reproduction, celle de Winsor McCay (1867-1934 aux États-Unis) Pennies into Dollars, Encre de Chine sur papier de 1933, publiée dans The Omaha Bee-News !

La raison en est que depuis plusieurs années, la programmation culturelle de la Monnaie de Paris explore les multiples dimensions de l’argent et la monnaie, qu’elles soient économiques, symboliques, artistiques ou sociales. En choisissant aujourd'hui la bande dessinée comme médium, on affirme la volonté de croiser les disciplines et surtout de s’adresser à tous les publics.

Cette fois, sur 650 m², le visiteur est invité à une traversée visuelle de plus de deux cents œuvres, issues d’une grande diversité de supports : planches originales, couvertures, films, œuvres patrimoniales et créations contemporaines qui dialoguent dans une scénographie signée Marine Brunet (Agence Soplo), avec un graphisme de Roman Gigou.

Sans verser dans les stéréotypes, on lui propose un récit transversal de l’histoire de la bande dessinée éclairé par huit figures archétypales commandées spécialement (de gauche à droite) à Ugo Bienvenu, Blutch, CocoFlorence CestacNicolas de Crécy, Anouk Ricard, Thomas Ott et Catherine Meurisse et qui structurent le parcours et en constituent le fil narratif et scénographique à travers les archétypes "aventuriers, voleurs, épargnants, marginaux, milliardaires joueurs, faussaires et alchimistes".
C'est un des moments forts que de les découvrir en oriflammes, dans le Salon d'honneur (qui se fait aussi bibliothèque pour les visiteurs) si on songe que la Bande dessinée est entrée pour la première fois dans un musée (celui des Arts Décoratifs) seulement en 1964. Et le catalogue de l'exposition permettra d'en saisir tous les rouages.
On retrouve les originaux des commandes faites pour la Monnaie de Paris à la fin du parcours, à l'exception des œuvres d'Anouk Ricard et Ugo Bienvenu car leurs dessins originaux sont des créations numériques.
Sans prétendre à l'exhaustivité sur l’histoire du neuvième art ces archétypes en composent une cartographie :
Les Aventuriers, de la chasse au trésor aux ruées vers l’or, démontrent que si on sait porter le regard il y a partout un trésor à découvrir et rien n'est plus important que le chemin.
Les Voleurs, figures comiques ou inquiétantes, des Dalton aux Rapetou, tout en désamorçant la peur de l'effraction nocturne.
Les Épargnants, de la tirelire enfantine au coffre-fort, que Coco traite avec l'humour caractérisant toute son oeuvre. Avec elle la BD devient un outil pédagogique pour apprendre l'économie domestique
Les Marginaux, champions de la débrouille et de l’antisystème, quitte à tirer le diable par la queue.
Les Milliardaires, à l'autre bout du spectre, truculent avant-guerre, inquiétant ensuite avec la figure de Batman, mais toujours fascinants et ambigus, de Picsou à Largo Winch.
•  Les Joueurs, pris entre hasard, triche et destin, et on appréciera un immense jeu de société dessiné sur le sol.
Les Faussaires, faux-monnayeurs et maîtres de l’illusion, où Thomas Ott se représente en autoportrait.
Les Alchimistes, pour qui la vraie richesse est celle de l’imaginaire du fait que l'art est créatrice de valeur.
Mais avant d'aller plus avant attardons-nous dans la première salle où un montage video de presque 3 minutes d'Ambre Rougier (fait en 2026), met en regard The Gold Digger de Jean Giraud, dit Moebius, aux Éditions Casterman en 1988 avec un ouvrage de 1677, Mutus Liber de Altus, attribué à Isaac Baulot édité par Pierre Savouret.
Les œuvres rassemblées autour de l'aventure du Voyage dans la pièce de monnaie, tiré de la série américaine Brick Bradford, dessiné par Clarence Gray et écrit par William Ritt en 1937 durant la Grande Dépression, interrogent la mesure de l’univers : à l’échelle cosmique chez Schuiten, comme dans l’infiniment petit avec l’Atomium revisité par des auteurs franco-belges tels qu’André Franquin et Yves Chaland.

Une pièce de un cent "Lincoln" ou "Wheat Penny" (avers et revers), États-Unis, Philadelphie, 1937 en Acier cuivré, est présentée en regard du livre, dans sa deuxième édition française, 1981, Scénario de William Ritt, Éditions Slatkine.
Un autre montage d'Ambre Rougier, de cinq minutes montre l'album numérisé dont le héros est entrainé par un scientifique génial dans un voyage à l’échelle microscopique : celle de l’atome, transformant le récit en véritable opéra spatial. Leur vaisseau devenu minuscule, ils découvrent le foisonnement de vie que contient une simple pièce d’un cent. Cette aventure s’inscrit dans la veine de Micromégas, le conte de Voltaire sur l’infiniment grand et l’infiniment petit, où l’on apprend que "Notre imagination va au-delà de nos besoins".

On entre ensuite dans le magnifique salon d'honneur dont il était question plus haut. Et c'est l'occasion d'en admirer la coupole avant de poursuivre.
Il y a énormément à dire et à montrer mais je vais limiter les informations. Vous vous attarderez dans les salles qui vous parleront le plus.

J'ai été surprise d'apprendre que l'argent de poche a été théorisé en 1912 par une pédagogue du nom de Sidonie Gruenberg, non pour récompenser un travail mais pour financer un loisir. Et bien d'autres choses sur lesquelles je vais inciter ici.
L’un des premiers combattants anti-taxes en BD n’était autre que Gaston Lagaffe. Au début des années 1970, le génial André Franquin utilise les parcmètres comme allégorie pour critiquer la marchandisation de l'espace public. Peu intéressé par la course à la consommation, son héros doux rêveur écologiste et antimilitariste défie avec espièglerie l'autorité de l'agent de police Longtarin.
On découvre un vrai propos derrière l’humour : la critique du contrôle permanent, des petites taxes du quotidien et de la bureaucratie envahissante. Le journal ira jusqu'à imprimer des autocollants à apposer à l'arrière des voitures -Tu as payé pour rouler, maintenant paye pour t'arrêter. Cette insubordination reste pleinement d'actualité un demi-siècle plus tard. Voilà pourquoi la présence de la voiture-tirelire de Gaston a toute sa place plus loin dans la boutique.
Petits et grands s'attarderont devant la vitrine de Hervé Di Rosa sur le thème de la tirelire.
Les Schtroumpfs sont un ingrédient d’alchimie et pourraient servir à produire de l’or, quoique le vrai trésor est celui qu'on se fabrique en lisant. Et on admirera au passage une des rares planches que Peyo (car il avait beaucoup d'assistants) a colorisé lui-même.

Tintin, Picsou et Popeye sont devenus des stars grâce à la crise économique de 1929 pour offrir aux lecteurs le moyen de s'évader avec des héros positifs, débrouillards, parfois loufoques qui proposent une forme d’optimisme : l’idée que l’intelligence, la ténacité ou la chance peuvent triompher, même quand l’économie s’écroule.
Trente ans avant la première édition du Monopoly, Elizabeth Magie inventa, en 1904, The Landloard's Game (le jeu du propriétaire foncier) en voulant dénoncer les monopoles terriens. Coco nous en donne une version contemporaine qu'on peut fouler au pied.
La question des faux billets ne pouvait être occultée. il n'y a que dans le domaine artistique qu'ils sont tolérés. j'ai admiré le Billet de 100 francs Raymond Loewy (recto et verso), 1986 de Floc'h, né en 1953. Comme, dessiné la même année par Yves Chaland, (1957-1990) le Billet de 100 francs Charles Trenet et Léon Zitrone (recto et verso), 1986.
Emmanuel Poiré (1858-1909), descendant d'un grognard d'Empire, choisit le surnom de Caran d'Ache, transcription du mot russe signifiant "crayon". Brillant caricaturiste, pionnier du théâtre d'ombres du Chat Noir il fut un des pères fondateurs de la bande dessinée. L'idée d'utiliser un chéquier comme support de BD fut une énorme trouvaille (sans faire oublier son antisémitisme).
Le parcours de l'exposition passe par Tintin, qui découvre par hasard les faux-monnayeurs de L'ile Noire. Il est exceptionnel d'avoir pu rassembler la collection complète des couvertures du Petit Vingtième dessinée par Georges Remi, dit HERGÉ (1907-1983).
Nous retrouvons aussi avec plaisir Lucky Luke, les Dalton et les Rapetou.

Il fallait bien terminer par la question de l'intelligence artificielle, de la dématérialisation et de la cryptomonnaie. Après plusieurs bandes dessinées, Ugo Bienvenu a réalisé en 2025 son premier long métrage d'animation, Arco, qui met en scène l'influence mutuelle de deux futurs. Réalisé spécialement pour la Monnaie de Paris (par Attakus) cet humanoïde se demande ici ce que représente l'argent.
Le dessin est partout … jusqu'aux toilettes du restaurant de Guy Savoy, au premier étage.
Cling ! La Bande dessinée parle cash
Exposition du 10 avril au 6 septembre 2026
Commissariat : Lucas Hureau et Damien MacDonald
A la Monnaie de Paris - 11 quai de Conti - 75006 Paris
Du mardi au dimanche de 11h à 18h. Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21h. 
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Lucas Hureau est directeur de MEL Compagnie des Arts et du label MEL Publisher de Michel-Edouard Leclerc depuis plus de 10 ans. Passionné de Bande Dessinée, il rejoint le département Bande dessinée de la maison de vente Artcurial de 2005 à 2013. Acteur incontournable du 9e art, il travaille comme conseiller scientifique sur l’exposition Bande dessinée, 1964-2024 du Centre Pompidou (2024) et comme commissaire de l’exposition Épopées Graphiques – BD, Comics, Manga au musée des Beaux-Arts de Grenoble (2025). Il fait partie du comité scientifique et du conseil d’administration de la Cité Internationale de la Bande Dessinée d’Angoulême.

Damien MacDonald est un auteur de bande dessinée franco-écossais qui a réalisé entre autres les romans graphiques Notre-Dame de Paris (Calmann-Lévy, 2020) et Le Rayon invisible (Centre Pompidou & Denoël, 2024). Enseignant au Pavillon Bosio, l’École supérieure des Beaux-Arts de la principauté de Monaco, il est aussi commissaire, notamment de l’exposition manifeste Dessiner l’invisible (2015) à la Galerie 24b. et de Marginalia. Dans le secret des collections de BD au Nouveau Musée National de Monaco (2021). Il s’est tout particulièrement penché sur l’histoire du médium avec son livre Bande Dessinée : Anatomie d’un art (Flammarion, 2023).

Créée en 864, la Monnaie de Paris frappe la monnaie pour l’Etat et traverse les époques pour accompagner la vie des Françaises et des Français. Plus d’un millénaire après sa naissance, elle continue de faire vivre un patrimoine d’exception animée par sa raison d’être : partager les monnaies d’hier, créer les monnaies d’aujourd’hui, inventer la monnaie de demain. Nichée en plein de cœur de Paris depuis 1775, l'une des dernières usines de la capitale encore en activité. L’artisanat d’art et l’excellence y sont à l’honneur à travers la réalisation de monnaies, de médailles, de décorations officielles et d’objets d’art, en métal précieux et commun. Le site parisien du quai de Conti et son musée accueillent le public lors d’expositions, d’ateliers créatifs et d’événements. Une programmation culturelle qui fait rimer patrimoine historique, savoir-faire et métiers d’art. La Monnaie de Paris est également implantée depuis 1973 à Pessac (Gironde), où sont fabriquées des monnaies de circulation pour la France et l’exportation, et des monnaies de collection grâce à une créativité, une capacité d’innovation et des compétences industrielles reconnues dans le monde entier.

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