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samedi 9 mai 2026

Les Silencieuses d’Anna Mc Partlin

J’ai reçu Les Silencieuses d’Anna Mc Partlin dans l’optique de faire une interview de l’autrice à l’occasion de son passage à Paris. Cela n’a pas pu s’organiser mais la qualité de son ouvrage mérite que j’écrive à son propos.

Dans une Irlande encore étouffée par le poids de l’Église et du patriarcat, Mary Shea, l’une des rares femmes policières, est associée à une enquête sur la mort atroce d’un bébé retrouvé par un matin glacé de janvier 1980 sur une plage du Comté de Kerry. Très vite, l’affaire révèle un système qui contrôle, juge et fait taire les femmes. À travers cette histoire, c’est toute une génération de femmes invisibilisées qui est mise en lumière.

Mary Shea, jeune garda de la police locale fut la première sur les lieux. La découverte du corps d’un nouveau-né abandonné au creux d’une dune la bouleverse. Elle lui donne un prénom et jure d’élucider cette affaire que ses collègues auraient tôt fait de classer, en s’appuyant sur des arguments misogynes.

Jusque là bien qu'elle est soit "garda" son travail a consisté essentiellement à préparer le thé, faire le ménage, taper les rapports, répondre au téléphone … endurer les moqueries, les remarques blessantes, les mains aux fesses.

Très vite, l’affaire prend une ampleur nationale : une équipe d’enquêteurs de Dublin est dépêchée sur place. Mais dans le Kerry, les secrets se taisent et les langues ne se délient pas facilement. Seule Mary, qui connaît mieux que quiconque les usages de sa ville, parvient à convaincre certaines femmes de témoigner. Impressionné, l’inspecteur Matt Foley, chargé de l’enquête la plus décisive de sa carrière, demande que Mary l’assiste.

On parle d’elle comme si c’était une gamine, mais elle impressionne. Elle a du caractère, ce qui lui vaut la réputation de n’être "pas facile". C'est un personnage attachant, que l'on sent admirative d'un père d'une froide sévérité (mais cependant honnête pour ce qui concerne les affaires qu'il a traitées étant lui-même dans la police) et d'une mère qui la conforte dans son désir d'émancipation. Je ne pourrais pas être plus fière de toi (p. 42) lui dit-elle apprenant son incorporation dans la police. Son soutien sera déterminant.

À mesure que l’investigation avance, les certitudes s’effritent. Dans cette petite ville où règnent les non-dits, où chaque foyer semble abriter une part d’ombre et chaque habitant dissimuler une vérité, une question obsède Mary : qui a pu commettre l’impensable ?

J’ai été captivée par cette histoire qui permet de comprendre le poids de la chape de plomb subie par les femmes en Irlande dans les années 80. À tel point que si vous me demandiez de décrire les costumes féminins je ne verrais que des robes longues et grises, au-dessus de bottines. On a le sentiment que nous sommes encore dans le XIX° siècle de Gustave Flaubert, Victor Hugo ou Guy de Maupassant.

L'enquête est difficile et connait plusieurs rebondissements. J'y ai appris qu'il était possible que par suite d'une superfécondation hétéropaternelle on pouvait attendre simultanément deux enfants de deux pères différents mais cet argument pourrait tout autant servir une chasse aux sorcières. Mary n'y croit pas et elle va reprendre chaque élément de l’enquête.

Anna McPartlin a écrit précédemment Les Derniers Jours de Rabbit Hayes, salué par la critique et les lecteurs lors de sa parution en 2016. Elle est co-créatrice et productrice exécutive de la série policière The Gone. Elle signe ici son premier roman policier qu’elle a construit en s’inspirant de faits réels qui l'ont profondément marquée durant sa jeunesse parce qu’elle vivait adolescente dans le Kerry.

Elle s’est souvenu de la chasse aux sorcières dont les femmes enceintes, en particulier les célibataires, ont été la cible. L’une d’elle, qui n’était pas la coupable, a vu sa vie détruite alors que l’affaire n’a encore jamais été élucidée à ce jour (ce qui n’est pas le cas dans le roman). Cependant une autre des conséquences fut que l’ensemble des irlandaises a fait corps pour que la misogynie qu’elles subissaient cesse enfin.

L’autrice reconnaît avoir donné à son héroïne, Mary Shea les principaux traits de caractères des femmes de sa famille, plutôt rebelles, dans le sens positif du terme comme sa tante, sa mère, sa grand-mère … Elle dresse aussi le portrait d’un pays à une époque de bascule. le résultat est captivant, engagé, et assurément féministe.

Les Silencieuses d’Anna Mc Partlin, traduit de l’anglais (Irlande) par Valérie Le Plouhinec, éditions du Cherche Midi, en librairie depuis le 16 avril 2026 

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