Apprenant que le département de la Drôme entendait célébrer dignement le 400 ème anniversaire de la naissance de la Marquise de Sévigné les souvenirs de mon bref séjour à Grignan le 31 juillet 2019 septembre se sont rappelés à ma mémoire.J’arrivais, épuisée, je peux l’avouer, après plusieurs semaines au festival d’Avignon et la perspective de n’assister qu’à un seul spectacle était déjà une promesse de repos. Je me suis néanmoins empressée de découvrir (un peu) la ville où les traces du passage de l’écrivaine est partout.
Sa statue de bronze se trouve depuis 1857 sur l’ancienne place de l’horloge et donne de ce fait son nom à la place. La marquise y est représentée sur un fauteuil et tient dans ses mains une plume et du papier… car c'est en tant qu'épistolière qu'elle est devenue célèbre.
Une immense plume rouge est accrochée au Beffroi, en clin d'œil au Festival de la correspondance dont Eric-Emmanuel Schmitt assure la direction artistique, qui se déroule chaque année depuis déjà 30 ans et dont j’aimerais tant suivre une édition. La prochaine aura lieu du 6 au 11 juillet 2026.
La région exerce immédiatement un charme indéniable et, même si la montée jusqu’au château est un peu sportive, la vue qu’il offre depuis ses terrasses est une récompense inoubliable. On comprend que la marquise ait été séduite par le panorama, surtout lorsque les champs en contrebas éclatent de la couleur violette des lavandes.
Le château est tout autant impressionnant vu d'en bas que d'en haut.
Cette balade m'a permis de remarquer une mosaïque symbolique et la rose "Mme de Grignan", créée par Monsieur Dominique Massad pour l'association Pierres et Roses Anciennes, offerte à la ville de Grignan par Jardirose, et baptisée le 17 mai 2007 par Monsieur Bruno Durieux, maire, ancien ministre.
J’assistais le soir à une superbe représentation de Ruy Blas, donnée devant la splendide façade renaissance du château, suivie d’un temps dans les jardins suspendus. Les Fêtes nocturnes, à l’instar de ce qu'était Opéra en plein air (entreprise ruinée par le Covid et donc hélas aujourd’hui disparue), est une manifestation qui permet à tous les publics de vivre des moments de grâce dans des décors d’exception qui prennent vie comme par magie.
J'ai alors profité du panorama depuis les terrasses car je savais mon temps compté.
J'ai été intriguée par ces gargouilles ornant la façade sud-est de la galerie sur le thème des péchés capitaux. Elles ont été sculptées à l'initiative de Marie Fontaine, une propriétaire à qui le château doit en grande partie sa restauration même si elle s'est accordé quelques fantaisies par rapport à l'histoire, pour satisfaire ses goûts pour le néo-gothique.
Je repartais le lendemain et il ne fallait pas louper l’autocar de 12 h 22 au départ de Grignan pour me rendre à la gare de Montélimar. Malgré ce timing serré, j’ai voulu tenter la visite du château qu’il me semblait indispensable de découvrir. Le guide a enchainé anecdote sur anecdote, resituant constamment ce que nous voyions dans le contexte historique, rendant la visite passionnante, mais trop longue pour pouvoir la suivre entièrement (comptez deux bonnes heures). Je dûs partir avant que le groupe n’atteigne la si belle salle du roy, en référence au portrait de Louis XV qui y était exposé au XVIII°.
J’avais conservé mes notes, pensant les exploiter après une visite complète. Je m’étais en effet promis de revenir mais la pandémie a bouleversé le projet. Je les reprends aujourd’hui en espérant vous donner l’envie de partir dans la direction de ce département qui avait séduit la marquise de Sévigné. Pensez à réserver du temps pour cette visite à l’occasion d’un des évènements que vous prévoirez d’y suivre et dont je parlerai bientôt puisque la conférence de presse de lancement a lieu dans quelques jours.
Il est probable que les conditions de visite du château ont changé, avec peut-être un parcours modifié. Sachez en tout cas qu’il sera encore plus passionnant avec la réouverture au public du second étage du château au mois de mai prochain.
C’est dans cette perspective -et sans prétendre à l'exacte vérité- que je vous livre les notes que j'avais précédemment prises. Mon premier conseil est de vous positionner pour la première visite de la matinée parce que, et c’est très astucieux, le château dispose de pliants assez léger qui vont vous permettre de suivre confortablement la visite (et qui ne seront peut-être plus disponibles pour les suivantes). Je n’avais jamais vu ça et cette idée est à copier. Je n’aurais pas pu prendre autant de notes si je n’avais pas été assise -plutôt confortablement- pendant les explications du guide.
Le bâtiment fut jusqu’au XV° siècle une forteresse médiévale. En effet Grignan est une bourgade dont les rues sinueuses assuraient une relative tranquillité : l’artillerie ne risquait pas de monter très vite, ce qui laissait à l'époque aux militaires installés dans la forteresse médiévale du temps pour réagir en cas d'attaque.
Les XVII° et XVIII° siècles correspondirent une période faste et la mieux observable dans la configuration actuelle du château. Si on veut raconter mille ans d’histoire en 10 minutes on dira que l’endroit était convoité depuis le VII° siècle avant Jésus-Christ qui marque le début d’une occupation continue de la colline.
En 1035, elle est déjà surmontée d’un castellum sur le point le plus élevé. À cette époque il existe beaucoup de "seigneurs brigands" qui accumulent leur fortune en détroussant les voyageurs. L’endroit est conquis par la famille Adhémar au XIII° siècle et sera régi par ce binôme attaque/défense jusqu’à la fin du XV° siècle.
Il fut amusant d’apprendre que la ville de Montélimar doit son nom à la déformation du patronyme de cette famille.
En 1490, Gaucher Adhémar décide de copier l’Italie en transformant le château en palais, ce qui impose un changement d’architecture puisqu'un palais est un château ouvert où la vie civile prime sur la vie militaire.
Jusque-là le château était fermé avec peu de fenêtres en raison de sa fonction défensive. Au XVII° siècle il devient donc un vrai palais-cour. Un nom revient, celui de François… François Adhémar de Monteil de Grignan qui fut le gouverneur de facto de Provence pendant 45 ans et qui a épousé Françoise Marguerite la fille de … Madame de Sévigné.
La correspondance de cette femme n’est pas à considérer dans la quantité mais dans la qualité comme en témoignent ses lettres qui prennent une allure de chronique pour décrire le mariage de la Grande Mademoiselle ou la mort de Vatel. La vivacité de sa plume a fait d'elle une des premières chroniqueuses mondaines.
En 1794 le château est démantelé consécutivement à la Révolution. La toiture est vendue, comme les pierres et les charpentes. Personne ne peut plus y habiter. Il faut attendre 1912 pour le voir renaitre, grâce à la détermination d'une héritière richissime, Marie Fontaine. Elle achète le château qu'elle fait reconstruire et restaurée en puisant dans la fortune, héritée de son mari Jules Fontaine. Pendant vingt ans elle crée de nouveaux décors et aménagements intérieurs, en s’appuyant sur les traces historiques de l’illustre demeure des Adhémar mais en veillant à ce que l'édifice ne soit pas classé afin de rester libre d'y apporter les modifications dont elle a envie. Comme les sept gargouilles évoquées plus haut.
Elle lègue le château en 1937 à son neveu et en 1979, les héritiers de Marie Fontaine le vendent ainsi qu'une partie de son mobilier au Département de la Drôme. Le premier parcours muséographique basé sur les inventaires est ouvert au public dans les années 1980. Le château bénéficie de l’inscription puis du classement aux Monuments historique en 1987 et 1993. Il est labellisé Musée de France en 2002.
L'histoire étant posée nous pouvons commencer la visite. Mais pas par les cuisines puisqu'elles n'existent plus. On peut juste les imaginer depuis les offices d'où démarre le parcours.L'office est une salle de transition entre la cuisine d'où sortent les plats et les étages supérieurs, appartement ou salle d'apparat où ils seront présentés après avoir été disposés le plus élégamment possible.
On n'y pense pas mais ils étaient servis froids. C'est Auguste Escoffier qui inventa la méthode pour tenir au chaud. on lui doit aussi la pêche Melba que l'on peut déguster glacée à la saison chaude.
On remarque une sculpture de salamandre, un animal qui est considéré comme magique et que François 1er adopta comme symbole. Celui-ci est le seul authentique et marque le passage du roi au château. Les F qui marquent le mur sont à la fois une allusion au prénom royal qu'au nom de Marie Fontaine qui pêche par orgueil. On pourrait aussi avoir une pensée pour les époux Grignan qui portaient tous deux un prénom commençant par cette même lettre.
Nous montons à l'étage jusqu'à l'Antichambre qui faisait office de salle d'attente et dont notre guide prend plaisir à nous raconter les usages.
Le soir, les tables étaient investies pour jouer aux cartes. On pouvait y dormir par terre, au mépris des conditions élémentaires d'hygiène, motivé par le fait de ne pas risquer de perdre sa place et tant pis s'il fallait se cacher derrière les rideaux pour soulager sa vessie. Il n'était pas rare de s'incruster une semaine …
Le décor a été rapporté d'une autre ville. Il n'est pas d'époque (il est XIX°) mais il est authentique. Le tableau que l'on voit sur ces photos est Cléopâtre à la perle, d'après Carlo Maratta, et date du XVIII° siècle.
Ce peintre italien est né à Camerano dans les Marches le 15 mai 1625 et mort à Rome le 15 décembre 1713. Son style est plus retenu et composé que ceux de Pietro da Cortona et d'Annibale Carracci, et davantage allié aux traditions d'Andrea Sacchi, de Francesco Albani et de Guido Reni.
Il fut le vrai fondateur de l'Académie romaine qui imposa un classicisme à la culture du XVII° siècle. Il travailla avec Francesco Cozza et Domenico Maria Canuti à la décoration du Palais Altieri. Son atelier romain fut extrêmement prolifique et il eut de nombreux élèves et assistants.
L'histoire de ce tableau est amusante. Pline l'ancien raconte que Cléopâtre a parié avec Marc-Antoine qu'elle pouvait organiser le banquet le plus couteux de tous les temps, ce qu'elle gagna en faisant dissoudre une perle dans le vinaigre chaud. Elle inspira l'admiration des jeunes filles qui, au XVII°, cherchaient à être représentées en Cléopâtre triomphante. Tous ces tableaux sont proches à ceci près qu' évidemment les visages sont différents.
Arrivés dans une chambre, le guide enchaine les révélations. Le lit n'était pas là pour y dormir mais pour y recevoir. On s'y tenait au fond et les invités étaient assis tout autour sur différents types de tabouret. Les lits de réception étaient rehaussés avec 4 matelas de manière à mieux dominer les personnes reçues. En fait on dormait dans la pièce qu'on appelle "cabinet" sous un ciel de lit, dont la présence était justifié par la crainte que précisément le ciel ne vous tombe sur la tête. Autre détail un peu scabreux : jusqu'en 1682 la noblesse utilisait la chaise percée et montrait ainsi qu'elle méprisait les invités.
Nous nous trouvons dans un endroit public donc très décoré afin "d'épater la galerie", comme on disait au XVI°, ce qui reste vrai encore aujourd'hui.
Les tapisseries de la Manufacture royale d'Aubusson sont des éléments de faste, témoignant qu'on est dans l'air du temps. Le motifs ont déjà été choisis par un roi ou une reine, ou comme c'est le cas ici en reprenant des thèmes à la mode, en l'occurrence le roman de Jean des Marais que l'on peut admirer dans la Chambre de Tournon.
La présence des portraits est très importante dans un château parce qu'ils témoignent de la lignée et permettent aux enfants de se (bien) marier.
Le portrait de Pauline de Simiane avec une pomme, vers 1700, fille de Françoise-Marguerite, comtesse de Grignan, par conséquent petite fille de la marquise, est un chef d'oeuvre du symbolisme. Pauline n'y est pas particulièrement ressemblante. Elle a souhaité être représentée selon les canons de la beauté du moment, avec des yeux globuleux, des joues rebondies pour témoigner qu'elle mange à sa faim, le cou bleu (signe de noblesse), une petite bouche, du taffetas autour du bras.
Elle était née le 16 aout 1674 sous une étoile royale, avec pour parrain le cardinal de Retz et pour marraine la princesse d’Harcourt. Son enfance est immortalisée par les éloges de sa grand-mère, qui louera souvent l’esprit fin de sa petite-fille.
Son enfance est marquée par l’éloignement et l’éducation religieuse au couvent de Saint-Benoît d’Aubenas, où Pauline séjourne loin de sa mère, avant de revenir au centre de la famille. Elle n'a que 14 ans mais il est envisagé de la faire entrer dans les ordres, à l’instar de sa sœur aînée, Marie-Blanche. Madame de Sévigné s'y opposera de toutes ses forces, comme en témoignent ses correspondances, jusqu'à ce que sa fille Françoise-Marguerite décide finalement de garder Pauline auprès d’elle.
Héritière du domaine, elle veillera sur le château durant plusieurs décennies. Mais, accablée par les dettes et ne pouvant faire face aux créanciers, elle sera contrainte de le vendre en 1732.
Nous traversons la chambre de la marquise de Sévigné qui est en restauration en ce moment. Un bureau y sera plus tard installé. Il est émouvant de s'approcher de la fenêtre dont la légende voulait qu'elle regardait le paysage depuis celle-ci. Si on place bout à bout les trois séjours qu'elle fit à Grignan on obtient une période de 4 ans, ce qui témoigne de son intérêt pour la région, outre celui pour sa fille.
Une antichambre dessert d'un côté la chambre de Madame de Sévigné et de l'autre celle de son gendre. Il semblerait que beaucoup de visiteurs la confonde avec la comtesse de Ségur (qui est née plus de 150 ans plus tard).
Elle est née Marie de Rabutin Chantal, place des Vosges (appelée alors Place Royale) en 1626. Orpheline de père à un an, de mère à sept, elle fut recueillie par son oncle Philippe de Coulanges qui lui a donné l'instruction, c'est-à-dire "lire, écrire, compter", et fait apprendre le latin et l'espagnol … alors qu'à l'époque on mettait les filles au couvent dès leur plus jeune âge.
Elle est mariée à 18 ans avec un noble breton, Henri de Sévigné, dépensier et infidèle qui mourra en duel pour sauver l'honneur d'une de ses maîtresses. Elle a deux enfants, Charles et Françoise-Marguerite, qui est dit-on une des plus belles jeunes filles du royaume, à tel point que Louis XIV aurait aimé en faire sa maitresse.
On la décrit comme quelqu'un de très froide, gaffeuse (ce qui n'est pas un atout à la cour). A 22 ans, elle épouse François, âgé de 37 ans et déjà deux fois veuf, très laid, mais de santé robuste (il mourra à 82 ans), fidèle au roi qu'il représente dans la région. L'homme est hélas excessivement dépensier et leur fille, Pauline, sera couverte de dettes à la mort de son père. Bien que sa mère ne voulait pas que ses lettres soient rendues publiques Pauline en publiera pour gagner un peu d'argent (mais elle a détruit les siennes et a supprimé ce qui pouvait choquer dans les écrits de sa mère). Même édulcorées les lettres sont un succès car on aime les cancans.
La cheminée de l'Antichambre de Madame (Françoise Marguerite) est XVII°, totalement symétrique. Elle a uniquement une fonction d'apparat car elle est en bois et bien entendu une commission de sécurité ne la validerait pas de nos jours.
Le lit est à ciel d'ange, parce qu'il n'est pas suspendu, mais porté par des supports. Il est destiné à créer une mise en scène élégante du couchage sans recourir aux structures lourdes des lits à baldaquin ou à la romaine. La pièce est ornée d'une tapisserie flamande.
A droite du lit, un cabinet occupe l'espace tout en lui conférant une certaine intimité. Ce meuble n'a pas de fonction pratique, à l'inverse d'un coffre. Il est très décoré mais on ne peut rien y entreposer. Le but est de signifier qu'on a d'importants moyens financiers. Les commodes n'apparaitront que fin XVII° et révolutionneront l'ameublement.
Malheureusement la visite s'est arrêtée là pour moi mais j'espère avoir l'occasion de la reprendre.
Pour en savoir davantage on peut consulter le site du monument ici.
Je signale que le château connait une période de fermeture annuelle qui, pour 2026 est fixée du 5 janvier au 30 janvier 2026. Sa réouverture est programmée le samedi 31 janvier prochain.























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