Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes. Elle a enseigné la littérature au Mexique pendant presque vingt ans.Elle vivait alors, à partir de 2005, avec sa fille et son compagnon, dans le charmant village de Pátzcuaro, dans l’Etat mexicain du Michoacán, que j’ai visité en 2019 et dont je garde un excellent souvenir. Le lac du même nom est celui qui a servi de modèle au dessin animé Coco. On y célèbre chaque année la fête des morts avec faste.
Neige Sinno est revenue en France pour s’installer au Pays Basque, tout en restant imprégnée de ses années passées au Mexique. La Realidad est le premier livre qu’elle a écrit, initialement en espagnol, mais c’est avec le second, Triste tigre, publié auparavant, qu’elle a acquis une très forte notoriété. Dans la mesure où c'était son second ouvrage j'avais préféré la découvrir en lisant d'abord La Realidad.
Tout le monde sait aujourd'hui que le thème du livre est l'inceste. Il arrive à une période où le lectorat en connait les abîmes. Il n'est plus besoin de raconter, que ce soit à mots couverts, comme le faisait Barbara dans L'aigle noir, ou frontalement comme Christine Angot.
Ce qui est désormais utile c'est de décrypter le phénomène. Comme le fait par exemple Laure Martin avec Mes pieds nus frappent le sol. Le temps est révolu où la société niait les faits, comme Nikki de Saint-Phalle en témoigna, quand bien même son père avoua son geste (le psychiatre détruisit sa confession).
A noter que si écrire sur l'inceste qu'on a subi, ou la violence de relations imposées par un adulte, pousse sans doute à écrire, ce n'est pas pour autant un roman orphelin. Après Le consentement, Vanessa Springora a poursuivi avec Patronyme. Après Un été chez Jida, Lolita Sene a publié dans un style très différent Seules les vignes.
En d'autres termes c'est un peu ce qui est sous-jacent dans l'analyse qu'elle fait du comportement de Claude Ponti qu'elle présente comme son idéal (p. 254) : Un type qui a été violé dans son enfance par son grand-père. Il devient un grand artiste, avec un monde à lui, qui n'a rien à voir avec ça. Enfin, pas exactement rien à voir une fois qu'on sait, son monde est un univers parallèle (…). Claude Ponti n'est pas une ancienne victime qui a fait des livres. C'est un grand auteur-dessinateur qui a eu une enfance difficile. Comme Blaise Cendrars, qui n'est pas un manchot poète mais un poète manchot. Et la différence est de taille. La différence fait toute la différence.
A propos de Claude Ponti, que je connais bien, je précise qu'il n'a parlé de ce qu'il a subi que très tardivement, après avoir été reconnu comme auteur jeunesse, dans un livre admirable, Les Pieds bleus, aux éditions de l'Olivier, en 1995.
Triste tigre mérite une extrême attention. A propos de la manière dont il s'architecture, tentant inlassablement d'analyser ce qui pourrait expliquer les faits tout autant que la difficulté à les comprendre, comme si l'écriture n'en avait pas la capacité.
Neige Sinno fait feu de tout bois, explorant dans la littérature ce qui peut éclairer sa propre histoire. C'est sans surprise que nous sommes entrainés dans une relecture de Lolita de Nabokov, de Virginia Woolf (abusée par ses deux demi-frères), et d'autres autrices connues pour s'être penchées sur le sujet comme Christine Angot, Toni Morrison ou Virginie Despentes, dont elle admire la posture d'avoir le courage et l'audace de s'en remettre, ne pas accepter d'être détruite, considérer le viol comme un risque à prendre pour être libre (p. 201). On trouvera (à partir de la page 279) la très longue liste des oeuvres cités.
Elle pointe pour commencer l'illusion entretenue que Lolita serait quand même une histoire d'amour, d'autant plus brûlante qu'elle se construit sur un interdit (p. 30). Elle souligne que le narrateur reconnait que la jeune fille ne consent jamais et que donc tout n'est que manipulation et relation forcée. Alors pourquoi alors cette image persistante sur les couvertures du livre depuis les années 1950 d'une adolescente lascive et provocatrice, toujours plus âgée que la Lolita du roman qui a douze ans quand son ravisseur l'entraîne dans son long voyage de perdition ?
Quand Neige évoque sa propre histoire on peut se demander si elle estime avoir une part de responsabilité (p. 34) : Quand on se rencontre, j'ai donc six ans et lui vingt-quatre. Il vient vers moi avec les meilleures intentions du monde. Il veut remplacer mon père, m'aimer comme sa propre fille, me donner la chance d'avoir une famille stable, une éducation digne de ce nom, humble mais honnête, un foyer.
Dès le début, je lui résiste. Je ne veux pas l'appeler papa. J'ai déjà un papa. Je n'ai pas besoin de son amour, de son éducation, de ses caresses. Je n'ai même pas envie qu'il me touche. Je ne le laisse pas s'approcher de moi. Et lui, tout ce qu'il souhaite c'est m'aimer. Il cherche le contact. Je le lui refuse.
Alors, il vient la nuit et me caresse, quand je suis moins sur la défensive. (…) Après, une fois que ça a commencé, une fois qu'on est passé à l'acte, c'est trop tard, c'est fait. (…) Il n'y a aucune barrière, personne pour vous aider. On ne peut pas en parler, ce serait trop mal vu, mal interprété, la société est trop fermée, trop intolérante. Donc ça continue, on recommence, encore et encore, jusqu'à ce que la victime, des années plus tard, finisse par trouver le moyen de s'évader.
Le titre interpelle, évidemment. Il n'a pourtant pas vraiment été imaginé par l'auteure. Il évoque le "monstre" et place, à la réflexion, le livre du côté du bourreau sans s'apitoyer sur le statut de la victime. Il évoque la question du poète William Blake dans The Tyger dont la reproduction figure page 188 montrant un animal que Neige trouve très différent de celui qu'on s'imagine en lisant les vers, qui ne ressemble pas à l'animal réel, ni menaçant ni furieux, juste une étrange bête à tête humaine, un peu pataude, et qui est pourtant l'incarnation du mal sur la terre (p. 189) :
Tigre, Tigre, brûlant brillant, Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil tout-puissant, Fit ta terrible symétrie ? (…)
Quand les astres eurent baissé leurs armes, Et trempé le ciel de larmes,
A-t-il souri son forfait accompli ? Celui qui créa l'agneau t'a-t-il fait aussi ?
Si nous sommes tous égaux, créés par une même énergie, le tigre et l'agneau finissent par se rejoindre, selon la même logique qui fait dire au marquis de Sade que le bien et le mal proviennent d'une unique et indifférente source de vie.
Il nous faut savoir le contexte du mode de vie choisi par ses "parents", celui d'une existence modeste, dans une pauvreté choisie, presque voulue, qui permettait de vivre là où on voulait vivre, au contact de la nature, dans une maison à soi. C'était une pauvreté pleine de dignité et d'espoir, qui fait même l'objet d'articles de journaux (reproduit p. 74, mais hélas quasi illisible). Neige porte des vêtements de seconde main. Elle décrit quelques pages plus loin une adolescente qui n'a rien d'une "Lolita" mais qui plait aux hommes (p. 47) Est-ce que le défi provoque du désir? (…) Je cherchais peut-être à comprendre quelque chose. En tout cas ce qui est certain à ce moment là c'est que s'il m'arrivait quoi que ce soit, personne ne viendrait me défendre.
Il faut espérer que sur ce point les choses ont changé mais il conviendrait sans doute d'alerter mieux les enfants dès la maternelle. Il est glaçant de lire les mots de l'auteur : Ce qui est certain, c'est le climat de prédation dans lequel je me trouvais souvent.
Et pourtant régulièrement elle s'adresse à nous pour nous freiner : Ami lecteur, amie lectrice, ma semblable, ma sœur, voici donc un aveu que je me dois de te faire, car je ne nourris point le désir de te fourvoyer : prends garde à mes propos, ils avanceront toujours masqués. Ne prends pas ce texte dans son ensemble pour une confession. Il n'y a pas de journal intime, pas de sincérité possible, pas de mensonge non plus. Mon espace à moi n'est pas dans ces lignes, il n'existe qu'au-dedans (p. 52).
Si bien qu'il conviendra de lire plusieurs fois ce "témoignage", qui ne se réclame pas être "de grande littérature", et surtout de beaucoup réfléchir.
Elle explore aussi le comportement de sa mère, pourquoi elle est dans l'incapacité de la protéger, et pire encore de son propre père : Quand j'ai eu quatorze ans j'ai demandé à aller vivre avec lui. Il a refusé. Quand il a appris pour le viol, il est resté muré dans le silence. Il n'est pas venu au procès. Il s'est juste laissé mourir (p. 71).
Et bien entendu longuement aussi la psyché de son beau-père. On se dit que, puisqu'ils ont commis l'irréparable, ils ont sans doute au moins appris quelque chose. Ils savent ce que c'est que le mal (…). Ils sont de l'autre côté d'une frontière qu'on ne franchira pas. Mais on est souvent déçus. (…) Même les vrais monstres, ceux qui font le choix délibéré de plonger la tête dans l'obscurité, ne répondent pas à nos attentes. Les études sur les abuseurs d'enfants montrent qu'il n'y a pas de profil type, en dehors du fait qu'ils sont de sexe masculin dans la grande majorité des cas. Ils viennent de tous les milieux, de toutes les classes d'âge, de tous les pays (p. 62).
Elle dit honnêtement ce que se raconte les petites victimes (p. 110), se plonge dans le dossier de l'instruction, enfin ce qu'il en subsiste, dans une recherche inlassable de "la" vérité, jusqu'à recontacter son avocate, sidérée que certains détails de ce dont elle se souvient ne coïncident pas avec mes souvenirs (p. 116). Comme elle a raison de pointer que c'est dangereux les incohérences, ça remet en cause la confiance que l'on a donnée à celle qui parle, on commence à douter d'un détail et on doute de tout le reste.
Jamais égoïste, toujours soucieuse des autres, Neige interroge l'avocate avant de la quitter : Elle trouve qu'aujourd'hui, par rapport à vingt ans en arrière, on prend mieux en compte la parole des victimes. Il n'y a ni plus ni moins de cas d'abus qu'avant mais plus de dénonciations. Les plaintes sont souvent classées sans suite par manque de preuves. C'est souvent la parole de l'accusé contre celle du plaignant (p. 117).
La plupart des victimes ne portent pas plainte (moins de 10% en France). La plupart des plaintes se terminent par des non-lieux ou sont déqualifiées pour 74 % des plaintes pour viols (que ce soit pour les adultes ou pour les mineurs) et 50 % des plaintes instruites sont déqualifiées en agression sexuelles ou atteintes sexuelles. Au bout du compte, seules 10% des plaintes sont jugées aux assises ou au tribunal pour enfants, avec une diminution des condamnations pour viol de 40% depuis dix ans. 10% de 10 %, ça ne fait vraiment pas beaucoup, ça fait un cas sur cent (p. 150).
Elle estime avoir paradoxalement "eu de la chance" que son beau-père reconnaisse les faits, ce qui lui a "valu" une condamnation à neuf ans de prison. Si ça avait été ma parole contre la sienne, je suis sûre que je n'aurais pas été crue. On peut donc dire qu'il m'a aidée, d'une certaine manière, il faut lui reconnaître ce geste (…). Ça s'est juste passé comme ça, pour des raisons qui lui étaient personnelles, encore une décision à laquelle je n'ai pas eu part, ma vie étant indifférente là-dedans une fois de plus. Mais c'est vrai que s'il avait nié ou menti, pour moi, cela aurait été pire (p. 151).
Neige Sinno dissèque à la perfection en quoi ces actes l'ont forgée. J'ai grandi dans le mensonge. Ce mensonge me constitue (…). Mon monde intérieur s'est forgé dans la conscience de me savoir étrangère au monde, auquel je ne pouvais pas révéler qui j'étais réellement.
Ce secret, et le fait de savoir que je lui survivais, était ma force. Si je l'avais laissé sortir, j'aurais fait effondrer, en quelques mots, la famille tout entière (…). Je me souviens de jouer mentalement, dans des moments de colère, à imaginer ce qui se passerait (p. 179).
Je m'étais dit que j'avais bien encaissé, que j'avais la peau dure et autre chose à foutre dans la vie que de laisser trois ploucs me traumatiser. J'aimerais tant pouvoir prononcer cette phrase (Relève-toi et marche) et qu'elle soit vraie pour moi. J'ai longtemps pensé que ma victoire sur lui devait être celle de m'en remettre, ne pas le laisser me vaincre, ne pas lui donner cette joie. Mais comme on l'a vu, le fait que je m'en remette est aussi un élément en sa faveur, qui le dédouane de ce qu'il a commis (p. 201).
Relève-toi et marche n'est pas applicable dans le cas des violences faites aux enfants (…). On ne peut pas se relever et se défaire de quelque chose qui nous constitue à ce point (…). Pour celui qui n'a connu que cela, c'est depuis l'oppression que tout s'organise (…). Un abus sexuel sur un enfant n'est pas une épreuve, un accident de la vie, c'est une humiliation profonde et systémique qui détruit les fondements mêmes de l'être. Quand on a été victime une fois, on est toujours victime. Et surtout, on est victime pour toujours. Même quand on s'en sort, on ne s'en sort pas vraiment (p. 202).
Alors reviens en boucle la question lancinante de se demander pourquoi moi ?
L'explication de pourquoi on a été choisi ne nous donne jamais de clefs pour avancer dans l'existence. Car on n'est jamais choisi en fonction de soi, mais toujours en fonction de lui. Les prédateurs sont le plus souvent des personnalités narcissiques, ils parleront d'eux-mêmes, parviendront même parfois à nous entraîner dans un délire compassionnel, surtout s'ils ont été, avant d'être coupables, des victimes eux-mêmes.
Cette impossibilité de mettre la main sur ce qui, en eux, est coupable, de comprendre l'origine du mal, de situer un déséquilibre qui pourrait être restauré, nous empêche aussi de parvenir à combler la nécessité de donner sens, et, par-là, de faire justice (…). Les fauteurs (…) ont des secrets dans l'âme, comme l'a démontré Jean Hatzfeld dans son enquête sur le génocide du Rwanda (p. 191).
Je n'écris pas volontiers dans cette forme auto-biographique. J'aimerais pouvoir m'évader de la première personne du singulier, pouvoir me réfugier dans un pluriel quel qu'il soit. Ne pas avoir l'impression désagréable de raconter ma vie (p. 256).
En quittant le terrain protégé de la fiction, j'ai peur que la seule chose qui m'arrive avec ce livre soit d'être invitée à des émissions de radio sur l'inceste, où l'on me demandera de résumer dans un langage encore plus simple que celui du livre ce qui y est dit afin que les auditeurs distraits et blasés n'aient pas à faire l'effort de le lire.
Alors, comme je le mentionnais en cours d'article, faisons cet effort de lire et relire ce texte qui n'est peut-être pas "de grande littérature" mais d’une sincérité sans concession, qui nous entraîne dans une réflexion aussi sensible qu'intelligente, sur les faits comme sur leur impossible explication parce que la littérature n'a pas tous les pouvoirs.
Triste tigre de Neige Sinno, P.O.L août 2023
Prix littéraire Le Monde – Prix Blù Jean-Marc Roberts – Prix Les Inrockuptibles
Prix Femina 2023 – Prix Goncourt des lycéens 2023 – Prix des lectrices de ELLE – Prix Strega Europeo 2024 – Prix des libraires du Québec
Choix Goncourt de la Belgique, de la Suisse, de l’Orient, de la Slovaquie, de l’Autriche, de l’Inde, de la Grande-Bretagne, de la Turquie, des États-Unis, de la Tunisie, de la Corée du Sud, des Pays-Bas, de la Finlande, du Maroc, du Canada, de la Serbie,
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