Le sujet est suffisamment fort pour laisser une trace mémorielle indélibile. Et pourtant l’interprétation d’Alicia Rousseau (Rose), Nolwen (Louise), Lucile Roux-Baucher (Julie) et Love Bowman (Jeanne) sur la scène de la Scène Libre est formidable de justesse et elles m’ont littéralement transportée.
En pleine Première Guerre mondiale, Jeanne, Rose, Julie et Louise, quatre destins de femmes d’horizons différents qui s’épuisent à fabriquer des obus pendant que les hommes sont au front…Jeanne la revancharde, Julie qui rêve d’amour, Rose qui découvre "les suffragettes" grâce à Louise, écrivaine militante. Ces quatre femmes qui nous livrent leurs peurs, leurs joies, leurs espoirs, leur courage et la solidarité de celles qu’on appelait "Les filles aux mains jaunes".Ce travail harassant dans le bruit, la poussière et la chaleur est sans doute pour elles le début de l’émancipation…
La palette des émotions est large, du rire aux larmes. Et Alexandre Liebe a trouvé comment évoquer une usine d’armement avec une mise en scène épurée et sans aucun décor. L’usine et les machines sont suggérées par du son et des tonalités de couleurs, tout comme chaque environnement de la pièce (la cour, l’extérieur de l’usine, le parc). Le son est omniprésent. Fort au tout début pour signifier le vacarme assourdissant des machines, puis il est réduit par la suite sans jamais disparaître, pour à la fois le confort de tout le monde et la convention théâtrale. Quelques caisses en bois à l’usine et un tabouret chez Louise permettent de s'asseoir pour les apartés au public et les extraits des notes de Louise.
Il faut voir ce spectacle pour se souvenir de ce que les femmes de 1914 ont fait pour la condition féminine. Il fallut attendre juillet 1974 pour que soit créé le premier poste ministériel spécifiquement dédié aux droits des femmes, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, et qui fut attribué à la journaliste et écrivaine engagée, Françoise Giroud.
Malheureusement le droit de vote a été obtenu (21 avril 1944) sans pour autant réussir à faire appliquer les promesses d'égalité salariale, affirmées puissamment et inscrites dans le Code du travail qui impose à tout employeur de garantir une égalité de rémunération pour un même travail ou un travail de valeur égale. L'écart demeure globalement supérieur à 20% (incluant le temps partiel). Et je vous renvoie au tout récent roman de Laetitia Colombani, Un jour sans femme, si vous voulez approfondir le sujet.
De multiples affaires (Depardieu, Weinstein ou la remise en cause de la légalisation de l’IVG aux Etats-Unis rappellent que les droits restent fragiles. Bref, le thème demeure d'actualité et, quand bien même il vous semblerait démodé, la qualité de l'interprétation devrait suffire à vous décider.
La démonstration est évidente : Ces femmes dans les usines d'armement réservées aux hommes avant la guerre, montrent bien qu'elles sont tout aussi capables que les hommes.
Ces quatre femmes d'horizons différents qui n'avaient rien en commun à part le fait d'être des femmes vont apprendre dans la dureté du travail qu'elles ne sont pas seules.
Le personnage de Louise a un rôle déclencheur. Libre et indépendante, elle milite aux côtés des suffragettes et va montrer à ses camarades qu'un autre avenir est possible. Rose, Jeanne et Julie vont être chamboulées par ses propos et se questionner sur les droits des femmes, sur leur émancipation, sur une autre vie possible : être indépendante.
Chacune a sa personnalité. Jeanne représente la tradition mais elle évoluera. Julie (Lucile Roux-Baucher) chante admirablement. Les dialogues reflètent souvent le paradoxe de la situation. T’arrives pas à soulever des obus et tu veux déplacer des montagnes ! Plus tard la plus jeune s’offusque de faire des enfants pour les envoyer à la guerre … Et la plus percutante : N’attends pas que quelqu’un parle à a place. Prends la parole et raconte.
On apprend que les chaussures ferrées étaient interdites dans l’usine, afin de ne pas provoquer d'étincelles ou d'explosions. Le spectateur aura-t-il saisi le second degré intentionnel de l’auteur de suggérer que c’est là que craquèrent les premières étincelles féministes ?
Le rythme de la pièce est soutenu. Ces femmes n’ont pas le temps de s’arrêter. Elles viennent du peuple, elles n’ont pas un langage soutenu, et le rythme naturel imposé par la pièce suggère une forme de vitesse. Il faut les voir mimer les gestes associés à la fabrication des obus, et qui sont répétés mécaniquement dans une chorégraphie infernale. Les temps de pause occasionnels en sont d’autant mieux mis en valeur.
Il faut les acclamer haut et fort jusqu’au 27 septembre. Et leur souhaiter qu’une tournée les fasse connaitre largement en région.
Les filles aux mains jaunes de Michel Bellier Durée : 1h30
Mise en scène Alexandre Liebe
Avec Alicia Rousseau, Nolwen Cosmao, Lucile Roux-Baucher et Love Bowman
La Scène libre - 4, boulevard de Strasbourg - 75010 Paris - 01 42 38 97 14
Du 2 au 27 septembre, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 15h (relâche le 20 septembre)
Mise en scène Alexandre Liebe
Avec Alicia Rousseau, Nolwen Cosmao, Lucile Roux-Baucher et Love Bowman
La Scène libre - 4, boulevard de Strasbourg - 75010 Paris - 01 42 38 97 14
Du 2 au 27 septembre, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 15h (relâche le 20 septembre)
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