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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 4 septembre 2024

Touche pas à mes kakis de Satomi Ichikawa

Le titre du dernier album de Satomi Ichikawa est trompeur. Touche pas à mes kakis est une histoire de partage intergénérationnel.
Les kakis, c'est si bon que, dès l'automne venu au Japon, les corbeaux et les enfants rivalisent pour déguster les plus mûrs. Mais un corbeau, ça vole, sacré avantage ! Heureusement, les grands-parents de Ken-tchan sont là, avec leurs trucs et astuces, pour permettre au petit garçon de se régaler avec ses amis. Car ils savent bien que les kakis, c'est très bon aussi pour passer l'hiver en bonne santé. 
Ce fruit est mal connu en France alors qu'on en trouve pourtant dans les vergers. Il est surtout populaire au Japon qui produit une des meilleures variétés. Elle est délicieuse, plus sucrée et plus juteuse que ceux qui poussent en Europe. La chair est plus claire, très croquante et surtout sans âpreté.

Je me souviens en effet en avoir goûté à l’occasion d’une soirée organisée en l’honneur de la ville de Nara dont le kaki est une des spécialités depuis plus de 1300 ans. J’avais appris alors qu’il était arrivé en France, depuis le Japon, dans la seconde moitié du XIX° siècle. Les kakis séchés japonais avaient d’ailleurs remporté une médaille d’or lors de l’exposition universelle de 1900 à Paris. Les japonais en sont si fiers qu'ils consacrent au kaki un musée dont le bâtiment est en forme de dôme, de couleur orange … comme ce fruit !
De toute évidence Satomi Ichikawa sait tout cela, même si elle avoue (dans un livret biographique que son éditeur lui a consacré) s'être peu intéressée dans sa jeunesse aux traditions culinaires malgré un respect affirmé pour les traditions pleines de bon sensSi elle avait fait un livre documentaire elle aurait sans doute fait réaliser à la grand-mère de son héros des sushis particuliers, composés d’une boule de riz surmontée d’une tranche de saumon ou de maquereau crus, enveloppée d’une feuille de plaqueminier, nom botanique de l’arbre produisant ces fruits.

On a commencé à l'utiliser quand on a compris qu'elle avait une propriété anti-bactérienne (alors qu'elle n'est pas comestible), ce qui permet de conserver les sushis dans de bonnes conditions et d'atténuer la puissance du sel parce que Nara étant située loin à l'intérieur des terres les livraisons de poissons n'étaient pas très fréquentes et le poisson avait tendance à être très salé pour se conserver le plus longtemps possible.

Les anciens avaient des astuces pour tirer profit de tout. Par exemple en faisant confire des fruits qui seraient trop amers à consommer tel quel. Beaucoup sont ainsi transformés à l’instar des prunes en pruneaux ou des raisins secs. Ça garantit leur conservation… si on n’est pas trop gourmand. La réaction de la grand-mère, faisant sécher les kakis du dernier arbre de son jardin est donc tout à fait normale.

L'album de Satomi Ichikawa indique qu’il ne faut pas se décourager. C’est une sorte de message d’espoir et de partage puisque l’enfant ne va pas se gaver tout seul … et que les oiseaux auront eu leur part en temps et en heure.

Ken-tchan et ses grands-parents sont les personnages principaux d'une histoire douce et fruitée sur la transmission des savoirs entre générations, dans laquelle humains et animaux rivalisent d'ingéniosité pour déguster ces délicieux fruits.

Des techniques de production sous serre et la culture de différentes variétés permettent proposer des fruits de juillet à décembre récoltés au Japon. Ceux de nos marchés proviennent surtout d’Espagne. Mais je sais qu’il existe des plaqueminiers en région parisienne et ils donnent -de début octobre à fin janvier- de beaux fruits comme en témoigne la photo ci-contre que j’ai prise il y a quelques années déjà. Vous pourrez donc vous en régaler en lisant cet ouvrage.

Le trait est fin et délicat. L’allure des arbres est réaliste, témoignant de leur ressemblance avec des pommiers haute tige.

Il est difficile de croire que Satomi Ichikawa est une parfaite autodidacte et qu'elle s'est mise à crayonner des silhouettes d'enfants peu de temps après son arrivée à Paris, sans avoir jamais pris une seule leçon. Elle dessine merveilleusement, sans doute autant avec son coeur qu’avec ses aquarelles et grâce à un exceptionnel don d'observation. Depuis quelques années, elle écrit ses textes, pleins de finesse et de musicalité, directement en français. Elle a publié une trentaine d’albums à l’Ecole des loisirs après avoir d’abord été éditée en Angleterre.

Elle n’est pas à un paradoxe près puisque, bien que casanière, cette femme discrète, dont le prénom signifie "beau pays natal" en japonais, a voyagé dans le monde entier et chaque pays traversé fut une source d’inspiration. Voilà pourquoi elle situe souvent ses histoires dans des pays lointains, en Amérique du Sud, en Asie ou en AfriqueJe me souviens d'un très joli livre, publié en 1998, et qui fit le bonheur de mes enfants. Y a-t-il des ours en Afrique racontait l'histoire d'un petit africain découvrant un ours en peluche oublié par une petite fille et courant à travers la savane pour le restituer à sa propriétaire.

C'est un plaisir pour nous qu'elle dessine cette fois un personnage inspiré de sa mère, âgée aujourd’hui de quatre-vingt-dix-sept ans, qui travaille toujours dans son jardin, qu’elle n’a jamais cessé de cultiver tôt le matin et tard le soir quand elle avait un métier en dehors, comme le faisait sa propre mère avant elle.

Comme tous ceux qui vivent avec la nature, elle sait que la nature est capricieuse, mais elle sait aussi que plus on la soigne, plus elle sera généreuse et rendra ce qu’elle lui a donné. L'auteure nous transmet la satisfaction de sa maman de faire pousser les plantes, les voir grandir et pouvoir offrir ses récoltes aux autres. Cet album est ainsi un bel hommage aux personnes âgées qui ne s’arrêtent jamais de travailler.

Touche pas à mes kakis de Satomi Ichikawa, École des Loisirs, en librairie depuis le 28 août 2024. A partir de 6 ans.

mardi 3 septembre 2024

Variations pirandelliennes au Poche Montparnasse

Je ne suis pas spécialiste de Pirandello (1867-1936) mais je sais qu’il s’est illustré par une approche singulière de la vérité dont il s’est amusé à disséquer la relativité. Ses pièces en font la démonstration exemplaire.

Est-ce à cela que s’est employée Valérie Aubert en combinant deux pièces intégrales mais courtes (La fleur à la bouche et Circulez ! ) et deux extraits (Ceci, La vie que je t'ai donnée) pour en faire un spectacle qu’elle a intitulé Variations pirandelliennes ? L’intention était louable. Le résultat ne m’a hélas pas convaincue à l’exception du dernier extrait, de La vie que je t’ai donnée, dans lequel elle interprète une mère refusant d’accepter la mort de son fils.

Ce morceau commence dans le noir, se poursuit dans une obscurité dérangeante… jusqu’à ce que la force de l’amour maternel provoque le retour de la lumière. Valérie Aubert y est exceptionnelle et sauve le quadrige.

Des airs célèbres de musique italienne, enjoués comme l'ultra populaire chanson de 1983 de Toto Cutugno "Italiano" donnent le la et sont censés stimuler une imagination qui tournerait en rond s’agissant des accessoires.

Je ne sais pas si la perruque de Cecè (Samir Siad) a été choisie par erreur ou par goût de la fantaisie. L’occasion était sans doute trop belle de nous amuser avant de nous faire plonger dans les affres de la perte de la vie.
La metteuse en scène a voulu souligner combien chez Pirandello un personnage pouvait s’attacher à défendre son point de vue au risque de jouer en solitaire et a choisi les extraits pour le démontrer. De fait, on a davantage le sentiment d’assister à des solos qu’à de vrais morceaux de théâtre. Avec pour conséquence que les trois comédiens peinent à exister conjointement.

A chacun sa vérité …

Variations pirandelliennes de Luigi Pirandello
Mise en scène Valérie Aubert
Avec Cédric Altadill, Valérie Aubert , Samir Siad
Scénographie : Anne Guillonne - Son : Karim Essederi -Lumière : Claude Martens
Décors : Nathan Rabeu - Costumes : Laure Berto
Au Théâtre de Poche Montparnasse - 75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
Du 3 septembre au 9 novembre
Du mardi au samedi à 21h

La photo qui n’est pas logotypée A bride abattue est de Sébastien Toubon

lundi 2 septembre 2024

Dans l'attente d'un signe, le nouvel album de Kaori

Je viens de découvrir le nouvel album de Kaori et c’est vraiment une belle surprise dès les premières notes.

Les instruments de musique n’y font pas de figuration. Guitares électrique et acoustique, dobro, bouzouki, ukulélé, basse, batterie, percussions, claviers, saxophone, flûte, trompette, bugle, harmonica, violoncelle et même piano accompagnent élégamment des mélodies écrites en suivant de multiples influences, sud-américaines, en toute logique polynésiennes, et même rock (notamment sur la piste 6 - Tu donneras ton chèque) et dont j'ai apprécié la variété et la dimension à la fois poétique et humaniste.

Je ne connaissais pas ce duo composé par deux guitaristes, Alexis Diawari et Thierry Folcher. Ce dernier est le compositeur de toutes les chansons et la voix de Kaori.

C'est un grand plaisir de l'écouter et l'usage du français permet de saisir toute les subtilités des paroles. Il se dégage de cet album à la fois quelque chose de familier et d'étrange. Le duo revendique à juste titre un chant varié parfois inattendu, tout simplement comme peut l’être la vie vécueLes chemins de la vie est l'expression d’une aspiration à la liberté et à l’originalité dans un monde hyper-formaté, sur fond de réflexion sur le sens de la vie. 

Ils ajoutent dans les remerciements notés à la fin du livret que leur histoire s’écrit au fil des eaux porteuses de mythes et d’épopées, le long des fleuves bavards et sur des mers tantôt bleues de douceur, tantôt blanches d’indignation. Leur voix puissante s’est élevée au-dessus du vain bruit des querelles humaines. Elle parle d’un seul pays, la Terre, d’un seul peuple, l’Humanité, par-delà les diversités.

Le nom du groupe (et son logo) fait référence au kaori, un arbre millénaire qui peuple les forêts calédoniennes ... en hommage aux racines de ces musiciens dont l'un d'entre eux est descendant de bagnard. Rien d'étonnant à ce que les paroles que pose Thierry Folcher sur les musiques soient à ce point empruntes de réconciliation et de sagesse. Avec aussi des allusions parfois humoristiques à la liberté (piste 6) :
Oublie tes comptes d’apothicaire
Et suis mon conseil salutaire :
Eparpille au vent tes billets
Retrouve ainsi ta liberté.

Il faut écouter et ré-écouter les paroles de chacune, si belles, invitant à se tendre la main (piste 7) en chaloupant sur le sable d'une plage infinie. On entend l'urgence de paix qui s'exprime à plusieurs reprises. C'est aujourd'hui et pas demain … qu'il importe d'appliquer le principe de carpe diem (Les forçats du plaisir - piste 8). On appréciera aussi la dimension satirique de la critique de l'évolution de notre société tyrannique qui grignote notre espace de liberté.

Un collier fané de fleurs d'Océanie (…)
Magiques fleurs tirées de l'oubli
La femme occupe une place de choix, en rêve (Ma belle ilienne -piste 5) ou en écho à la condition de celles auxquelles on doit la vie (Femme, ô femme -piste 3) où, encore une fois, il sera question de réconciliation et de pardon, à condition de bien vouloir tendre la main.

Tous les âges sont célébrés, y compris, évidemment les ancêtres (La parole des vieux -piste 4) sans occulter les incendies et les pillages qui ont détruits des villages. Et il est très beau de faire fusionner  la langue française et une langue kanak, le Xaracûu. Puissent de telles paroles nous amener à ouvrir nos âmes !

Alexis Diawari a en effet grandi dans une tribu kanak mais ce sont le blues, le reggae et la soul qu'il affectionne de faire résonner sur les cordes de sa guitare plutôt que la musique coutumière. On lui doit les paroles du Ciel de mes rêves (piste 9) et on entend régulièrement sa voix ponctuer les notes de son complice.

L'album se poursuit par un joli instrumental (Un soir à Yahoué -piste 10). Enfin Rue Marquet (piste 11) démarre avec des sifflements de merle. La métaphore entre musiciens et oiseaux est filée avec enthousiasme, loin de la nostalgie qui marquait certaines chansons.

Dans l'attente d'un signe, Album 2024 de Kaori
Dans les bacs depuis le 16 août 2024
L'album sera soutenu à Paris par un concert au Sunset le 14 Novembre prochain 

samedi 31 août 2024

Voir la vasque olympique de loin … et de près

La flamme olympique n'existait pas dans les Jeux olympiques antiques. Elle appartient au cérémonial moderne : allumage puis relais de la flamme, le dernier relayeur faisant le tour du stade avant de rejoindre une vasque (ou "chaudron olympique") qu'il embrase grâce à sa torche.

Il me semble que les Jeux de Paris 2024 se seront particulièrement distingués sur ce cérémonial qui a été une attraction qui a beaucoup fait parler d’elle et dont on ne sait pas encore si elle va subsister.

Si l’accès à l'enceinte était gratuit il était fortement réglementé et le seul moyen d’obtenir une place était de se connecter sur le site dédié le matin même à 8 heures. Le nombre de places était limité et ce n’est qu’à la fin de l’été qu’il était devenu facile d’en obtenir.

C’est donc de loin que j’ai d’abord vu ce qu’on appelle la vasque. Les files d’attente pour passer le contrôle de sécurité étaient clairsemées au cours de l'après-midi mais aucune place supplémentaire n'était délivrée en journée. Je me suis contentée de ces points de vue généraux, d'ailleurs assez beaux.

On pouvait deviner l’ensemble de l’œuvre en se plaçant à certains endroits, en bordure des grilles des Tuileries, fermées évidemment car le périmètre de balade était restreint, quoique assez vaste.

J’étais heureuse de ce moment mais mon désir de la voir de près me poussa à tenter ma chance quelques jours plus tard. J'ai obtenu un rendez-vous à 13 heures, et pas question de se présenter avec plus de 10 minutes d’avance. On n’est pas autorisé à transgresser.

Les contrôles furent assez longs mais l’accueil fut sympathique. Comme il n'y a plus foule on a maintenant tout le loisir de prendre des photos de près sans devoir patienter. En particulier pour la flamme originelle qui continue de briller à l’intérieur de cette lanterne.
Il y a en réalité plusieurs séries de flammes, que l'on doit à un allemand et à un anglais. D'une part les olympiques, d'autre part les paralympiques. De plus, on a celle qu'on considère comme originelle qui est conservée dans une petite lanterne, et puis celle plus spectaculaire de la vasque.

C'est à un certain Carl Diem, secrétaire général du comité d'organisation des Jeux de Berlin, que l'on doit l'idée de reprendre les courses aux flambeaux de la Grèce antique. Il est le premier à proposer qu'une flamme soit allumée à Olympie pour être ensuite relayée jusqu'à Berlin. En 1936 plus de 3000 athlètes originaires de sept pays participent au relais.

Aujourd'hui, les JO étant clôturés c'est la flamme paralympique allumée à Stoke Mandeville que j'ai vue de près. Son histoire est particulière et résumée sur une plaque sous la lanterne.

jeudi 29 août 2024

L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt

Il y a des spectacles dont on attend beaucoup en sachant qu’il est impossible qu’ils nous déçoivent, ce qui ne veux pas dire qu’ils ne nous surprendront pas.

C’est tout à fait le cas de L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt, qui m’a réjouie encore plus que prévu. Il fera date, c’est certain. 

Les compliments se bousculent et je les formulerai dans l’ordre dans lequel ils me viennent. Géraldine Martineau nous offre des trouvailles de mise en scène, et je n’en citerai qu’une, la première à nous surprendre avec ces masques des religieuses du pensionnat évoquant d’immenses hosties.

Elle ne se contente pas de placer deux musiciens sur la scène, Bastien Dollinger au piano et à la clarinette et Florence Hennequin au violoncelle. Ils sont régulièrement associés au jeu des comédiens et il arrive que le fils de Sarah joue lui-même du piano. S’il ne fallait retenir qu’un mot ce serait "fluidité" tant les scènes s’enchaînent sans qu’on repère de fracture de l’une à l’autre alors que pourtant les années passent. Chaque déplacement, chaque action, chaque réplique sont justifiés et à la bonne place.

Estelle Meyer est une interprète d'exception et c’est aussi un enchantement lorsqu'elle interprète les chansons qu'elle a spécialement co-écrites. Ce genre d'intervention est si souvent plaqué sur tant d’autres spectacles. On aimerait qu'elle nous en redonne une après les saluts, mais il faudrait peut-être la rappeler 17 fois comme le fut Sarah.

Retenez en tout cas le nom de cette comédienne qui n’a pas fini de nous surprendre et qui se glisse avec flamboyance et sensibilité dans les costumes d'une femme qu’on connaissait mal et sur laquelle on avait associé des clichés.

La direction d’acteurs est sans faille. La plupart des comédiens interprètent plusieurs rôles et c’est à peine si on distingue qu’ils ne sont pas une trentaine. Il me faut pour être honnête tous les citer : Marie-Christine Letort, Isabelle Gardien, Blanche Leleu, Priscilla Bescond, Adrien Melin, Sylvain Dieuaide et Antoine Cholet.

Je n’ai pas envie de multiplier davantage les compliments. Je deviendrais suspecte alors que tout ce que je vous souhaite c’est de découvrir par vous-même ce chef d’œuvre. Je parie qu’il restera longtemps à l’affiche mais qui sait … ne tardez pas. Vous vous priveriez de bonheur, non mais … quand même ! Car telle était la devise de cette grande dame, intelligente, frondeuse, courageuse, actrice capable d'interpréter des rôles féminins comme masculins, osant réclamer l'égalité des salaires, capable de quitter par deux fois la Comédie Française, première en de multiples points et notamment en tant que star internationale, et femme de coeur aussi puisque malgré l'amputation d'une jambe en 1915, elle effectuera des tournées aux États-Unis afin d'inciter le pays à entrer en guerre. Elle n'hésitera pas davantage à se produire sur le front pour soutenir le moral des troupes.

Soyez attentif aussi à ce théâtre du Palais-Royal qui rappelle certaines de ses extravagances dans une alcôve de l'escalier :
Tout est formidable dans ce spectacle. Y compris l’affiche, de Pierre et le Loup, tout à fait dans l’esprit de celles qu’Alfons Mucha réalisa pour l’actrice et qui valurent la célébrité à ce peintre et dessinateur d’origine tchèque.
L’Extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt
Texte et mise en scène Géraldine Martineau
Avec Estelle Meyer, Marie-Christine Letort, Isabelle Gardien, Blanche Leleu, Priscilla Bescond, Adrien Melin, Sylvain Dieuaide, Antoine Cholet, Florence Hennequin, Bastien Dollinger
Scénographie Salma Bordes
Lumière et vidéo Bertrand Couderc
Costumes Cindy Lombardi
Composition musicale Simon Dalmais, Estelle Meyer
Chant Estelle Meyer
Chorégraphie Caroline Marcade
Perruques et maquillages Judith Scotto
Collaboration artistique Sylvain Dieuaide
Au Théâtre du Palais-Royal, 38, rue de Montpensier - 75001 Paris
du 27 août au 31 décembre 2024 (et on espère plus encore)

mardi 27 août 2024

Emilia Pérez, écrit, produit et réalisé par Jacques Audiard

Emilia Pérez est un drame musical français écrit, produit et réalisé par Jacques Audiard, sorti en 2024.

On attendait un peu le réalisateur au tournant après le grand succès de Un prophète. Celui-ci est encore "plus" et il fera date, le doute n’est pas permis. Tous les spectateurs sont unanymes pour convenir que c’est une ovni incroyable, en particulier ceux qui étaient réticents à le découvrir.

Moi qui connais bien le Mexique, je craignais un peu que le réalisateur ait utilisé les clichés rebattus sur ce pays. Pas du tout. Et pourtant il a rendu à la perfection l’atmosphère si particulière qui y règne.

La ritournelle qu’on entend sur le générique surprendra ceux qui n’y sont jamais allés. Les autres seront immédiatement en terrain connu. Elle résonnait plusieurs fois par jour quand je me trouvais dans le quartier de Polanco ou dans celui de la Roma. Elle est moins récurrente à Navarte mais les cris racoleurs des vendeurs ambulants au micro sur-puissant de leur camionnette (refrigeradores, lavadoras, micro-ondas, matelas, sommiers, …) restent très représentatifs de l’atmosphère de la rue. Vous n’imaginez pas combien leur litanie d’objets ménagers devient vite obsédante. L’entendre dans la salle de cinéma m'a réjouie. 

Le film commence aussi avec la musique des Mariachis sur une vue aérienne de la capitale, les musiciens typiques des mariages. Il s'achèvera par une musique d'enterrement au cours d'un défilé là encore très traditionnel.

On parle de mort et de violence mais quand les paroles sont trop dures à exprimer on chante et on danse. sur toutes sortes de rythmes, y compris le slam (Cuando tiempo mas ?) … combien de temps encore à s'entretuer … ? Il faut saluer la chanteuse Camille, qui a composé la bande originale avec son compagnon, le musicien Clément Ducol.

Camille chante dans le film mais aussi trois des quatre principales actrices du film, qui ont reçu un prix d'interprétation féminine collectif à Cannes : Karla Sofia Gascon, qui joue un parrain de la drogue mexicain en transition de genre, Zoe Saldana, qui campe son avocate, Selena Gomez et Adriana Paz.

Tout est soigné, y compris la scène de chirurgie plastique qui est filmée de façon très inventive. Plusieurs chorégraphies m'ont fait penser au travail de Pina Bausch.

Nous sommes certes dans l'univers de la comédie musicale mais les enchaînements sont si bien construits qu'on remarque à peine les changements et quand il le faut les comédiens adoptent le mi-parlé/mi-chanté. Avec un rendu émotionnel remarquablement juste, qui rend ce prix d'interprétation féminine collectif amplement mérité.

La porosité entre réalité et fantasmes est parfaite. Les sujets graves (les trafics, la pauvreté, les disparitions de personnes qui s'élèvent tout de même à plus de 110 000, ce qui est considérable) sont abordés en douceur et dans le respect des traditions locales. Beaucoup de figurants portent les costumes traditionnels brodés que l'on voit encore quotidiennement dans les rues est qui étonnent toujours les touristes. Et lorsqu'on entre dans l'appartement d'une modeste femme on remarque la nappe imprimée de Poinsettia, ces fameuses Nochebuenas si représentatives des tables de fêtes de fin d'année.

De ce fait on adhère et on croit à 100% à cette fiction inspirée de faits réels. A la toute fin on reconnait dans Las damas que pasan la si belle chanson de Georges Brassens, Les Passantes.

N'hésitez pas à vous laisser emporter par l'univers d'Emilia Pérez. Il relève de la magie.

lundi 26 août 2024

Badjens de Delphine Minoui

Le peuple iranien, et particulièrement les femmes, ont participé à des manifestations, parfois au péril de leur vie, pour leurs libertés en dénonçant la répression policière du pouvoir dictatorial mené par le président iranien Ebrahim Raissi.

La plus connue est sans doute Masha Amini, une jeune femme de seulement 22 ans, à qui on avait reproché d’avoir porté son voile de manière inappropriée. Elle avait été arrêtée en septembre 2022 à Téhéran, maltraitée par la police des mœurs et était décédée de ses blessures. 

Sa mort avait déclenché un grand mouvement de sympathie parmi des artistes françaises comme Isabelle Huppert, Marion Cotillard, Julie Gaillet, … qui ont coupé une mèche de cheveu par solidarité envers elle et toutes les femmes iraniennes privées de liberté. De nombreuses vidéos ont été publiées sur Instagram. On se souvient tous de cet emballement médiatique dont, hélas, on n’a pas eu le sentiment qu’il avait fait bouger les choses en profondeur, même si des actions continuent d’être recensées ici ou là comme la plantation symbolique d’un hêtre de Perse à Montpellier en avril 2024 en soutien au combat des femmes Iraniennes.

Plusieurs pièces de théâtre dénoncent la situation politique et les déceptions engendrées par la « révolution » qui provoqua le départ du Shah. Comme Les poupées persanes, et bien entendu 4211 km salué cette année aux Molières deux ans après sa création.

Depuis le 6 juillet dernier, le pays est dirigé par Massoud Pezeshkian, 69 ans, un réformateur qui promet un Iran plus tolérant sur le plan social et davantage ouvert à l'Occident. Il assure qu’on ne contraindra plus les femmes à porter le voile par la force. Cependant, on ne peut pas considérer le sujet clos et le livre de Delphine Minoui, qui sort juste après cette élection, mais qui relate des faits situés en 2022, arrive à point nommé pour réactiver la prise de conscience internationale.

Je foudroie du regard ces ayatollahs, symboles d’une pseudo révolution islamique qui castre les femmes depuis 1979 (p. 52), et singulièrement à partir de l’âge de 9 ans qui impose le port du voile, instaurant d’emblée un dedans et un dehors (p. 33).

D’origine iranienne, lauréate du prix Albert-Londres et grand reporter au Figaro, cette autrice couvre depuis vingt-cinq ans l’actualité du Proche et Moyen-Orient. Publiés au Seuil, ses récits empreints de poésie, Je vous écris de Téhéran et Les Passeurs de livres de Daraya (Grand Prix des lectrices ELLE), ont connu un immense succès et ont été traduits dans une dizaine de langues.

Il est évident pour elle que le combat n’est pas gagné. Sans être autobiographique (et on se réjouit qu’elle soit encore en vie), ce roman, autant poétique que politique, très bien documenté, dresse un portrait alarmant d’une jeunesse muselée où la femme ne peut pas échapper au diktat masculin. En tout cas pas encore, mais l’ébullition est manifeste et on sent que les choses devraient changer.

Le titre, Bad-jens, signifie littéralement mauvais genre et pourrait se traduire par espiègle ou effrontée. C’est le surnom que la mère de l’héroïne a choisi de donner à son enfant, après que la gynécologue ait annoncé son sexe au futur papa en ajoutant qu’elle était désolée et que l’homme ait dû renoncer à la faire avorter en raison du tarif prohibitif annoncé par un médecin opportuniste.

Cette maman est soumise à l’impérieuse volonté de son mari, qui élèvera leur fils comme un pacha, entouré d’un amour inconditionnel dans lequel la jeune fille a si peu de place qu’on oubliera sa présence lors d’un incendie. Mais elle veille en sourdine à ce que la gamine puisse bénéficier d'attentions et elle la soutient autant qu’elle le peut, y compris lorsqu’elle exprime sa volonté d’installer à la maison un salon de tatouage privé qui lui permettra de gagner clandestinement de l’argent.

Badjens est un livre court, qui se lit d’une traite, dont le monologue intérieur nous ouvre l’accès aux pensées les plus intimes de cette jeune fille de tout juste 16 ans qui symbolise toute la jeunesse iranienne. T’entends leurs cris dit-elle (p. 12) comme si elle se parlait à elle-même pour s’encourager en ce 24 octobre 2022 qui s’achèvera tragiquement.

L’action se passe à Chiraz, une très grande ville du centre-sud de l'Iran, renommée pour son histoire littéraire, ses mausolées en l’honneur de poètes et ses jardins.
Au cœur de la révolte « Femme, Vie, Liberté », une Iranienne de 16 ans escalade une benne à ordures, prête à brûler son foulard en public. Face aux encouragements de la foule, et tandis que la peur se dissipe peu à peu, le paysage intime de l’adolescente rebelle défile en flash-back : sa naissance indésirée, son père castrateur, son smartphone rempli de tubes frondeurs, ses copines, ses premières amours, son corps assoiffé de liberté, et ce code vestimentaire, fait d’un bout de tissu sur la tête, dont elle rêve de s’affranchir.
La langue est poétique. La jeune fille est peut-être effrontée mais elle ne dira rien à ses amis de ses démêlés avec la police des meneurs ni du comportement de son cousin (p.79). La musique, le maquillage, la danses, les réunions entre amies permettent d’oublier tous ces soucis. Jusqu’à ce que la situation empire avec la fermeture des écoles suite aux restrictions de circulation pendant la crise Covid. Les devoirs en ligne ne tiennent pas plus de trois semaines avant d’être abandonnés. La jeune fille glisse dans la dépression suite à la mort de son cousin, abattu par l’armée et maquillée en action héroïque. Chaque épreuve est une impasse. Chaque impasse un caveau (p. 98).

Ne lui reste que la possibilité de s’évader grâce à Internet ou au portable, et de se rebeller par le biais de messages placés au coeur de friandises qui seront glissés dans les essuie-glaces des voitures. 

Plusieurs pensées philosophiques ponctuent le récit. Par exemple celle-ci du grand poète soufi Runir : Sois ce que tu parais sinon parais ce que tu es (p. 100).

La révolte est en marche. C’est un roman mais il sonne si juste que le lecteur en frissonne. On en gardera l’empreinte à l’instar de La lumière vacillante de Nino Haratischwili (autre lecture de la rentrée en cours).

Badjens de Delphine Minoui, Editions du Seuil, en librairie depuis le 19 août 2024
Nominé pour le Prix du Roman Fnac 2024
Sélectionné pour le Prix des Lecteurs d'Antony 2025

dimanche 25 août 2024

Développement personnel d’Olivier Bourdeaut

J’avoue que c’est le nom d’Olivier Bourdeaut qui m’a fait ouvrir le roman parce que, franchement, le sujet que je devinais affleurer sous le titre Développement personnel me gavait un peu, si vous me permettez l’expression.

Cette lecture estivale m’a réjouie et je vous la conseille pour aborder la rentré avec le sourire.

J’ai vite compris qu’il s’agissait d’une autobiographie, ce qui, pour un auteur encore jeune et n’ayant publié « que » trois livres était en soi un paradoxe. L’homme ayant fait une entrée fracassante sur la scène littéraire avec un premier ouvrage En attendant Bojangles, couronné d’un immense succès (également au théâtre et au cinéma), il était impensable qu’il puisse rencontrer des difficultés d’écriture.

J’avais été emballée par Florida, qui, tout bien considéré, contenait les germes de son quatrième livre même si ce personnage est une sorte d’anti Olivier … ce qui rend l’ensemble assez drôle.

L’auteur s’avoue mythomane et mégalomane mais je le trouve tellement humble et si résilient que je lui accorde toute ma sympathie. Je n’imaginais pas qu’il était dyslexique. Le chapitre consacré à son expérience dans la restauration m’a fait comprendre le calvaire du dyslexique, qui plus est mal-entendant. Jusque là je voulais bien croire qu’il avait été diagnostiqué « dys » mais ça me paraissait être une erreur d’appréciation vu qu’il s’est passionné pour la lecture dès l’enfance et que les souvenirs qu’il raconte témoignent d’un calme inhabituel avec ce type de handicap, d’autant qu’il en cumulait un autre avec une forme de surdité.

Il faut croire que les professionnels de l’éducation ont raison de penser que posséder les mots guérit de tous les maux. Et que c’est la légèreté d’un bagage lexical qui est la première cause de la violence, ce qu’Olivier Bourdeaut souligne d’ailleurs quand il aborde le sujet des classiques revus et corrigés, apurés des mots compliqués.

La réalité était peut-être qu’il était inadapté aux méthodes scolaires si formatives (ou l’inverse ?). Beaucoup se seraient définitivement découragés en recevant une note médiocre pour une rédaction qui semblait réussie, mais comme il en convient, si ça se trouve il l’avait méritée (p. 52). Le secret de sa réussite (tardive mais nette) est sans doute à relier à sa résistance qui contrebalançait son absence de confiance en lui.

L’ennui a forgé sa patience. Et lorsqu’il a été confronté, non pas à la page blanche mais à la page médiocre (p. 22) suite à un déficit d’imagination, il a su contrer ce tarissement avec le même remède, une sorte d’acharnement tranquille. A raison de 720 mots par jour représentant 3 pages, il ne lui fallut que deux mois pour résoudre le problème puisque l’ouvrage compte 168 pages.

Si je puis me permettre cet (autre) trait d’humour il était prévisible, avec la poisse qui a caractérisé sa scolarité, qu’en choisissant un éditeur qui s’appelait Finitude ce genre d’incident se produirait un jour.

Apprenant d’une très sérieuse étude menée à Harvard que parle de soi fait du bien il se lance dans l’exercice comme un plongeur dans une piscine. Voilà pourquoi il choisit, par dérision, de se représenter sur la couverture par un cyprin doré (Carassius auratus), dont la forme domestique est appelée poisson rouge, dont il est amusant d’apprendre que sa croissance est limitée quand il tourne en rond dans un petit bocal alors qu’il atteindra une trentaine de centimètres s’il nage dans un bassin. Cet animal est la métaphore imagée de la personnalité d’Olivier qui a besoin d’espace pour se développer.

Chaque épisode est annoncé par un titre emprunté aux conseils que l’on trouve inévitablement dans l’univers du développement personnel, et qu’on est toujours infichu d’appliquer.

Je me suis régalée à lire ses confessions intimes. Le mytho qu’il a élaboré pour se la péter en faisant croire à sa rencontre avec l’acteur Jean Reno (p. 65) est un morceau d’anthologie. Il est vrai que parfois les mensonges passent mieux que les vérités et pour ma part j’ai retenu depuis longtemps la leçon de Talleyrand : tant qu’à mentir autant ne pas le faire à moitié

Il m’a fait rire avec l’anecdote de la recherche du meilleur endroit pour poser la table sur laquelle il sera le plus à l’aise (et le mieux inspiré) pour écrire (p. 41). Mais n’allez pas conclure que je me moque : il m’est arrivé de faire de même dans une sorte d’élan de procrastination. Nous ne sommes pas les seuls. Marguerite Duras avait acheté sa maison de Neauphle-le-Chateau parce qu’elle avait pressenti qu’elle pourrait y écrire en disposant son bureau devant une fenêtre donnant sur un grand arbre.

Olivier révèle un des meilleurs conseils que son père lui ait donné, celui de se constituer un carnet de vocabulaire (qui était assez à la mode au temps de ma jeunesse mais que je ne pense plus être d’actualité dans les collèges). J’ai donc guetté au fil des pages un mot qui me serait inconnu comme on espère un envol de héron au cours d’une balade en bordure de la Bièvre. Ma patience a été récompensée quand a surgi sardanapalesque (p. 149) qui signifie (j’ai ouvert un dictionnaire) : excessivement luxueux, démesuré et tapageur. Tout le contraire de l’auteur … mais utile à connaître.

Développement personnel d’Olivier Bourdeaut , Finitude, en librairie depuis le 1er mars 2024
Finaliste du Prix Alexandre Vialatte

samedi 24 août 2024

Le roman de Jim, un film d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu

Je n’avais pas lu Le Roman de Jim de Pierric Bailly, publié chez POL en mars 2023 mais je savais qu’il avait été très apprécié, méritant ainsi une adaptation presque immédiate au cinéma.

Je suis allée voir le film en confiance, surtout en sachant que parmi les acteurs je retrouverais Karim Leklou (Aymeric) et Sara Giraudeau (Olivia). Je ne dirai pas que c’est un chef d’œuvre mais j’ai été conquise par le traitement de la paternité, un sujet un peu rebattu et qui, ici, confronte habilement le ressenti de chaque protagoniste.

Rien à redire sur l’interprétation, si juste qu’on en oublie qu’on est dans le registre de la fiction. Eol Personne (Jim jeune) est ultra prometteur. Laetitia Dosch (Florence, la mère) est formidable en femme manipulatrice et pourtant sincère, se débrouillant comme elle peut pour concilier maternité et liberté.
À vingt-cinq ans, après une séparation non souhaitée et un séjour en prison, Aymeric, le narrateur, essaie de reprendre contact avec le monde extérieur. À l’occasion d’un concert, il retrouve Florence avec qui il a travaillé quelques années plus tôt. Florence est plus âgée, elle a maintenant quarante ans. Elle est enceinte de six mois et célibataire. Jim va naître. Aymeric assiste à la naissance de l’enfant, et durant les premières années de sa vie, il s’investit auprès de lui comme s’il était son père. D’ailleurs, Jim lui-même pense être le fils d’Aymeric. Ils vivent tous les trois dans un climat harmonieux, en pleine nature, entre vastes combes et forêts d’épicéas. Jusqu’au jour où Christophe, le père biologique du garçon, réapparaît.
Ce qui est formidable dans cette version cinématographique c’est que le spectateur a sans cesse envie de juger, d’intervenir auprès de chacun pour leur souffler un conseil, réprimer un comportement, encourager la prise de décision. Il est bien entendu contraint de suivre l’action au rythme prévu par les réalisateurs, et au moment où il se dit que tout est perdu un ultime renversement de situation justifie le parti-pris artistique.

On en sort bouleversé, évidemment, dans nos propres convictions et surpris de ressentir tant de tolérance face à ces hommes et femmes qui font ce qu’ils peuvent, tout simplement.

La place accordée à la nature (le Haut Jura est filmé avec tendresse) et à l’usage de la photographie qui constitue une sorte de fil rouge est très bien construit. Cet art qui est le symbole du temps qui passe en même temps le témoin « objectif » de ce qui a eu lieu joue un rôle capital dans l’évolution d’Aymeric qui en fera son métier.

On ne peut finalement qu’être admiratif pour le travail d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu qui ont réussi à éviter l’écueil mélodramatique au profit d’une certaine forme de douceur, sans pour autant occulter la violence de la situation. C’est élégant et subtil avec, en contrejour, la peinture d’une province où la vie se construit malgré une certaine âpreté.

Le roman de Jim d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu, au cinéma depuis le 14 août 2024
Avec Karim Leklou – Aymeric, Laetitia Dosch – Florence, Sara Giraudeau – Olivia, Bertrand Belin – Christophe, Noée Abita – Aurélie, Andranic Manet – Jim 23 ans, Eol Personne – Jim 7 et 10 ans
Festival de Cannes 2024, Sélection officielle, Cannes Première
Festival de La Baule 2024, Grand prix du meilleur film

vendredi 23 août 2024

Kiffe kiffe hier ? de Faïza Guène

Née en 1985 à Bobigny, Faïza Guène est une romancière, scénariste et réalisatrice qui a connu le succès à seulement 19 ans avec Kiffe kiffe demain, best-seller traduit en vingt-six langues. Ses écrits explorent le thème de l’identité, notamment des Français issus de l’immigration maghrébine. 

Vingt ans pile ont passé et voici Kiffe kiffe hier ? Ce roman, qui arrive après plusieurs autres, (Du rêve pour les oufs, Les gens du Balto, Un homme ça ne pleure pas, Millénium blues et La discrétion) est écrit dans un ton proche du premier, comme le titre en témoigne, mais avec davantage de maturité, qui se manifeste par ce point d’interrogation, laissant la porte ouverte à de multiples hypothèses.

Les deux ouvrages sont à la première personne mais le fait que, dans le second, on puisse vérifier que le compte Instagram de la narratrice, qui s’appelle toujours Doria, n’existe pas instaure une légère distance. On sent la présence de l’auteure juste derrière mais on comprend qu’il ne s’agit pas autant (ou plus autant) d’un récit autobiographique même si on retrouve aussi le personnage de la mère, désormais retraitée de son dernier emploi d’employée de cantine scolaire.

Faïza confirme que cet opus est une forme de suite en confiant que la relecture du passé avec les yeux du présent n’est pas une mince affaire (p. 99). On remarquera qu’à plusieurs reprises elle y interroge (encore) l’idéal républicain. Elle n’est pas près de s’arrêter s’il est vrai que son prochain ouvrage s’intitulera Les Rescapés du système scolaire (p. 127).

J’ai relu Kiffe kiffe demain (car en septembre 2004 le blog n'existait pas encore et je ne pouvais pas me référer à ma chronique) et j’ai remarqué qu’elle y promettait, dans la dernière page, d’écrire une révolte intelligente, sans aucune violence, où on se soulèvera pour être reconnus, tous. Elle a tenu parole. 

Elle justifiait le titre qui apparaissait au milieu de l’ouvrage (p. 76) en confiant pour moi c’est kif-kif demain, voulant dire que les choses n’évoluent pas assez vite, ressenti classique des moins de vingt ans pressés de vivre leur vie. Mais elle terminait par un jeu de mots entre kif-fif (pareil en arabe) et kiffer (aimer en verlan), laissant supposer une certaine paix intérieure (p. 192).

Cette fois encore le titre surgit au même endroit (p. 70) : Réussir, c’est devenir une bonne personne (…) sinon ce sera kif kif hier, fini demain. Le point d’interrogation n’est pas ajouté car à ce stade de la narration il n’y a pas de place au doute.

De fait, Doria, 35 ans, vit heureuse entre son fils, sa mère et ses amis fidèles. Elle essaye de concilier ce bonheur avec la présence du père de l'enfant, dont elle est séparée, ainsi qu'avec ses ex-beaux-parents racistes. Parfois, elle regrette l'impression de célébration commune qui avait suivi la Coupe du monde de 1998, mais son humour l'aide à surmonter les tensions du présent.

Kiffe kiffe hier ? est rédigé dans un lexique choisi mais le récit progresse au rythme soutenu d’un langage parlé, avec un humour infatigable, alimenté de comparaisons insensées et pourtant pertinentes. Comme celle qu’elle fait à propos de Marthe Villalonga et dont je ne vais pas vous gâcher la saveur en la racontant.

Quand Fäza Guène force le trait elle emploie souvent les lettres capitales et fait immédiatement amende honorable en nous implorant d’ « arrêter de dire que j’exagère et de respecter son ressenti ». Elle nous rappelle régulièrement qu’elle est devenue réactionnaire, en nous renvoyant au chapitre 9 au cas où nous aurions un doute là-dessus et dans lequel elle s’explique sur son changement de point de vue.

La narration est ponctuée de vannes à deux balles et Faiza compte les points en provoquant notre sourire : L’humour : 1 - Doria : 0 ( p.31) jusqu’au score final L’humour : 11 - Doria : 0 ( p. 231).

Chez elle, humour rime avec amour. Elle dézingue le comportement de sa mère en lui rendant un hommage appuyé. Elle dénonce le diktat des livres de Françoise Dolto dont elle nous rappelle en passant que c’est la mère de Carlos, le chanteur de Big Bisou, ce qui justifie son refus de « recevoir une leçon de cette dame » ( p. 33). Mais elle concède qu’on pense toujours qu’on fera mieux avec nos enfants que ce qu’on fait nos parents avec nous. QUEL CULOT. On ne fait pas mieux, on fait autrement (p. 164).

Elle raille l’obligation scolaire de connaître par coeur le théorème de Pythagore qui ne sera JAMAIS utile ultérieurement (p. 69). Et justifie le recours aux majuscules pour signifier son degré de désapprobation.

Se acabó la fiesta amigos. On sera d’accord avec elle : ça en jette plus de dire en espagnol que la fête est finie. Et c’est vrai que cette langue donne une dimension tragique à la vie pour qui connaît les films de Pedro Almodóvar (p.37). Si les chapitres sont régulièrement ponctués d’espagnol, l’auteure ne rechigne pas à avoir recours aussi à l’italien. 

Il ne faut pas se méprendre. Ses pirouettes masquent souvent une désillusion teintée d’amertume. Comme elle le dit avec pertinence : La vie n’est pas une cassette vidéo, impossible de revenir en arrière (p. 144). A propos des hommes elle pointe, dans le pire des cas nous tuent et dans le meilleur nous prennent tout notre temps en s’imaginant que nous n’avons rien de mieux à faire qu’être en leur compagnie (p.83).

Elle saute agilement du coq à l’âne, rapprochant des situations qui, a priori, n’ont rien en commun. Ainsi elle regrette les changements de nom des villages (qui perdent l’identité à laquelle tiennent tant les natifs du coin) en suggérant que l’hebdomadaire France-Dimanche s’appelle plutôt France-Vendredi puisque c’est son jour de sortie (p. 145). De là à conclure que les propos divulgués dans ce canard sont de quasi fake-news, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit en avançant des arguments. Nous sommes proches de l’opinion de Marie Mangez dans Les vérités parallèles, qui sort lui aussi cette rentrée.

Elle raille le nom de la ville mexicaine de Chihuahua qui porte un nom de chien (p. 189) sauf que, comme elle en fait (aussi) l’hypothèse c’est pile le contraire, un chien qui porte un nom d’Etat (car c’est aussi un État mexicain) dont la capitale s’appelle pareillement. Je vais suffisamment souvent dans ce pays pour le savoir de source sûre, même si les chihuahuas que j’ai de mes yeux vus trottinaient dans un autre État, celui de Oaxaca. A croire que malgré leurs courtes pattes ils ont une grande capacité à se déplacer.

Même si l’humour marquait aussi son premier livre il est ici plus vif, très contemporain et on a régulièrement le sentiment d’être assis dans une salle de spectacle et d’assister à un stand-up. S’il lui prend un jour l’idée de se lancer le show est quasi écrit. Elle pourra reprendre sa diatribe à propos de France-Dimanche … ou l’offrir à une autre humoriste.

Si comme moi vous avez la curiosité d’aller fouiner sur Instagram vous  constaterez qu’il existe un compte intitulé Doria la malice, ne comportant que 8 publications, 12 followers et 14 suivies. On aura compris que ce n’est pas le sien.

Kiffe kiffe hier ? de Faïza Guène, chez Fayard, en librairie le 21 août 2024
Ce livre figure dans la sélection du Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris.

jeudi 22 août 2024

In The Sky With, premier album de Gérard Loussine

Je n’avais pas retenu l’album de Loussine lorsque je l’ai écouté pour la première fois il y a quelques semaines. Sachant que c’était un premier album (bien que l’artiste ait dépassé les 70 balais sans carte senior comme il le proclame lui-même) je n’allais pas conclure par un verdict sans appel. Ce n’est pas le genre de la maison.

Et puis j’appréciais l’homme en tant qu’acteur, l’ayant applaudi dans Deux euros 20, une comédie écrite par Marc Fayet, que j’avais vue à Théâtre Actuel au festival d’Avignon dans la mise en scène de José Paul en Juillet 2019.

J’ai la chance d’avoir encore un lecteur de CD dans ma voiture, ce qui autorise une écoute différente, plus intime que celle qu’on fait en branchant le câble d’un smartphone. Glisser le disque dans le lecteur est un geste qui conditionne une plus grande attention.

Quand j'ai redécouvert Loussine in the sky with … je n’ai pas compris pourquoi je l’avais écarté. Peut-être m’était-il parvenu en compagnie de musiques qui m’étaient plus familières ou qui correspondaient davantage à mon humeur du moment.

Sans doute étais-je passé à côté du jeu de mots du titre de l'album avec le si fameux Lucy in the sky with diamonds qu'avaient créé les Beatles en 1967.

Ecouter Loussine c'est vibrer de mille références. Au micro d'la dame (piste 1) m’évoque fugitivement Art Mengo, un chanteur trop rare et dont j’apprécie beaucoup la voix si particulière. Ecoutez donc Les parfums de sa vie si vous ne le connaissez pas, vous serez conquis. Il a collaboré avec Johnny Hallyday, Henri Salvador, Enrico Macias, Florent Pagny, Jane Birkin, Juliette Greco, Philippe Léotard, Liane Foly, Eddy Mitchell ou encore Maurane… et sa Victoire de la musique révélation masculine (1991) était amplement méritée.

C’est à un chanteur plus célèbre, Renaud, que j’ai pensé ensuite sur C'était comme çà (piste 7) à la fois par le ton de la voix et par le choix de ce prénom, Lola.

La vraie originalité de Gérard Loussine est de nous offrir un univers différent à chaque chanson et c'est très agréable. Il y a différentes formes d'humour, parfois tendre, avec Chanson en English (piste 2) parce qu'il faut bien cacher ce que j'ose pas t'dire, parfois grinçant pour accepter le pire avec Tu disais (piste 4).

L'orchestration est très belle, avec l'emploi de l'harmonica sur Les gens d'ailleurs (piste 5) dans laquelle l'artiste témoigne de son intérêt pour les autres, qu'il ne faudrait pas oublier.

Et pourtant c'est en premier lieu pour ses deux petites filles, Thelma (piste 8) et Frida (piste 6) qu'il a décidé de composer cet album qui leur est dédié.

L'emploi de la guitare est superbe sur La douleur fait moins mal que la fin (piste 3), un texte bouleversant. Les cordes peuvent être jouées de manière à convoquer des accents rock comme sur J'voulais pas (piste 9) avant de revenir à la nostalgie sur Le temps qui passe (piste 10).

La voix est chantée, mais aussi parlée sur Ça roulait pas (piste 11) et bien sûr dans la dernière Chanson pour … (piste 12) si émouvante pour nous qui n'avons pas oublié les années 70 et leur musique planante dont l'évocation s'élève crescendo.

Je salue donc largement les musiciens, Loussine et Georges Bodossian à la guitare électrique. Gilles Polvé à la basse, Diabolo aux harmonicas, Christophe Dubois et Claude (Coco) Meyer à la batterie, et Georges Bodossian et Jean-Paul Résimont aux claviers. L'album doit sans doute beaucoup à la réalisation et aux arrangements de Georges Bodossian, légendaire guitariste du groupe Océan.

Bravo aussi aux auteurs, Sandie Masson, Vincent Baguian, Marc Fayet et Jean-Marie Moreau dont les textes se répondent à la perfection  pour donner un ensemble cohérent de textes souvent autobiographiques, entre rock, blues et chanson.

Gérard Loussine combine plusieurs talents lui ayant permis de mener une prolixe carrière prolixe de musicien mais aussi de comédien au théâtre depuis 1972, au cinéma et à la télévision. Il a tourné une soixantaine de films avec de nombreux réalisateurs tels que Pierre Tchernia, Alain Corneau, Marc Simenon, Jacques Bral, Pierre Sabbagh, Gilles Grangier, Nina Companeez, Michel Favart, Luis Rego, Michel Lang, Eric le Hung, Roger Kahanne, Jacques Rouffio ou encore Jean-Claude Sussfeld. On peut notamment le voir dans les films Le Choix des Armes ou Pinot Simple Flic.

La musique a toujours occupé une grande part dans sa vie et cet attachement se concrétise aujourd'hui avec son premier album dont il cautionne la promotion avec un sens de la dérision proche de celui du constructeur automobile Renault disant de ses voitures, qu'on en dise du bien ou du mal, peu m'importe pourvu qu'on en parle.

Gérard espère que cet album vous plaira et il en sera très heureux, et s’il ne vous plait pas il en sera très heureux aussi, mais moins.

mercredi 21 août 2024

La fille de Lake Placid de Marie Charrel

J'ai été étonnée par la lecture du dernier roman de Marie Charrel. Jusque là, je le confesse humblement, je ne savais rien de Lana Del Rey, chanteuse pourtant ultra célèbre qui d'ailleurs fait l'ouverture ce soir des festival Rock-en-Seine.

C'est elle La fille de Lake Placid. C'est mieux de connaitre ses chansons et son univers musical, mais sans être nécessaire, ce qui fait que le roman est plutôt facile à lire.

Surtout si on aime la musique et comprendre ce qui alimente une vocation.

Lake Placid est l'endroit où la jeune Elizabeth grandit. En 1996, à 11 ans, elle échappe à la vigilance de ses parents pour retrouver son ami Parker dans les bois, la nuit. Un matin, les deux enfants tombent sur une mystérieuse femme nue, à la peau diaphane et à la bouche rouge sang, et Parker disparaît. Cette vision, réelle ou fantasmée, tout comme l'existence de cet ami, sera déterminante pour forger l'écriture de la future Lana dont on apprendra comment elle a choisi son pseudonyme, avec ou sans "a".

En 2019, Lana Del Rey est en Californie et tente de convaincre Joan Baez de monter avec elle sur scène pour chanter Diamonds and Rust comme celle-ci l'a fait autrefois avec Bob Dylan, the original vagabond. La reine du pop-folk des seventies est d’abord méfiante face à celle qu’elle prend pour un produit marketing. Mais au fil des jours, elle découvre une jeune femme intelligente, une artiste et, au-delà, une poétesse portant au cœur la nostalgie d’un rêve américain impossible et brisé. Alors, elle accepte de jouer avec elle lors d’un concert (qui s’est réellement produit), puis elle peindra son portrait (qui existe réellement).

Marie Charrel jongle entre les deux périodes et fait surgir dans une atmosphère souvent onirique, où s’entremêlent illusion et réalité, une jeune femme complexe et fascinante, mystérieuse mais attachante, irréductible à tous les clichés. Elle n'occulte pas son addiction pour l'alcool et ses cures de désintoxication, plus ou moins positives. Mieux en tout cas que sa grande idole Amy Winehouse, dont le biopic a récemment été porté à l'écran avec qui elle aurait rêvé de faire un duo autant qu'avec Joan Baez (mais on peut douter de l'influence qu'elle aurait eu sur elle).

Ce qui est particulièrement réussi dans ce roman c'est l'intelligence et la pertinence avec lesquelles  Marie Charrel restitue les atmosphères et le parcours de vie de l'artiste. Elle s'est appuyée sur une très abondante documentations dont elle donne les références à la fin du livre. Elle s'est aussi inspiré du travail de David Lynch (cité p. 131) et de Sylvia Plath (p. 169) que Lana aimait beaucoup. Elle restitue à merveille le processus d'écriture et comment la poésie a conduit l'artiste à la composition musicale.

Longtemps elle s'est interdit de se penser digne de devenir autrice-compositrice-interprète et la révélation lui viendra d'Eminem p. 98). Jusque là elle écrivait des poèmes. Après avoir entendu le rappeur elle comprend qu'il est possible de tout dire avec des mots et qu'elle peut transmettre ses idées par la chanson.

Il faut lire ce livre si on est fan de la chanteuse, si on a d'elle uniquement l’aura sulfureuse de vamp gothique qu’elle a tissée pour se protéger est trop souvent prise au premier degré (p. 105) ou si on ne la connait pas du tout.

La couverture illustre l'atmosphère qui se dégage du roman et est bien dans le ton de la collection "Les Audacieuses" dont j'avais découvert Le portrait de Greta G. par Catherine Locandro. 

La fille de Lake Placid de Marie Charrel, Éditions Les Pérégrines, en librairie depuis le 5 janvier 2024

mardi 20 août 2024

De minuit à minuit de Sara Mychkine

La couverture a attiré mon attention et plus encore le choix de Sara Mychkine d’écrire De minuit à minuit sous une forme poétique. Le résultat est éblouissant, dégageant une humanité exceptionnelle.

Bien qu’elle s’exprime avec un langage très personnel et inhabituel cette femme existe incroyablement et son cri est déchirant. L’amour de cette mère à qui on vient de retirer son enfant explose avec dignité.

On devine la fin dès le début mais on fait fausse route puisque ce cri est un début. C’est le feu qui accompagnera la petite fille tout au long d’un chemin qu’on imagine (on le souhaite tant) meilleur que celui de sa mère, voire de sa grand-mère car on comprend que l’histoire se répète en lisant : je t’écris cette lettre parce que ma mère ne m’en a pas laissé. C’est gouffre sur lequel on se penche (p. 57).
Cette longue lettre revient sur les fragilités et les traumatismes qui ont conduit à ce déchirement, mais aussi sur les déterminismes sociaux, historiques et de genre qui ont conditionné leur existence à toutes deux. Face à la désolation d’un quotidien misérable, face à la violence de l’addiction, se dresse le rempart d’amour absolu qu’une mère a érigé pour sa fille, quitte à la perdre, quitte à se perdre. C’est la poésie ardente et lumineuse de ce roman en vers libres qui parvient à conjurer la noirceur de son sujet, à sauver une vie infime de l’effacement.
Cette maman s’adresse à son enfant en employant "ma douce", un terme banal dans la bouche d’une mère qui ici prend un sens particulier car on sait que c’est un adieu. L’ensemble est construit comme un morceau de musique qui s’amplifie de mouvement en mouvement, parfois fugace comme le quatrième qui tient sur une seule page (p. 39).

C’est musical, avec un jeu de rythmes qui composent une sorte de chorégraphie, déployant un fil à tisser, du langage à tresser en allant "de minuit à minuit" (p. 13), donnant ainsi son titre au roman.

L’auteure dit écrire vers minuit, assise sur son lit, à la main dans un carnet, sans intention particulière. J’en déduis que le récit est comme une incantation, un chant intérieur qui monte en volutes.

La colline à laquelle elle fait référence est celle dite du crack, un campement de consommateurs de cette drogue hautement addictive, et de trafiquant, à Paris, à proximité de la porte de la Chapelle depuis une vingtaine d’années. Cette mère dénonce l’indifférence générale qu’elle qualifie de "menton-poignard"  et en ajoutant : lorsqu’on est sur la colline, ma douce, on ne peut que survivre à l’instant.

En ce sens ce roman a une forte dimension sociale même si le lecteur se sent impuissant. Il écoute, compatit et c'est sans doute le préalable à tout.

Née en 1998 à Paris, de mère française et de père tunisien, Sara Mychkine a grandi près de Niort. Elle est actuellement élève à l’école du Louvre après avoir étudié le droit et la philosophie. Avant ce premier roman elle a publié un recueil de poésie, L’éthé (Frison-Roche Belles-Lettres, juin 2022).

De minuit à minuit, éditions le bruit du monde, en librairie depuis le 2 février 2023

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