mardi 10 novembre 2009

La fin d'une liaison, de Graham Greene, mise en scène d'Alain Mollot

Alain Mollot a fondé le Théâtre de la Jacquerie en 1975, d'abord pour "parler des petits hommes, de tous ceux qui, à un moment ou un autre de leur vie, sont vulnérables". La Fourmilière en fut le dernier exemple. La pièce, donnée il y a deux ans en région parisienne, dénonçait avec finesse la progression de l'individualisme forcené qui gangrène le monde du travail. L'an dernier c'était Anne-Laure Liégeois qui éclairait cet univers avec l'Augmentation de Georges Pérec (J'en avais rendu compte le 23 novembre 2008. La tournée se poursuit et passera, soit dit en passant les 25 et 26 mars prochain à l'Onde, à Vélizy (78)). Plus récemment encore Delphine de Vigan pointe le harcèlement dans son roman les Heures souterraines.

Alors que les faits de société sont exploités dans tous les domaines, Alain Mollot s'écarte apparemment de cette voie qui longe le militantisme (dont il parle toujours avec prudence) pour sonder autrement l'âme humaine.

En résumé Maurice et Sarah s'aiment à la folie puis plus du tout. Deux ans passent. L'homme n'a pas oublié. Estimant qu'il a été injustement rejeté, il éprouve la furieuse envie de comprendre. Tous les moyens seront bons pour mener l'enquête.

Le roman de Graham Greene a captivé le metteur en scène. L'intrigue rejoint probablement son histoire personnelle mais elle est aussi d'une certaine manière celle de beaucoup de spectateurs. Peu importe que l'histoire se passe pendant la guerre à Londres, elle conserve quelque chose d'universel dans la propension de l'être humain à craindre l'abandon. Chacun de nous est potentiellement capable de tout pour sauver l'être aimé, quitte à accepter d'être davantage fidèle à une promesse qu'à une personne. La pièce revisite en ce sens les notions de peur, de manipulation et de sacrifice. Il y a quelque chose en elle de faustien. Le bonheur a t-il un prix ?

Les acteurs sont formidables. L'interprétation, qui se joue "à une larme près" se contient de basculer dans l'excès. C'est ce qui fait que le spectateur peut prendre alternativement le parti de l'un et de l'autre sans finalement juger. La révélation du motif de la rupture est bouleversante. On devrait pourtant savoir que les choses n'existent que par la perception qu'on en a ; qu'il est facile de se tromper de vérité !

On ne peut s'empêcher de penser au film du même titre de Neil Jordan mais aussi à "Elle et lui" magistralement interprété par Gary Grant et Déborah Kerr. C'est que la scénographie imaginée par Alain Mollot et Jean-Pierre Lescot, grand spécialiste du théâtre d’ombres, est très imprégnée d'un univers cinématographique en noir et blanc.

Sans utiliser la vidéo, en se servant seulement d’ombres chinoises et de décors projetés qui s’animent parfois en séquences ils donnent vie aux flash-backs et permettent de nous affranchir de la réalité objective. C'est aussi la représentation métaphorique de cette histoire d'amour clandestine, partagée entre l'ombre et la lumière, tiraillée entre l'aveuglement et la recherche de la vérité, alternant le sublime et le mesquin, le romantique et le tragique, se situant à fond dans le vrai mélodrame.

Je n'illustrerai pas l'article par une photo du spectacle mais par deux images extrêmes et contradictoires. La première, très sombre, est une reproduction de l'affiche laissant deviner un visage de femme derrière un collage de papier journal. La seconde, lumineuse, montre un couple se déhanchant au soleil couchant. C'est elle qui a été choisie pour accompagner la fiche-programme par l'équipe de la Scène Watteau de Nogent-sur-Marne où je suis allée voir le spectacle le soir de la "première".

L'adage populaire prétend que toute vérité n'est pas bonne à dire. Le héros réalise que la sienne n'est pas bonne à entendre. C'est la jalousie qui a forgé sa propre opinion. En disant à la femme qu'il aime qu'il préférerait mourir que de la savoir avec un autre. Je croyais faire la chronique d'une haine et la haine s'est égarée finira-t-il par reconnaitre trop tard.

Ce n'est pas un spectacle dont on sort en se disant qu'on va changer le monde. Nous n'en sommes ni plus forts, ni plus fragiles. Simplement en alerte : ce qui leur est arrivé hier pourrait aussi bien nous foudroyer demain, pour peu qu'on baisse la garde.

Après 6 représentations sur le grand plateau de la Scène Watteau de Nogent-sur-Marne ... (94) le spectacle sera fin novembre à Saint-Maur-des-Fossés puis au Perreux, au théâtre de Cachan (92) le 3 décembre, à Maisons-Alfort le 5. Il s'installera pour une longue série à Ivry-sur-Seine du 8 au 18 décembre. C'est le théâtre Jean Arp de Clamart (celui-là même où je suis allée voir la Vie devant soi) qui l'accueillera le vendredi 8 janvier 2010 puis le théâtre Firmin Gémier d'Antony le mardi 19 avant Dijon et Morteau.
Il reviendra en région parisienne le vendredi 29 janvier au Centre culturel Aragon Triolet d'Orly. Puis ce sera le théâtre Romain Rolland de Villejuif, dont Alain Mollot est le directeur artistique qui le présentera à son public du jeudi 4 au vendredi 19 février. Ce serait dommage de la rater avec toutes ces dates !

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