dimanche 17 août 2014

Les hommes meurent, les femmes vieillissent, Isabelle Desesquelles, Belfond, 14 août 2014

J'aurais pas cru que ce serait un coup de coeur. Rien ne me plaisait, ni le titre, trop déprimant, ni le visuel de couverture, un coquelicot boursoufflé, et le nom de l'auteure ne me disait rien. C'est bête un lecteur/trice, ça décide en un coup d'oeil s'il/elle estime aimer ou pas. Quelle idiote j'aurais été si je n'avais pas passé outre. J'aurais manqué un texte rare.

Les hommes meurent, les femmes vieillissent ... ce n'est même pas le sujet essentiel du roman. Si l'affirmation est vraie d'un point de vue statistiques (parce que l'espérance de vie d'un homme est de six ans inférieure à celle d'une femme) cela ne l'est pas dans toutes les réalités. Ici, c'est le suicide d'Eve qui fait mentir l'adage.

Certes, j'ai lu attentivement et j'ai repéré que cette phrase est issue du livre (Eve p. 118). Mais tant qu'à choisir un extrait j'aurais misé sur quelque chose de plus énigmatique comme cette phrase de Jeanne : Cette brindille couchée sur un cheval au nom de perroquet. Ou alors, si on voulait rester dans le concret, sur cette affirmation de Lili : La vie est un sport d'endurance.

Vous aurez compris que j'aurais davantage insisté sur la vie que sur la mort. Cela tient peut-être à mon tempérament ou à mon état d'esprit actuel, ou encore à mes propres préoccupations. Depuis que je vais chaque semaine en maison de retraite je déteste tout ce qui me rappelle le sujet.

N'empêche que Isabelle Desequelles, qui n'en est pas à son premier roman, (celui-ci est le sixième) même si j'en ignorais l'existence, écrit drôlement bien, et avec une efficacité redoutable. Elle dresse le portrait d'une dizaine de membres d'une famille qui n'est pas la mienne et qui m'est devenue familière en quelques pages.

Je ne cherche pas à savoir comment elle fait ... sans doute un formidable sens de l'observation, des kilomètres de prises de notes et la chance d'avoir dans son entourage des personnages hauts en couleur.  Elle libère la parole de chacun d'une façon qui lui est propre. L'institut de beauté qui est l'épicentre de sa narration est loin de l'imagerie classique de ce type d'endroit et de tous les clichés d'une beauté qui se doit de claquer comme le regrette Manon (p. 159).

Les mots percutent. Les dix personnages sont comme des quilles, parfois vacillantes. Certains ne s'en relèveront pas. D'autres seront épargnés, pour quelque temps encore. Dix caractères très affirmés. Dix âges extrêmes, entre une vie neuve et une vie usée jusqu'à la corde (p. 182). Dix façons de s'atteler à vivre avant de mourir, avec une aptitude plus ou moins forte à capturer des instants de bonheur.

Chacun verra ces moments selon sa sensibilité. Pour Yves c'était aller chercher les oeufs du jour sous le cul des poules.

Cela c'était autrefois ... Désormais l'oubli vient se chercher à L'Éden, l'institut de beauté d'Alice. S'y dévoilent les secrets, les forces et les fragilités aussi, la jouissance et la défaite, l'allégresse à aimer et les renoncements. Avec toujours en leitmotiv, le souvenir d'Eve, l'absente, sans laquelle il faut continuer à vivre.

Isabelle Desesquelles fait davantage qu'écrire un roman. Elle pointe et fustige des clichés qui traversent les siècles, un peu comme je l'avais lu sous la plume de Martin Winckler dans le Choeur des femmes il y a quatre ans et dont je continue à recommander la lecture. Elle dénonce cette ode à la souffrance et le diktat de la féminité absolue qui semblent si naturels avant qu'on ne réfléchisse à la question : Pourquoi les accepte-t-on, ces vies ? On aura mal lu le mode d'emploi. (Caroline, p. 31) qui très vite suscite la rébellion : J'en ai marre de grandir. J'ai plus l'âge.

Il y a des pages formidablement bien écrites sur le couple, la procréation médicalement assistée, l'accouchement (et ses conséquences!), la chirurgie esthétique, les maisons de retraite ... et même l'éducation nationale, toutes de facture aussi percutante. Avec beaucoup d'affirmations, et de questions aussi, où l'on soupçonnerait presque de la rage, et à tout le moins de l'audace. 

Le livre de Jack London, Martin Eden, fait partie du décor. Beaucoup de références littéraires, musicales et cinématographiques (surtout italiennes, mais pas que) émaillent les tableaux. Vous reconnaitrez sans doute l'actrice que l'auteure désigne comme "cette fille osseuse et son chapeau de diva", même si elle ne le porte pas dans l'image ci-dessus. Je pensais à ce film quelques secondes avant d'en lire la référence. (Lili p. 52)

Tout m'a touché. Aucun des protagonistes ne m'a laissé indifférente. Je n'ai pas envie de les ranger par ordre décroissant d'intérêt ou d'affinité. Il y a du vrai dans chacun. Comme dans l'inquiétude de Clarisse (p. 86) : Sommes-nous toutes un paquet de promesses qu'on ne tient pas ?

Cette lecture m'a donné très envie de découvrir maintenant d'autres livres d'Isabelle Desesquelles, et de cette Clarice Lispector, que je connaissais pas non plus.

Dans un précédent texte, Fahrenheit 2010, elle a raconté sa vie de libraire. Elle a depuis fondé une résidence d'écrivains, la maison De Pure Fiction qui se trouve dans une région où j'ai séjourné cet été, même si ma motivation y fut culinaire, pour satisfaire un des autres axes du blog. Elle est en effet à proximité du restaurant Lou Bourdié qui est un des sujets les plus lus sur A bride abattue.

Les hommes meurent, les femmes vieillissent, Isabelle Desesquelles, Belfond, depuis le 14 août 2014 en librairie

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