lundi 15 mai 2017

Gérard, cinq années dans les pattes de Depardieu de Mathieu Sapin

Cinq années dans les pattes de Depardieu, le titre aurait pu avoir été soufflé ( il l'a peut-être été d'ailleurs) par l'acteur au bédéiste Mathieu Sapin.

La rencontre entre ces deux fortes personnalités a eu lieu en 2012 à l'occasion du tournage en Azerbaïdjan, pour Arte, d'un documentaire sur les traces d'Alexandre Dumas.

Une relation unique se noue entre les deux artistes. Dès lors, Gérard Depardieu va inviter Mathieu Sapin à partager son univers, ses pensées (philosophiques ou triviales), ses coups de gueule, que ce soit lors de tournages, en Bavière, au Portugal ou aux quatre coins de l'Europe, d'un voyage exceptionnel en Russie ou, tout simplement, d'un repas dans la cuisine de son hôtel particulier parisien.

Je n'ai pas appris grand chose sur notre Géné national, parce que je le connais bien mais j'ai lu cet album avec un très grand plaisir. Mathieu Sapin nous le rend aussi vivant et désespéré qu'il peut l'être dans la vraie vie. Et il est touchant de lire (p. 107) qu'il n'a pas le souvenir d'avoir été follement heureux.

Il croque Gérard au téléphone, sollicité sans cesse, capable de mettre à l'arrêt un plateau de tournage pour donner un conseil culinaire. Cela semble excessif et pourtant je confirme. Je me demandais s'il avait changé depuis toutes ces années (cela fait un moment que je n'ai pas eu l'occasion de le revoir). Non, pas vraiment. C'est le même ... en plus fort encore.

Il a ses propres convictions sur à peu près tous les sujets. Sa conception du vol est particulière. Il accepte de perdre deux millions dans la vente de ses avions mais ne supportera pas qu'on le ponctionne de 2 € rien que pour monter des bouteilles d'eau dans sa chambre d'hôtel.

Gérard fait semblant de ne pas mémoriser les prénoms. Mais je pense que c'est une preuve d'amour. Il les déforme mais en donnant un sobriquet qui apporte une information. Mathieu Sapin est devenu Tintin, ce qui est parfaitement adéquat pour un mec qui fait de la bd.

Le moins qu'on puisse dire est qu'il a le sens des formules. A propos du temps qui passe et des aléas de la vie (il a subi 5 pontages, et s'est relevé de 3 accidents graves de moto), il porte un jugement presque serein : la vieillesse c'est quand tu acceptes que ton genou se bloque.

Si tu parles à Dieu tu es croyant et s'il te répond t'es schizophrène. (p. 50) Est-il philosophe ou désespéré quand il ne parvient pas (plus) à se projeter au-delà de 74-75 ans ? Je me souviens l'avoir entendu dire je suis fatigué de vivre et je le comprends.

C'est un homme sans peurs, mais pas sans surprises, que l'on suit d'une page à l'autre. Toujours excessif, surtout dans ses ripailles, logiquement admiratif de Dumas, pour son tempérament d'ogre, sa curiosité d'enfant et une sensualité qui n'est pas de cul serré (p.26).

Connu -et reconnu- dans le moindre village, on le "selfise" partout, et on le touche comme un gros bouddha vivant, ce qui est quasiment un pléonasme.

Gérard s'exprime sans filtre. Ses yeux vous scannent sans concession et le verdict est sans appel. Il aime ... ou il n'aime pas. Il  l'admet facilement : C'est fatigant de vivre à coté d'un homme comme lui, ... mais pas insupportable précise-t-il.

Un fil invisible (mais repérable) guide ses pensées. Il a un don d'observation qu'il entretient à la manière d'un sportif. C'est de notoriété publique, Gérard n'est pas resté longtemps à l'école. Il y aurait probablement été diagnostiqué surdoué. Il en a toutes les caractéristiques. Et c'est ce qui lui permet d'avoir une culture immense. J'ai pas étudié mais j'ai compris les choses en les jouant, dit-il avec humilité. Mais de fait, de rôle en rôle il a engrangé des connaissances très éclectiques.

Je préfère connaître mes défauts que mes qualités. Comme je ne m'aime pas j'en ai rien à foutre de mes qualités.(p. 105) Gérard Depardieu est modeste. Il se cache souvent derrière un des personnages qu'il a interprété pour donner son avis sur un sujet. Ainsi, de Christophe Colomb qu'il a incarné en 1992 sous la direction de Ridley Scott il a retenu que l'argent ne fait pas de toi un homme riche. Il fait de toi un homme préoccupé.

Mathieu Sapin éclaire l'acteur en le montrant dans son quotidien. Cet album est complémentaire au livre de mémoire que Gérard a publié en octobre 2014, Ça s'est fait comme çà et que je recommande tout autant, jusqu'à l'épilogue illustré d'extraits du carnets de croquis préparatoires et qui relate les réactions à chaud de Gérard sur cette aventure.

Gérard, cinq années dans les pattes de Depardieu de Mathieu Sapin, Dargaud éditeur

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