lundi 22 septembre 2014

Hippocrate de Thomas Lilti

(le 21 février 2015)
Le jeune médecin refuse la blouse tachée que lui tend l'intendante. Pas de chichi, elle a été lavée. Ce sont des taches propres.

La réplique a son effet comique. Sauf pour les étudiants en médecine (ou en pharmacie) qui ont tous vécu cela. Hippocrate commence avec légèreté mais le film aborde l'hôpital sous un angle inhabituel, celui de la responsabilité (ou de l'impunité) des médecins en situation de faute professionnelle.
Benjamin (Vincent Lacoste) va devenir un grand médecin, il en est certain. Mais pour son premier stage d’interne dans le service de son père (Jacques Gamblin), rien ne se passe comme prévu. La pratique se révèle plus rude que la théorie. La responsabilité est écrasante, son père est aux abonnés absents et son co-interne, Abdel (Reda Kateb), est un médecin étranger plus expérimenté que lui. Benjamin va se confronter brutalement à ses limites, à ses peurs, celles de ses patients, des familles, des médecins, et du personnel. Son initiation commence.
Dire que le réalisateur a voulu dénoncer le féodalisme du système hospitalier français est exact mais j'ai trouvé que c'était avant tout une histoire d'amitié et de fidélité.

Thomas Lilti est médecin et fils et de médecin, comme Benjamin (second prénom du réalisateur). Il fut un étudiant brillant. La médecine lui a en quelque sorte été imposée mais il réussit à mener en parallèle une carrière de réalisateur, tout comme Martin Winckler qui est médecin et écrivain. Il a notamment publié La Maladie de Sachs, Le Chœur des femmes, En souvenir d’André ... qui tous abordent la médecine sous un angle critique, et très humain.

Tout ce qui figure dans son film est donc clairement inspiré de faits réels. Il a d'ailleurs tourné dans un hôpital où il a exercé. Malgré tout, il n'est pas dans une posture descriptive ni caricaturale. On sent que l'hôpital est un lieu de vie avec des ambiances différentes entre les chambres des malades et celles des internes de garde, les salle de soins ou de réunion.

Le service n'est pas gigantesque : 10 chambres, 18 patients, mais certains comptent double ou triple. Benjamin est là pour 6 mois. Il est immédiatement "cueilli" par la détresse d'une anorexique. Tu verras, on s'habitue, lui dit-on pour l'encourager.

Il va enchainer les vexations ou les désillusions. A commencer par une ponction lombaire qu'il ne parvient pas à faire. Suivra une séance de bizutage. Le spectateur est saisi lui aussi par la nature des graffitis à dominante vulgaire et sexiste.  Le contraste entre le bonjour joyeux et l'annonce d'un décès est déroutant. Et les entretiens avec les familles ont de quoi glacer le spectateur. La loi Leonetti ne semble pas réellement appliquée. Le film présente une situation très caractéristique de la médecine française : on ne tient pas compte de l’avis du patient ni de sa famille. Moi qui espérais qu'on avait progressé dans l'humanisation des hôpitaux et que l'annonce d'une grave maladie était désormais codifiée ...

Benjamin vit désormais dans un quasi huis-clos. C'est que lorsqu'on est interne, on passe presque la totalité de son temps à l’hôpital. Les loisirs y sont restreints. On se demande si regarder la série télévisée Dr House est un bon moyen de se changer les idées... A signaler que Martin Winckler en a fait une analyse passionnante.

Il ne fait aucun doute que le scénario est construit sur des faits réels, ou du moins totalement plausibles. Avoir sollicité de vraies infirmières pour interpréter "leurs" rôles fait gagner en authenticité. Le film peut davantage encore dénoncer une réalité assez caractéristique de la France en oscillant avec intelligence entre l'entraide et l'abandon, ce qui permet de dénoncer la violence institutionnelle qui renvoie à la solitude.

Il rend hommage aux internes étrangers (à propos desquels il confie qu'ils l'ont beaucoup aidé dans son parcours), en plaçant le personnage d’Abdel au centre du récit. Reda Kateb recevra un très mérité César du  Meilleur acteur dans un second rôle à la Cérémonie des César le 20 février 2015.

Certains vivent encore d'espoir : on n'est pas des surhommes, alors si on peut pas compter les uns sur les autres on est foutu. D'autres sont désabusés : c'est pas un métier, médecin, c'est une espèce de malédiction.

Thomas Litli interroge les questions de morale et de conscience par rapport à la loi et à l'éthique à sa manière. La rentabilité pèse aussi dans les prises de décisions. Hippocrate, s'il fait référence au serment, se révèle surtout être un film qui dénonce l'hypocrisie, celle de l'autorité.

Après Hippocrate, on se dit qu'on ne regardera plus un hôpital de la même manière.

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