lundi 19 janvier 2015

La part des anges, caviste installé à Pont-Aven

Si vous pensez que, culturellement parlant, Pont-Aven est la cité des peintres, vous avez raison mais partiellement tort. Le musée est fermé pour cause de rénovation. Les toiles qui justifient qu'on vienne du monde entier pour les admirer ne sont visibles qu'en cartes postales (et elles auront été soldées bien avant l'heure).

Vous aurez peut-être la chance d'en approcher une reproduction (format réduit cependant) dans une des bibliothèques des petites bourgades avoisinantes. Pour ma part je ne les ai devinées qu'à travers une porte vitrée mais close.

Si vous pensez que, culinairement parlant, Pont-Aven est la patrie des galettes vous avez raison mais partiellement tort. C'est bien plus que cela. Il existe sur la place Henri Delavallée une chocolaterie où Eric Jubin expose à nos yeux ébahis quelques créations pâtissières d'une beauté stupéfiante et d'un goût raffiné, digne de la place Vendôme parisienne.

Cet endroit de perdition s'appelle tout simplement la Chocolaterie de Pont-Aven. Ses chocolats sont divins, ses plats réputés et servis avec une carte de vins sélectionnés par les cavistes d'en face qui, curieusement ont une adresse radicalement différente, au 10, rue des Abbés-Tanguy.

Ce doit être un des multiples effets du chaos où l'Aven bouillonne avant de séparer la ville en deux, justifiant la construction d'un pont. J'ose à peine imaginer les embouteillages en pleine saison touristique pour ceux qui s'aventurent à traverser. Ce sera pire encore quand les travaux de réaménagement du parking de la place de l'Hotel de ville se seront enclenchés.

Pour le moment, le regard perdu dans les eaux, on se croirait dans une petite bourgade de montagne, avec un appétit dopé par l'air pur. Outre les chocolats d'Eric Jubin on se satisfera d'une galette Fleur d'Ajonc de Kersalé que l'on pourra croquer en plein air, confortablement assis sur un des coussins que Sophie laisse à disposition sur la margelle de sa boutique.

J'ai failli écrire "chaumière" car ça y ressemble dans l'esprit bien plus qu'à une cave. L'endroit est chaleureux et ne comptez pas y faire une visite éclair.
Sophie et Charles Stenhouse se sont installés dans cette maison aux murs de granit en 1998 et leur savoir-faire a vite conquis un large public. Leur domaine s'appelle La part des anges, référence aussi bien viticole que culturelle. Le terme désigne la partie du volume d'un alcool qui s'évapore pendant le vieillissement en fût. Ces vapeurs d’alcool nourrissent un champignon microscopique, très visible sur le bois et que j'avais remarqué lors de la visite d'un chai de Calvados.
C'est aussi le titre d'un film écossais réalisé par Ken Loach, qui a obtenu le Prix du Jury au Festival de Cannes 2012. Je n'ai pas eu le temps de le chroniquer mais je le recommande ... sans modération alors que les dégustations orchestrées par Sophie ou Charles devront se faire avec retenue.

Le couple a deux passions, le cinéma et l'alcool, et quelques autres talents. Sophie repère pour le cinéma des sites inédits et des propriétés d'exception qui seront le cadre d'un tournage. Charles est régisseur général mais aussi menuisier. C'est lui qui a fabriqué les étagères où les copeaux sont encore apparents en guise de décoration rustique.

Aucune surprise donc à remarquer Kirsten Dunst, la Marie-Antoinette de Sofia Coppola en 2006, un verre à la main. Christophe Cheysson a récemment offert à Sophie une photographie qu'il a prise sur le tournage.

Sophie a suivi des études de viticulture. Mais surtout c'est elle qui va chercher les bouteilles dans tous les vignobles qu'elles débusquent. Alors, forcément, elle sait de quoi elle parle. On l'écouterait pendant des heures. Ce doit être (aussi) pour cela qu'on revient si vite lui demander conseil.

Elle a des bouteilles chères mais elle a soin de proposer des rapports qualité/prix très abordables, entre 6 et 287 €. Elle a à coeur de présenter une sélection représentative de toutes les régions françaises  en privilégiant le petit producteur qu'on ne trouvera pas en grande surface. La majorité d'entre eux travaillent en biologique.

Quelques pays étrangers sont également présents. La place manque pour aller au-delà de l'Espagne, de l'Italie, du Chili. J'ai trouvé malgré tout un tokay hongrois que j'avais envie de boire depuis très longtemps. Qui aurait cru qu'il fallait venir en Bretagne pour mettre le nez dedans ?

Ce Tokaji Chateau Dereszla sec 2012, vendu 9, 80 € est, selon Sophie, une petite perle de ce vignoble hongrois d'exception, fruité et minéral à la fois. Je sais que les raisins sont issus de sélections de trois cépages mais qu'on retrouvera le bouquet élégant typique du Muscat.

Ses notes d’agrumes, de fleurs blanches, de pomme et d’amande fraîche se marient avec les fruits de mer avec puissance et douceur. C'est peu conventionnel mais très agréable pour un nique-nique organisé sur les rochers.
On pourra ajouter des toasts tartinés d'un tarama Byzance, un distributeur qualifié par Sophie de "plus jolie maison d'importation".
Elle affiche ses coups de coeur directement sur les bouteilles et elle ne mâche pas les compliments.

Le choix de champagne est resserré et raisonnable. La sélection de whisky est impressionnante. Ecossais, irlandais, américains, japonais ... Il y en a du monde entier, même de Bretagne. Là encore Sophie (comme Charles) sont intarissables.

Le mieux est de goûter. Sophie est parfaitement organisée, ayant détourné en présentoir un meuble professionnel à tiroirs et sur roulettes trouvé dans une grande surface de bricolage.

On prend le temps car, même en resserrant sur les producteurs locaux, il est difficile d'arrêter un choix. Il y en a trois qui seront dégustés suivant une suite logique.

D'abord Eddu qui est le plus original parce qu'il n'est pas fait à base de malt d’orge, mais à base de pur blé noir de Bretagne, ce qui lui a donné son nom puisque Eddu signifie sarrasin en breton.

C'est la famille Le Lay qui élabore la gamme dans leur Distillerie des menhirs depuis 1998. Vieilli en fûts de chêne de Cognac, il offre des arômes boisés, épicés, floraux et fruités et son prix est raisonnable et il est unique au monde.
Certains whiskys sont le résultat d'un assemblage. On parle alors de Blend. Ils portent le nom de leur créateur (Chivas est sans doute le plus connu). La Bretagne a le sien avec Armorik, 50% grain, 50% malt, de la distillerie Warenghem.

Une double distillation en alambics de cuivre suivie d’un vieillissement en fûts de chêne traditionnels, conduit à un alcool vif et parfumé au nez, qui développe en bouche un moelleux, subtilement accompagné de notes de vanille et de céréales. C'est un bel équilibre de notes épicées, florales et fruitées.

Intervient en dernier lieu la Distillerie Glann ar Mor, littéralement "Bord de Mer" en Breton dont j'apprends qu'elle travaille à l'ancienne, sans coloration au caramel ni filtration à froid, ce qui donne un liquide d'une couleur claire. L'emballage le souligne : distillation lente, deux petits alambics à repasse, fermenteurs en bois, condenseurs "serpentins" ... Et surtout une distillation 100% à flamme nue plaçant cette distillerie dans une catégorie sans équivalent. Tout est mis en oeuvre pour garantir une richesse aromatique.

L'entreprise est familiale, située en bord de mer, au Phare des Héaux, sur la côte nord des Côtes d'Armor dans un environnement sauvage et authentique. Kornog, "Vent d'ouest" en Breton est leur Single Malt tourbé.

Sophie pointe les notes iodées, suivies rapidement par des arômes fruités. La tourbe apparait avec puissance. Elle se fond parmi les notes d'herbe, dans une finale longue, douce et fruitée. Vous devinerez que c'est celui là que j'ai acheté, même si les autres n'ont en rien démérité.
On peut aussi ici remplir des contenants personnels. Il y a beaucoup de découvertes à y faire. Ce n'est pas le genre d'endroit où l'on ne fait que passer. D'ailleurs j'y suis venue plusieurs fois au cours de mon séjour.

Chance ultime pour l'amateur de bonnes choses, la Part des anges est ouverte tous les jours en période de fêtes, mais son jour de fermeture hors saison est le lundi.
Il y aurait d'autres adresses "incontournables" à donner dans la région de Pont-Aven. Certaines sont un peu difficiles d'accès ou leurs heures d'ouverture sont si restreintes que vous aurez du mal à viser juste. Comme la Boulangerie des Chaumières ou la fromagère Isabelle Baratte, tous deux dans un lieu-dit qui s'appelle Lannéguy (ils gagneraient à se coordonner).

Et puis les paysages, magiques, qui cautionnent le choix des peintres d'y avoir planté leur chevalet. La lumière y est si belle.
La chocolaterie de Pont-Aven,place Henri Delavallée - 29930 Pont-Aven - 02 98 09 10 47
Boulangerie-pâtisserie Kersalé, 12 place de l'Hôtel-de-Ville - 29930 Pont-Aven - 02 98 06 00 61
La part des anges, 10, rue des Abbés-Tanguy- 29930 Pont-Aven - 02 56 23 91 26

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