Le chantier de rénovation et d’agrandissement qui y a été lancé méritera un article spécifique mais je ne voudrais pas restreindre l’endroit à des tranchées, des échafaudages et une bétonnière. Les photos qui illustreront le présent texte éviteront le plus possible ces détails qui ne sont que transitoires sachant que la fin des travaux est prévue pour l'été 2027.<
Si vous voulez venir par le train il vous faudra compter deux heures depuis Paris-Bercy, en prenant un direct qui, étant omnibus, s’arrête partout et prend son temps. Sur la fin, il roule sans bénéficier du réseau électrique. A la descente en gare de Sermizelles vous ne rencontrerez personne à moins d’y être attendu. Le bâtiment y est définitivement fermé et ne comptez surtout pas y acheter votre billet retour à un guichet.
Pourtant la région est loin d’être déserte et nous ne sommes qu'à une quarantaine de km d'Auxerre. C’est un point de convergence très fréquenté par les randonneurs (la campagne s’y déploie en de splendides vallons très verts) comme par les pélerins depuis des siècles.
Admettons que vous ayez fait une halte à la basilique Sainte-Madeleine. Vous aurez le choix pour rejoindre La Cordelle. Soit par la rue qui part de la place devant la basilique, par la Porte Neuve, qui date tout de même du XVI° siècle car elle remplace une ancienne porte du XIV°, pour franchir la tour des Remparts, celle-là même où fut tournée une des scènes mythiques de La grande vadrouille (en faisant croire qu'il s'agissait de Meursault, autre bourgade bourguignonne) et suivre le Chemin de Saint Jacques, qui est la route indiquant la direction de la chapelle de la Cordelle.
Je cite aussi ce film parce que c'est une formidable histoire d’amitié, qui fut longtemps le plus grand succès du cinéma français avec un nombre record de 17 millions d'entrées, sans compter évidemment celui des téléspectateurs … tant il a fait l'objet de rediffusions.
On arrive sur la croix qui marque encore le départ de la seconde croisade, en présence de Louis VII et de la reine Aliénor, le 31 mars 1146, jour de Pâques, devant une foule estimée à 100 000 personnes venues écouter le prêche de Saint Bernard.
La chapelle, construite par les bénédictins de Vézelay, consacrée en 1152, commémore l’évènement. Elle est dédiée à la Sainte Croix, mais elle est surnommée La Cordelle en référence au cordon à trois noeuds des moines franciscains. L’ermitage y fut fondé en 1217 par deux frères envoyés d'Italie par saint François et c’est la première implantation franciscaine en France. Il est troublant d'apprendre que le roi Saint Louis est venu 3 fois.
Il n'est point nécessaire (jusqu'à nouvel ordre) de prendre rendez-vous. La porte n'est jamais fermée à clé, ce qui peut provoquer une première surprise pour nous parisiens. Sous le porche, une affiche annonce la bienvenue : en ce lieu de retrait, des frères vivent le silence et la prière selon la Règle des ermitages écrite par saint François d'Assise au XIll° siècle.
Vous pouvez communier à leur prière par votre silence, leur confier vos intentions dans le tronc des cartes postales, et participer à leur prière commune :
• 8h 00 : Laudes et Messe (Messe à 8h 30 le dimanche habituellement)
• 12h 15 : Office du milieu du jour
• 18h 30 : Vêpres (suivies d'une heure d'Adoration le jeudi)
• 20h 30 : Complies (sauf le jeudi)
Il est aussi précisé que le mardi est une journée dite "de désert", sans aucune prière commune. On vient donc en premier lieu ici pour prier mais l'accueil est sans condition et s'adresse à des gens de toutes religions. Notre situation de journalistes en reportage est un peu particulière et le soir de notre arrivée (alors que nous venons de nous installer dans un hôtel) il est prévu que nous partagions le repas des franciscains.
J'ignore alors qu'ils ne sont que trois Fr. Eric Moisdon, gardien de La Cordelle depuis 2019, Fr. Patrice Kervyn, après avoir été chapelain à la chapelle Notre-Dame du Haut à Ronchamp jusqu'en 2019 et Fr. Jean-Paul Arragon arrivé à l’été 2023. Ils ne se sont pas choisis mais vivent ici en harmonie et seront bientôt rejoints par un quatrième.
Il est habituel dans cet ordre de se regrouper en tout petit couvent, voire autrefois dans une grotte, pour se reposer après une période d'évangélisation. Dans la règle rédigée par saint François il est prévu que, à tour de rôle, 2 frères soient affectés à l'accueil et les 2 autres à la prière et la solitude.
J'apprends aussi que le silence n'est pas une règle imposée. Je découvrirai d'ailleurs à cet égard une communauté très ouverte d'esprit avec laquelle il fut très agréable de dîner, encadré par les Vêpres et les Complies que nous avons suivies sans y être le moins du monde obligés.
La simplicité des frères permet de se sentir intégré immédiatement et sans discours, nous offrant de connaitre des moments un peu "hors du temps" pour nous qui vivons à un autre rythme.
Nous entrons dans la chapelle par le portail sud. Elle est de taille modeste, pouvant accueillir sur ses bancs une quinzaine de personnes face à l'autel. Les bougies sont allumées ainsi que le plafonnier électrique. La porte en reste entrouverte pendant chaque office, signifiant qu'on peut y entrer à tout moment. Les missels sont à disposition et l'indication à voix haute des numéros de page des textes et des cantiques facilite le suivi de l'office, qui est davantage chanté que parlé.
Les mots sont puissants : Enseigne-moi ton chemin, Seigneur / Conduis-moi par des routes sûres / Malgré ceux qui me guettent.
Je remarque dans le Cantique de Marie que le mot "race" a été changé par celui de "descendance". Nous serons bientôt et de manière naturelle conviés à lire chacun une strophe d'une prière. Un long silence suivra avant la bénédiction à l'encontre de plusieurs noms qui me sont inconnus (et qui correspondent sans doute aux intentions laissées aux frères). Il est demandé "pitié pour la guerre", ce qui nous ramène dans la triste actualité. Les vêpres s'achèvent sur un Notre père suivi de quelques instants de silence, lumière électrique éteinte.
Me viennent les termes de recueillement, profondeur, silence, partage, chaleur … Un des frères donne le signal du départ après une ultime prière. Les flammes des bougies sont alors soufflées.
Nous voici dans l'ancien cloître devenue cuisine-salle à manger, installés sans aucun protocole autour d'une grande table rectangulaire, sous un double lustre habilement bricolé dans un ancien joug d'attelage.
Le menu sera végétarien, pour suivre un des principes franciscains : salade verte avec des graines de toutes sortes, ratatouille parfumée au cumin (avec des champignons, ce qui est peu courant et très goûteux) et fusilis à la tomate, quelques fromages, une salade de fruits et cigarette russe, un petit gâteau qui me rappelle mon enfance.
Des légumes sont plantés en contrebas dans un nouvel espace cultivé et commencent à donner. Le jardin de plantes aromatiques prend place à l'entrée de la chapelle et devant les fenêtres de la salle à manger. On y trouve les herbes médicinales classiques, très utilisées en cuisine comme le romarin, plusieurs variétés de sauge, la menthe, en particulier une menthe-citron très odorante, … et quelques ornementales vivaces comme la Stachys ou épiaire de Byzance qu'on surnomme oreille de lapin en référence à la forme élancée et à la surface duveteuse de ses feuilles, un pied de campanules à feuilles d'ortie et quelques hémérocalles déjà en fleurs.
La présence de la vigne à Vézelay est revendiquée comme remontant à l'époque gallo-romaine (fin du Ier siècle - début du II° siècle apr. J.-C.) mais le phylloxéra entraîna la disparition totale du vignoble vézelien au XIX°. Il s'est redéveloppé lentement à partir des années 1970, avec une première plantation en 1973 de deux hectares.
En 1985, les parcelles situées sur les coteaux des communes de Saint-Père, Asquins, Tharoiseau et Vézelay, de part et d’autre de la vallée de la Cure, rivière qui est un affluent de l’Yonne, sont classées en appellation Bourgogne, pour une surface totale de 330 ha. Le sol, très calcaire avec des marnes, confère au vin une belle minéralité et une acidité noble, à la base du style recherché dans les blancs secs locaux.
En 1998 il a été autorisé d'ajouter le nom "Vézelay" à la suite de celui de l'appellation bourgogne sur les étiquettes, Bourgogne Vézelay devenant ainsi une dénomination géographique au sein de l'appellation régionale puis en 2017 le Vézelay devient un vin sous une appellation propre. Voilà pourquoi ce nom figure au centre de l'étiquette de la cuvée que nous avons dégustée, en toute modération sachant que l'abus d'alcool nuit à la santé.
C'est un Chardonnay, unique cépage autorisé par cette toute récente nouvelle appellation qui n'est donc composée que de vin blanc et qui est produite par moins d'une dizaine de vignerons.
Les techniques en viticulture et œnologie ont bien évolué depuis cinquante ans (vendange en vert, table de triage, cuve en inox, pressoir électrique puis pneumatique...). La qualité s'est considérablement développée, et certains domaines -comme celui des Cœuriots sont passés en bio à partir des années 2000.
Ce domaine est implanté au pied de la colline de Vézelay et produit depuis 30 ans du Chardonnay et du Pinot Noir (celui-ci hors appellation) sur près de 9 ha. Son nom est un hommage au terroir, en rappelant celui des fossiles en forme de cœur présents dans les sols argilo-calcaires peu profonds du bathonien inférieur. Le domaine a été repris en 2022 par Marie Giraud tandis que Yoann Defert, fils des fondateurs, est toujours aux commandes de la cuverie.
Ce vin s’inscrit dans la tradition des blancs secs de cette appellation qui exprime avec authenticité le caractère du terroir local. La mention “Natur’Elle” suggère un travail minimaliste en cave, probablement avec peu d’intervention sur le raisin, de façon à préserver son expression originelle. La couleur de la robe est or pâle brillante. Au nez, on perçoit des parfums vifs d’agrumes, des notes de fruits exotiques, florales et de fruits à chair blanche, typiques des vins blancs bourguignons élevés sur ce type de sol. En bouche, le vin offre fraîcheur, équilibre entre tension minérale et sucrosité, avec une finale persistante de pamplemousse rose.
La conversation fut passionnante. Je n'en rapporterai évidement pas chaque parole mais je soulignerai quand même que la probabilité de rencontrer des franciscains est supérieure en ville, que l'époque est particulière avec "des paroisses qui se fatiguent", ne comptant plus qu'un curé pour 40 clochers, bien que les hauts-lieux spirituels attirent encore, et que le nombre de 21 000 baptêmes d'adultes et d'adolescents est plus qu'encourageant.
Après le dîner qui a failli se prolonger tant nous avions de questions à poser, nous sommes retournés dans la chapelle où les bougies avaient été rallumées. Les complies ont été célébrées, porte toujours entrouverte.
Un splendide ciel rose de soleil couchant déclinait à l'horizon au-dessus du muret d'enceinte. De retour dans notre hôtel j'ai réalisé que les réseaux sociaux ne m'avaient pas manqué le moins du monde.
Le prochain article sur ce lieu sera consacré au chantier de rénovation et d'agrandissement dont je vous laisse mesurer un aperçu en vous invitant à regarder un petit film tout en soulignant que 2026 marque le 800 ème anniversaire de la mort de saint François d'Assise, ce qui explique que l'Église célèbre une Année jubilaire exceptionnelle.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire