lundi 15 septembre 2014

Paysages de cinéastes, bilan de la 13ème édition

La programmation que Carline Diallo, déléguée générale du Festival Paysages de cinéastes, a choisie pour cette 13 ème édition a été courageuse.

Elle a proposé des films difficiles, abordant sans détour des questions qui touchaient de très près ou d'un peu moins, la violence faite aux enfants et aux femmes. Comme avec Timbuktu d'Abderrahmane Sissoko qui fut présenté à Cannes et qui était pressenti pour recevoir le Grand Prix.

L'emblème du festival, une empreinte digitale, n'a sans doute jamais autant correspondu à une édition et les films qui reçurent le trophée le méritaient amplement.

Chemin de Croix, de Dietrich Brüggemann, un jeune réalisateur allemand, traitait la question de l'intégrisme religieux dans le monde catholique. Il abordait aussi le délicat sujet de l'anorexie mentale. Un film très fort, admirable sur le plan de l'interprétation et du cadre. Il réussit à captiver notre regard en n'employant que des plans fixes, parfois très longs, à l'exception de deux travellings. Il interroge sur la place du père et témoigne combien la médecine est démunie dans des conditions aussi extrêmes. Il reçut le Prix de la photo.

La métaphore entre le chemin de croix du Christ et le chemin de vie de la jeune fille est traitée avec beaucoup d'intelligence. Il n'y a rien qui ne soit laissé au hasard ... jusqu'au mouvement de la grue qui s'élève vers le ciel au moment de l'enterrement. Tout fait signe. Il est reprogrammé à la mi-octobre. c'est un film à ne pas rater.
A girl at my door, est un film coréen assez surprenant. Il pose la question de la violence avec une certaine délicatesse. Il aborde le sujet de l'alcoolisme dans plusieurs milieux sociaux, et ses conséquences. Il ne craint pas de dénoncer l'homophobie à l'égard des femmes. Enfin il nous interroge sur la justice, le rôle de la police, les abus de pouvoir et la fragilité du témoignage d'un enfant. C'est un film qui a fait débat et je salue qu'il ait reçu une mentions spéciale du jury. C'est ce qu'on aime dans le cadre de ce festival : discuter et argumenter avec ses voisins de fauteuil en buvant un thé à la menthe, le temps de se requinquer avant de retourner dans l'obscurité.

Hope, un film français de Boris Lojkine, a lui aussi été très remarqué. Nous sommes avec lui en bordure du documentaire. Les spectateurs eurent beaucoup d'empathie pour les personnages dont on devine que la réalité était encore plus effrayante que ce qui a été filmé. La loi du ghetto est insoutenable. Les scènes de vaudou sont atroces. Carline aurait voulu que les acteurs puissent venir pour rendre compte de leur vécu mais l'absence de papiers d'identité ne l'a pas permis.

Plusieurs moments furent très forts. On retiendra l'adage de ces hommes et femmes en fuite : ne cherche pas à savoir d'où vient le vent, dis toi seulement qu'il souffle. Et puis la vision idyllique de l'Europe où là-bas le moustique boit du coca, le cafard mange des spaghettis. Un vrai jardin botanique. Une image qui justifie tous les sacrifices pour l'atteindre : cours ce jour là pour ne plus courir de toute ta vie. L'espoir puissance mille. Le film fut gratifié du grand Prix.

Il y eut aussi Gente de bien, qui est le seul film que je n'ai pas pu voir, et aussi Une belle fin, un film anglais tourné par le petit fils de Visconti. En guise de musique nous avons entendu les titres choisis pour accompagner les différents rites funéraires. La fin a dérouté nombre d'entre nous, déçus que le film ne se "termine pas bien". Question de point de vue. En tout cas la métamorphose du personnage qui s'ouvre au monde est une prouesse du comédien. Et ce fut lui qui obtint le Prix du public.
Et puis Spartacus & Cassandra, carrément dans l'univers du documentaire, nous donnant une autre vision des Roms, lassés de ne pouvoir se fixer. Les comédiens sont venus avec le réalisateur (photo ci-dessus) et leurs interventions après la projection ont permis d'élargir le débat.

Carline avait senti une forme d'usure du concept de "paysages". Le chiffre 13 était présage de bonheur. Elle a voulu faire la part belle à la musique qui fut donc le fil conducteur hormis pour les films en compétition dont je viens de parler et qui sont sélectionnés sur d'autres critères. Ce sont des films inédits, souvent de jeunes réalisateurs en devenir et que le public ne pourrait voir que plus tard dans l'année.

Le spectateur n'en a peut-être pas pleinement conscience mais la musique fait partie intégrante des films. Je vous recommande de visionner un film d'horreur en coupant le son. Vous remarquerez qu'il aura perdu tout son potentiel. D'ailleurs Massacre à la tronçonneuse sera à l'affiche du Rex le 24 septembre.

C'est Tito qui a réalisé le dessin qui a été exploité pour l'affiche, en accord avec le thème. Il m'a envoyé un petit film sur sa réalisation que je souhaite partager avec vous :


La programmation a été habilement tricotée de manière à ce qu'on puisse enchainer les films de la sélection officielle sur deux jours, en l'occurrence le week-end, permettant ainsi, et pour la première fois, à ceux qui travaillent de pouvoir tout voir.
Le festival s'est ouvert sur le bruit et s'est éteint avec le silence. Tout a commencé dans l'allégresse avec Ziveli Orkestar le soir de l'ouverture, avant la projection du film de Tony Gatlif, Geronimo (sortie nationale le 15 octobre) qui nous fit traverser le milieu gitan à un train d'enfer.
Il y eut deux films de Jacques Demy et le très fameux West Side Story. Le jeune public a pu découvrir en avant-première des films d'animation avec un musicien jouant en direct, Pat et Mat. Il est important de ne pas oublier que les enfants seront (ou pas) les spectateurs de demain. Et l'on peut se réjouir d'apprendre que la fréquentation du Rex est en augmentation.
Le cinéma bollywoodien avait largement sa place et fut apprécié. Nous n'avions pas eu l'habitude d'assister à un film féministe est engagé prônant de rendre coup sur coup ... avec un sourire désarmant et un charme incroyable.

L'aventure se clôtura avec une certaine légèreté le soir de l'annonce du palmarès avec l'excellente Famille Bélier d'Eric Lartigau dont la plupart des personnages ne s'expriment qu'en langue des signes. Le réalisateur est venu présenter son film en toute toute première projection et l'émotion le contraint à ne pas rester. Dommage, il aurait été rassuré par les réactions de la salle.
Entre temps nous avons suivi la compétition officielle en nous demandant après chaque projection si nous allions subir une pression comparable avec le suivant. C'était parfois presque insoutenable. A ceux qui lui reprocheront sa sélection Carline répondra en souriant qu'elle en a écarté de plus durs encore.

Elle commence dès Janvier à voir des longs métrages, en projections professionnelles ou en DVD pour préparer l'édition de septembre. Elle peut ainsi en voir 3 à 4 par jour, ... tous les jours. C'est au festival de Clermont-Ferrand, fin janvier, qu'elle sélectionne les courts-métrages. Et le choix de cette année était vraiment remarquable. Nous sommes plus nombreux chaque année à suivre la soirée qui leur est spécialement consacrée et le bouche à oreille est très positif. Car ce sont de vrais films ... juste plus courts que les autres.

Quelques mots des films hors compétition, choisis pour "mettre un peu de légèreté" concède Carline. Party Girl est son coup de coeur. Le mien serait plutôt Hippocrate sur lequel je reviendrai dans quelques jours.
La déléguée générale tient à poursuivre les projections en plein air, même si elles sont devenues plus onéreuses avec l'avancée technologique, contraignant à louer des projecteurs pour l'occasion.

A signaler que si les conditions de stationnement se sont complexifiées aux alentours il y a une solution à laquelle on ne songe pas assez : le parking de l'Esplanade est accessible gratuitement aux spectateurs et il n'y a plus de risque de trouver porte close au moment de reprendre son véhicule en fin de soirée.

Carline a des goûts très larges. Elle s'avoue fan de Pedro Almodovar, de Tony Gatlif comme d'Hitchcock. Elle repassera bientôt son film culte, Jeune et innocent que le maitre du suspense a réalisé en 1937. Elle adore le cinéma iranien, même s'il a perdu en dynamisme. Elle serait capable de voir trois fois de suite l'extraordinaire film de Denis Villeneuve Incendies, que j'ai chroniqué en février 2011.
Le sourire d'Anne Le Ny n'a jamais fait défaut. La réalisatrice de On a failli être amies a reconnu que le débat entre les membres aura été âpre, comme le furent les films en compétition. Les distinctions ont été décernées après des discussions enflammées.

On souhaite la même vitalité à la 14ème édition ! Rendez-vous donc en septembre 2015 au Rex de Chatenay-Malabry (92) ! Et pensez à vous inscrire en juin aux soirées d'ouverture et de clôture qui ne sont accessibles que sur réservation au 01 40 83 19 81.

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