Benoit Lepecq n’a pas écrit un texte "de plus" sur les migrants. Homère Kebab est avant tout une fine réflexion sur la condition humaine, sans militantisme, sans manichéisme et surtout sans pathos.Quelques signes religieux minimalistes comme le tintement d'une cloche et un chant musulman d'appel à la prière installent le contexte. On comprendra dans les premières minutes que l'action se déroule à Calais.
Homère Kebab est un monologue qu'on entend comme un dialogue entre un algérien, ancien joueur de football de haut niveau et un "bebabier" (j'ignorais que c'était le métier de la personne qui fabrique et vend des kebabs, mais on peut également l'appeler kebabiste) d'origine grecque, en se défiant à propos de cette langue française que chacun est persuadé d'être celui qui la parle le mieux.
L'auteur a recours à l'humour pour attiser notre attention. Ça commence tout de suite avec la demande d'une "sauce blanche comme les européens". Ça continuera avec la précision qu'on doit dire tranquille-peinard, et non pinard. Ça se poursuivra avec la précision que le niveau de langage est la conséquence de la colonisation (information qu'on peut comprendre de diverses manières). Nous en aurons d'autres preuves avec l'affirmation que tous les migrants s'appellent Ulysse, ce qui est une jolie métaphore.
Une chose est sûre : ils n'ont pas le même sens de l'humour. Le doute n'est plus possible après la blague de la boite de sardines. Voilà pourquoi la conversation obligera vers davantage de profondeur et de sincérité.
Benoit Lepecq fait néanmoins ce qu'il faut pour que le spectateur ne puisse pas conclure trop vite. Que la démocratie soit née en Grèce n'a pas permis d'éviter qu'une grave crise économique ne ruine le pays, et que le restaurateur ait été contraint à s'expatrier. Les deux hommes sont à égalité d'infortune. Et pourtant ce ne sont pas des raisons économiques mais politiques qui ont précipité le départ de l'algérien.
Il était une star légendaire à Alger, buvant du champagne dans un jacuzzi. Le Zinedine ou le Maradona du bled, avant-centre dans l’équipe des Fennecs, allait à l'entrainement en Porsche. Il avait mené son équipe de football en Coupe d'Afrique des Nations après avoir marqué le but qualificatif. Il se pensait invincible, n'ayant que la victoire comme éthique. Toute son énergie était concentrée sur cette finale et il n'a pas pris garde à s'incliner lorsqu'un laser dessina dans le ciel Allah akbar. Il ne pensait pas devoir se préoccuper de politique. Un stade entier se prosternait alors que lui, était prostré, convaincu de sa "bonne" foi, refusant de devenir rebelle à sa dignité.
Il a bien fallu pourtant qu'il se coule dans l'héroïsme de ceux qui n'ont plus le choix. Et aujourd'hui ne lui reste qu'un maillot de sa gloire passée … et l'espoir de réussir à passer en Angleterre.
Malgré ce revers l'algérien n'a pas perdu son esprit de provocation. Même s'il le fait désormais avec discernement, à petites touches, en prenant garde de ne pas "offenser" son interlocuteur, pointant les dysfonctionnements économiques européens, l'arrogance des institutions et plusieurs aberrations, comme la saturation de ses pensées par les technocrates de Bruxelles et surtout la puissance des algorithmes de ceux qui dérégulent les marchés en vertu du principe que le commerce n'a pas d'état d'âme.
Il est le premier à se critiquer, convaincu d'être passé à côté de l'essentiel sans s'apercevoir de rien, et notamment la pauvreté de son pays. Avouant sa crédulité en n'ayant pas cru son préparateur sportif lorsqu'il lui conseilla de fuir la fatwa qui pesait sur lui. Amer d'avoir été idolâtré hier, et aujourd'hui haï. Mais toujours positif en vivant dans l'espoir que le hasard le tire de là, car après tout faire un 421 reste une probabilité.
Le jeu de Melki Izzouzi est prodigieux. Je l'avais déjà remarqué dans le rôle qu'il joue (également en ce moment) dans Andromaque, mis en scène par Anne Coutureau au théâtre des Gémeaux parisiens.
En enfreignant la loi de son pays, cet homme est réduit à l'exil et l'auteur a précisément raison d'établir un parallèle avec Antigone. Il réussit à fondre les caractéristiques mythologiques empruntées à Ulysse avec l’image la plus invisibilisée qui soit d’un migrant. Son texte est très habile. Et fait constamment réfléchir. A la meilleure connaissance de la ville par un sans-identité que par un policier, à la longueur d'avance que le voyageur a toujours sur le résident, à ce qui se produirait si les migrants s'unissaient et entreprenaient une manoeuvre de type Cheval de Troie, mais aussi à des questions plus futiles comme l'origine de la harissa, avant de se sentir en état d'alerte à propos de tout ce qui ne tourne pas rond en Europe et dans le monde.
On est malgré tout heureux qu'à la fin cette soirée aura fait mentir la croyance qu'à Calais on n'a pas le temps de se parler, et qu'on s'esquive.



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