On savait qu’il a du talent, que c’est un vrai auteur, un excellent comédien. Celui qui a tant convaincu avec La machine de Turing ne pouvait pas décevoir avec sa nouvelle création.
Recevra-t-il une nouvelle fois deux Molières comme en 2019 (celui du Comédien et celui de l'auteur) et la pièce sera-t-elle également récompensée au titre de meilleure mise en scène et meilleur spectacle privé ? Il est de toute évidence trop tôt pour le dire (et le fait que ce soit un seul-en-scène ne plaide pas vraiment dans ce sens) mais je peux vous assurer que je n'avais pas ressenti une telle émotion depuis un certain temps.
22 minutes est sensible et puissant au-delà de ce à quoi je m’attendais. Benoit Solès y signe le portrait humain d’un homme a priori monstrueux puisqu'il a assassiné un homme sur ordre et de sang froid et qu'il a tenté de tuer Jean-Paul II. Il nous entraîne au bout du monde pour traverser les épreuves d'Ali Ağca qui ne fut pas "seulement" celui qui a tiré à deux reprises sur le pape. Il réussit à faire vaciller nos idées reçues et à nous bouleverser.
Le titre de la pièce fait référence à la durée de l’entretien historique entre le pape Jean-Paul II et le jeune Turc qui tenta de l’assassiner le 13 mai 1981, place Saint-Pierre, à Rome et qui eut lieu en prison, deux ans après les faits. C'est un seul en scène intense dans lequel Ali prend la parole. Non pour se justifier, mais pour remonter le fil d’un parcours qui mène un enfant humilié à la violence politique. Je n'avais jamais entendu parler de la radicalisation de cette manière.
Le contenu réel de l'entrevue entre le pape et son agresseur est inconnu. Benoit Solès a précisé que tout ce qui relève de l’enfance d’Ağca, sa vie intérieure, ses souvenirs, ses visions, ses associations symboliques, est une construction dramatique. Les scènes du village, la maison, la mère, le père, les épisodes initiateurs (la barrière, la fronde, le caillou noir...) relèvent de la fiction. Les personnages de Fatima et Rachel sont inventés. Il n'empêche que le récit qui nous est soumis est au service d'une histoire fascinante où se confrontent violence et pardon, foi et doute, et qui donc fait réfléchir sur d'autres affaires … sans pour autant juger ou cautionner, excuser ou comprendre, et encore moins condamner.
On espère toujours qu'une rédemption soit possible, même si sa probabilité est mince. Benoit Solès en fait la brillante démonstration.
Le spectacle commence en pleine lumière, peut-être pour nous rappeler que nous sommes au théâtre et que ce qui suis est certes inspiré de la réalité, mais tout d même une fiction, si bien que nous allons accepter le contrat et valider notre position de spectateur prêts à tout entendre, sans discuter (mais non sans réfléchir).
La survie de Jean-Paul II fut-elle un miracle ? En tout cas la vie du personnage principal est malheureuse, scandée par la douceur de sa mère et la violence de son père. Ce n'est pas un caillou qui saura le protéger des mauvaises influences.
Dans sa famille il existe un rite d'initiation qu'on doit réussir à 13 ans, consistant à sauter sur une barrière. Loupé ! Les voix résonnent en écho ou s'assourdissent. On appréciera le très beau travail sur le son de Marc Demais qui plus tard évoquera avec sensibilité l'atmosphère des prisons de Midnight Express, le film culte d'Alan Parker, inspiré de faits réels étant déroulé en Turquie dans les années 70 et sorti en 1978. Denis Koransky a l'art d'éclairer la scène avec justesse et sensibilité, employant des pinceaux lumineux et de la lumière rouge lorsque cela est porteur de sens.
Le décor est minimaliste : un tapis, une chaise, sans effet inutile. Le jeune garçon devenu jeune homme sera recruté par les Loups gris et suivra "l'école du terrorisme" sans en avoir complètement conscience. L'ordre est de ne pas discuter et il exécute.
Je ne vais pas raconter chaque épisode mais leur enchaînement est haletant (il est probable que le spectacle soit très sportif pour le comédien) et je donnerai juste le début : Ali prend la parole pour interpeller le public et raconter son histoire, de l’enfance à sa libération, après trente années de prison. Né dans la misère, Ali grandit entre un père autoritaire, une mère aimante, une amie idéalisée et un profond sentiment d’humiliation. Très tôt, il développe une fascination pour la violence et un désir de reconnaissance. Sa rencontre avec les Loups-Gris, organisation ultra nationaliste turque, lui offre une identité, une appartenance, une cause. Ali assassine un journaliste, est condamné à mort, puis s’évade. Envoyé en Iran, il est désigné pour assassiner le pape. Sous différentes identités, il traverse l’Europe jusqu’à Rome. La veille de l’attentat, sa rencontre avec Rachel, une jeune femme juive, introduit une fissure dans son parcours.
La question du pardon est bien entendu centrale et les mots sont choisis : sans le pardon je serais prisonnier dit le pape. Perpétuité ne signifie pas éternité. Il n'empêche qu'Ali pourra le regretter amèrement : la violence a-t-elle donné un sens à ma vie ? Non, elle m'a tout pris.
Espérons que s'il reste un peu de lumière à trouver il soit possible pour tous les Ali de terre de s'en saisir.
22 minutes est un spectacle dont vous allez (beaucoup) entendre parler et longtemps. Pour le moment il est à l'affiche du festival SenS aux Gémeaux avec plusieurs autres (excellents) seuls en scène. Cet été au festival off d’Avignon à Théâtre actuel et sans nul doute à la rentrée dans un théâtre parisien.
Ceux qui me connaissent savent que je ne m’enthousiasme jamais à la légère. Croyez ma recommandation sur parole. 22 minutes va compter dans le paysage artistique !
Collaboration artistique Sophie Nicollas et Anne Plantey
Lumière Denis Koransky
Musique et création sonore Marc Demais
À partir de 12 ans
Au théâtre des Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Les lundis 11 et 18 mai à 21 h
Mercredi 20 et vendredi 22 à 19h
A Théâtre actuel - 80 rue Guillaume Puy - 84000 Avignon
Les lundis 11 et 18 mai à 21 h
Mercredi 20 et vendredi 22 à 19h
A Théâtre actuel - 80 rue Guillaume Puy - 84000 Avignon
Du 3 au 25 juillet relâche les 6, 13, 20 juillet à 10h
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