jeudi 29 janvier 2015

Histoire vécue d'Antonin Artaud-Mômo au Théâtre des Mathurins

C'était la première ce soir, au Théâtre des Mathurins, dans la petite salle qui se loge tout en bas des marches.

Les applaudissements (enregistrés) retentissent à l'entrée en scène de Damien Rémy, alias Antonin Artaud. Il est là, c'est lui .. Il s'enfuit, revient, se dévêt du pardessus élimé qui enchâsse une veste maculée dont on devine qu'elle fut autrefois adaptée à sa carrure. 

L'homme a le cheveu filasse, la ride creusée, les yeux creux, les dents abîmées, les mains nouées.

Je prends des notes. Son regard croise le mien, pénétrant. Il écrit lui aussi, me regarde. Je devrais préciser qu'il me scrute. Il peine à parler, agité de tremblements saccadés, les doigts recroquevillés qui tentent d'endiguer la chute des gouttes qui perlent à sa narine.
Voilà longtemps, très longtemps ... Sa voix s'apprête à nous livrer un conte. Elle grimpe dans les aigus sans prévenir. L'humanité a une bête qu'elle cache : l'homme est un saligaud.

On lit l'effroi sur son visage marqué par les électrochocs. Il cherche à nous convaincre. On retient des mots qui sont sans doute des clés pour décrypter l'homme comme façade, hypocrisie, crapule, conscience, occulte, envoutement.

Il feuillette son cahier, pointe une phrase puis tape du poing sur la table avant de s'écrouler.

Seul en scène, Damien Rémy incarne Antonin Artaud lors de la conférence qu'il tenta de donner le 13 janvier 1947 au Vieux-Colombier, devant le tout Paris. Usé par les électrochocs, l'asile, les envoûtements, la drogue, il ne put articuler aucune phrase. C'est ce texte qu'il avait préparé qui est interprété ici sur scène, dans une performance hallucinée, nous offrant une troublante réincarnation du poète visionnaire, "suicidé par la société"...
C'est un monologue mais la mise en scène de Gérard Gelas réussit à captiver le spectateur en faisant alterner les scènes où la voix du comédien résonne en voix off avec celles où il parle en direct, reprenant des paroles attribuées au psychiatre qui le suivait (on n'ose écrire qu'il le soignait). Parfois même il chuchote sur la bande son. La régie son joue habilement sur la tonalité, l'écho et le niveau de puissance, ce qui renforce encore la pathologie du personnage.
Vous délirez s'exclame le médecin. Artaud se lève en titubant, enfile son pardessus, traine les pieds, claque la porte. Silence pesant. Le public n'ose pas applaudir. Artaud, car le comédien est Artaud, de la racine du cheveu à la pointe de l'orteil, Artaud donc, revient, penaud, reprend sa place, semble alors s'être décharné davantage.

Il se revendique comme un persécuté mythomane qui réfléchit sur son cas. Plusieurs phrases nous percutent : Le corps humain n'a pas été fait pour être malade, se dégrader et mourir / On a les institutions qu'on mérite / La société me dit fou car elle me mange (...) et je n'ai pas du tout l'intention de sombrer.

C'est fini. Artaud disparait. Damien Rémy vient saluer sous un tonnerre d'applaudissements. La boucle est bouclée. Le comédien sourit sous le maquillage, transfiguré et libre. Nous avons été nombreux ce soir à penser à Laurent Terzieff ...
Histoire vécue d'Antonin Artaud-Mômo
D'après la Conférence du Vieux Colombier
Une création du Chêne Noir - Avignon
Mise en scène : Gérard Gelas, assisté de Jean-Louis Cannaud
Avec Damien Rémy
Du mardi au samedi à 19H00, matinée le dimanche à 15H00
Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 PARIS
01 42 65 90 00

photos Manuel Pascual

Aucun commentaire:

Messages les plus consultés