C'est une bibliothécaire d'Antony (92) qui m'a suggéré la lecture de Sans soleil vers laquelle, seule, je ne me serais absolument pas dirigée. D'autant qu'il y a deux tomes épais. Le premier, Disco inferno, m'a vivement intéressée.
Mieux qu'un polar ce roman est un véritable thriller et Jean-Christophe Grangé n'a aucune pitié de nous puisque ce tome 1 s'achève sur une fausse résolution de l'énigme. Il est donc impératif que je me procure la suite.
Je ne me souviens pas de la lecture des Rivières pourpres, qui est le roman qui l’a rendu célèbre. En tout cas le style avec lequel Jean-Christophe Grangé a écrit celui-ci est puissant et imprégné d’un humour à la Audiard, à ceci près que les formules ne font pas partie des dialogues mais du discours que l’auteur partage avec nous lecteurs, qui sommes en quelque sorte mis dans la confidence. Par exemple, les mains du commissaire divisionnaire sont posées sur le buvard. Une sorte de nature morte sur un fond vert bouteille (p. 176). Il a une tête de limande, la sueur en guise de jus de citron (p. 186).
Alors que dans Féminicide ce sont des femmes qui sont tuées, ici ce ne sont que des hommes qui sont la cible du ou des criminels. Situant l’action au début des années 80, l’écrivain a dû faire un travail préalable de documentation et le roman fourmille d’éléments qui sont totalement datés et qui surprendront ceux qui sont nés depuis. On pouvait alors circuler en automobile sur les voies sur berge. Leur fermeture n’a commencé qu’en 1994 et elle était alors limitée à un dimanche de temps en temps. La vitesse autorisée sur le périphérique, achevé seulement depuis avril 1973, permettait des pointes à 80 km/h. Elle sera réduite à 70 en 2014 puis à 50 à partir de 2024.
Bien entendu la Police Judiciaire était -depuis 1913- installée au 36 quai des Orfèvres, adresse qui a tant inspiré le cinéma. Elle a récemment déménagé pour la Place de Clichy aux Batignolles. Par contre le concept de profilage n’existe pas encore en France.
Une des protagonistes réside à Nanterre, dans le quartier Pablo-Picasso, dans un des tours Aillaud (ou tours Nuages). Construites entre 1973 et 1981sur les plans d’Emile Aillaud, elles sont composées de 18 tours d’habitation. Leur forme inhabituelle, de trèfle ou de nuage, est une savante combinaison de courbes et de lignes droites, identiques pour toutes les tours.
Elles sont recouvertes de mosaïques de pâte de verre dont les dessins sont l'œuvre d’Émile Aillaud et de Fabio Rieti, artiste et gendre de l'architecte, pionnier du trompe-l’œil, qui évoquent tantôt des nuages, tantôt des arbres et le ciel. Les différentes sculptures sont l'œuvre de sa soeur, Laurence Rieti. Les tours ont reçu en 2008 le label Patrimoine du XX° siècle.
A l’époque que retrace Jean-Christophe Grangé un tiers de l’élite parisienne serait homosexuelle (p. 177). Il pointe le glissement de l’érotisme vers la pornographie (p. 181) en citant des films décisifs, en pointant le rôle d’une actrice comme Brigitte Lahaie, et surtout du magnétoscope qui ouvre l’accès ai plus grand nombre. L’auteur cite aussi très fréquemment des célébrités de l’époque. Comme Henri Jeanson qui disait : la première impression est toujours la bonne, surtout quand elle est mauvaise (p. 186).
L’abondance des éléments socio-historiques font la première richesse du livre. Arrivent ensuite les personnages, presque tous très typés, à la limite de la caricature mais c’est très jouissif.
Il y a d’abord Daniel Ségur, un médecin, spécialiste des MST, et donc de cette maladie nouvelle qu’on appellera SIDA, qualifié par l’auteur de minet à la désinvolture rock (p. 92). Et puis l’inspecteur principal Patrick Swift qui est lui le minet du 36 (nous sommes supposé savoir qu’il s’agit de l’adresse de la PJ à l’époque) et il est bien sympathique, Pourtant, à l’inverse de lui je ne suis pas fascinée par la violence, ni par les tueurs en série. Pardon pour l’emploi du masculin mais il ne me semble pas qu’il existe de tueuse en série. Ce qui le rend aimable c’est qu’il ne bosse pas pour l’avancement mais pour avancer (p. 52) le rendant proche d’Heidi, une étonnante lycéenne surdouée, une gamine qui sera sa lanterne dans la tempête (p. 199), sur laquelle il va s’appuyer pour enquêter sur le meurtre horrible de meilleur ami de la jeune femme, et qui, elle, voulait réussir, mais sans savoir en quoi (p. 73).
On est bien d’accord avec le patron de la PJ. Celui qui mène la danse est un salopard de compétition qui a de quoi satisfaire les plus sinistres des appétits de Swift (p. 178). On est vite embarqué par cette histoire en acceptant que la folie puisse avoir quelque chose de rationnel. Alors on navigue nous aussi entre Bains Douches et Palace dans le milieu homosexuel dont Grangé connait ou a appris les codes sur le bout des doigts. On y constate ce qu’on supposait : une liberté de mœurs totalement débridée et marquée par une violence extrême.
C’est noir, très noir, mais l’écriture de l’auteur rend le livre passionnant, voire même brillant. Sa force tient au fait que le lecteur n’est jamais témoin ou spectateur des faits, ou si peu. Il n’en a connaissance que plus tard lorsque les personnages les retracent.
Et dans cette noirceur émerge en surimpression discrète, parce qu’on n’y prend pas immédiatement garde, tout un lexique lié de près ou de loin à la lumière, justifiant ce titre de Sans soleil.
Sans soleil de Jean-Christophe Grangé, tome 1 - Disco inferno, Albin Michel, en librairie depuis el 15 janvier 2025
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