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mardi 24 juin 2025

Je suis retournée à Giverny

Giverny est un lieu mythique. C’est là que Claude Monet, qui employait quelque 7 jardiniers à l’année, a composé un jardin à la manière d’une palette, avec une multitude de touches de couleurs.

Et quand on songe qu’aucune plante ne fleurit à longueur d’année il est facile d’imaginer l’énormité du travail pour obtenir un "beau" résultat chaque saison. On parle d’un jardin mais il y en a en réalité deux, le Clos normand qui est en bordure de la maison familiale et le Bassin des Nymphéas ponctué de ponts japonais enjambant le cours d’une petite rivière.

On doit à de multiples personnes le bonheur de visiter ces lieux et j’en trace le portrait en annexe. Je ne vais pas non plus reprendre ici ce que vous pouvez lire partout sur Internet. Je ne donnerai pas de dates ni de chiffres. Je n’ai aucune ambition d’exhaustivité. Je vais juste vous prendre par la main pour vous conduire dans ce merveilleux endroit et provoquer, je l’espère, l’envie de vous y promener tout seul.

Aucune espèce n’est privilégiée parmi les milliers représentées. On remarquera cependant une multitude de coquelicots dont certains semblent rares. Ce n’est pas une surprise. On sait combien le peintre les aimait. Il a créé plusieurs nouvelles variétés. Papaver x moneti a fait l’objet d’un enregistrement en bonne et due forme mais, parce qu’il n’existe pas de conservatoire, cette espèce a désormais disparu.

Il n’y a pas de date idéale pour venir et c’est tant mieux. Sachez juste qu’à partir du 1er novembre le bâtiment est fermé au public, que les tracto-pelles se mettent vite à l’ouvrage et que très vite la terre apparaît dans sa nudité avant d’être mise au repos. Vous ne verrez donc pas de pont japonais sous le givre. Si vous avez envie d’une telle image il vous faudra aller par exemple à l’arboretum de Châtenay-Malabry qui est, lui, ouvert toute l’année mais qui n’a pas la même ambition.

Ici l’objectif est de composer un fouillis organisé m’a expliqué un jardinier. La chose n’est pas très compliquée et vous pouvez appliquer la recette à votre propre jardin, même s’il est modeste. Il faut pour cela y planter des arbustes choisis pour la variété de leurs feuillages. Puis ajouter des vivaces, c’est à dire des plantes qui seront permanentes et qu’il conviendra seulement de "rabattre" de temps en temps comme les aulx, bambous, arnica, capucine (bien qu’on la cultive souvent comme une annuelle), chrysanthèmes, dahlias, hibiscus, hortensias, marguerites, millepertuis, hostas, agapanthes, lavandes, sauges, échinacées, rudbeckias, hémérocalles, alstroemères, anémones du Japon … la liste est très longue.

Pour ma part j’adore les sedums, si beaux à l’automne, l’agastache, les achillées, les géraniums permanents qui satisfont très vite quiconque pense ne pas avoir la main verte, tout comme les escholzias qui se ressèment tout seuls, les asters qui existent dans une immensité de nuances, les gauras, la persicaire (que j'ai beaucoup remarquée à Giverny).

Je n’ai pas pour ambition de vous donner un cours de botanique mais je vous mets en garde. Les plantes sont voyageuses. Certaines vont migrer, et se ressemer toutes seules plus loin comme le gaura. D’autres disparaissent en hiver et repoussent spontanément comme les asters. La rose trémière ne se développera que là où elle l’aura décidé. C’est une précaution de prendre des photos, de faire des croquis ou de placer des repères de manière à ne pas tout détruire au printemps suivant.
Ensuite, et si on cherche à avoir des massifs très fleuris, on plantera chaque année les annuelles dans les interstices. Plusieurs barquettes de petits bégonias rouges ont d'ailleurs été déposées sur une portion de pelouse.

La question que tout le monde pose est de savoir -puisqu’on parle de restauration- si les jardins ont été recréés à l’identique. Il faut avoir conscience que c’est une utopie. Gilbert Vahé, chef jardinier historique de la restauration du domaine, où il a travaillé 43 ans, et que j’ai eu la chance de pouvoir interviewer, m’a confié que la tentative de reconstitution a commencé par une année de sécheresse exceptionnelle et des problèmes d’arrosage qu’il a fallu prendre en compte par la suite.

Les jardiniers du peintre récoltaient les graines pour en effectuer des semis et replanter l’année suivante. Ils opéraient des sélections. Il y a eu ainsi des créations de variétés de cosmos, ce qui est méritoire car la création de nouvelles variétés d’annuelles est très longue et exige beaucoup de place. La création d’hybrides naturels est plus facile pour certaines plantes, comme les iris (je signale d’ailleurs que l’arboretum de Roger de Vilmorin à Verrières-le-Buisson en contient 940 variétés différentes qui offrent toutes des fleurs différentes).

Il serait illusoire de recréer un jardin à l’identique de ce que les yeux des Monet ont pu admirer. Comme je l’ai mentionné plus haut, une variété de pavot a disparu. On a dû aussi se passer de toutes les plantes qu’on ne trouve plus. Et puis quelles fleurs mettre en avant quand on sait que Monet a eu des périodes d’intense collection … par exemple de dahlias et d’iris. La mode a évolué et il faut bien se conformer au système de sélection qui est désormais imposé. Pour le dire simplement, il était facile autrefois d’obtenir des plants plus résistants. Un maraîcher qui faisait pousser des poireaux conservait les plus beaux pour les faire monter en graines et vendait les autres. Au bout de plusieurs années, par sélections successives, il finissait par améliorer la variété. Maintenant, les commerciaux créent des hybrides qui ne peuvent pas se reproduire si bien qu’il faut acheter des graines ou des plants chaque année. C’est pareil pour les fleurs dites annuelles.

On divise les vivaces au moment du labour. Mais on ne récupère pas les annuelles, les bisannuelles ni les bulbes. Tout simplement parce qu’on obtiendrait vite des mélanges qui ne garantiraient pas la couleur d’origine. Les parterres seraient ponctués de taches inopportunes.

On travaille donc "au listing" (de bulbes, vivaces, annuelles) mais ça ne signifie pas pour autant qu’il est facile d’avoir ce qu’on recherche en rachetant chaque année car les producteurs ne tiennent pas toujours parole et que les surprises sont fréquentes.

Regretter ne servirait à rien. Il faut tout miser sur l’organisation de l’espace et viser à recréer l’émotion que Monet avait voulu insuffler. Et c’est finalement la période de la fin de sa vie qui a été retenue pour recomposer les jardins.

Par contre les plantes ne sont pas achetées toutes prêtes à Rungis. Il est primordial de continuer à les produire sur place à partir de graines ou de jeunes plants pour maintenir le savoir-faire, et aussi conserver des plantes qui, sinon, disparaîtraient…. Ce sont ainsi plus de 200 000 plants qui sortent chaque année des serres en dehors des bulbes et de certaines vivaces.

On plante de mai jusqu’au 14 juillet en prélevant dans les serres pour pallier le piétinement. Les jardiniers sont moins dans les jardins en période de production, forcément. De même en automne pour les bisannuelles (semis et repiquage par exemple des œillets de poète et myosotis).
Commençons par le jardin d’eau

On y accède en toute sécurité par un souterrain qui a été créé de toutes pièces. C’est dans cet espace que se trouvent les bambous qui sont eux aussi un éternel sujet de conversation parmi les visiteurs et les guides, mais ils sont bien là depuis toujours. Plantés sous la direction du peintre, ils se sont régénérés d’eux-mêmes en produisant de nouvelles pousses chaque année. On peut donc affirmer qu’ils figurent parmi les rares végétaux encore d’origine, en compagnie des glycines et de quelques vieux arbres. C’est l’endroit où poussent encore les saules qui correspondent le plus au jardin historique mais il n’est pas facile de les maintenir en raison du pourrissement des racines. Par contre les deux ifs qui montent la garde près de la maison d’habitation sont antérieurs à l’arrivée de Claude Monet dans cette propriété.
Les hémérocalles (fleurs oranges) se plaisent le long des berges. Elles sont éphémères mais si abondantes que la plante est constamment en bouquet. Comme indiqué plus haut, on ajoute en ce moment des plantes annuelles. Cela se fait depuis le cours d’eau, à bord d’une barque.

samedi 14 décembre 2024

Saint-Ex, le film de Pablo Agüero

Le générique se déploie sur un ciel de nuages en embellie, en toute logique puisqu’il va s’agir d’aviation. Nous sommes prévenus que le scénario est librement inspiré des aventures de Saint Exupery. Il se déroulera de 1930 à 1944, date de la mort de Saint-Ex.

Ne vous attendez donc pas à une biographie qui retracerait le parcours de l’homme. L’histoire se concentre sur une semaine de son métier d’aviateur aux côtés de son immense ami et mentor Henri Guillaumet et de sa femme, Noëlle, tous trois au service de l’Aéropostale.

Leur credo est toujours plus vite, toujours plus loin, toujours ensemble et nous verrons qu’il n’y a jamais trop de sacrifices pour le satisfaire comme leur devise : le courrier est plus important que la vie.
En 1930 Antoine de Saint-Exupéry est pilote de l’Aéropostale en Argentine. Quand Henri Guillaumet, son meilleur ami et le meilleur pilote de la compagnie (peut-être de toute l'histoire de l'aviation), disparaît dans la cordillère des Andes, Saint-Ex décide de partir à sa recherche. Cette quête impossible l'oblige à se dépasser, en faisant de sa capacité à rêver sa plus grande force...
Certes, j’ai été déçue de ne pas suivre l’entièreté de la vie de Saint-Ex. J’espérais un plan séquence sur l’arboretum de Verrières-le-Buisson où il se promenait avec sa fiancée Louise de Vilmorin. On n’apprend rien de son activité littéraire mais on le voit régulièrement dessiner, griffonner serait plus exact. Il est amusant de se souvenir que trouvant les propositions des illustrateurs "trop bien" l'écrivain finira par exécuter lui-même ceux du Petit Prince qu'il voulait simples et maladroits comme un dessin d'enfant.

Cela étant le réalisateur nous offre un hommage vibrant à l'écrivain qui fut aussi un héros, comme Henri Guillaumet, dont on ne mesure pas assez le courage aujourd'hui et dont il faut savoir qu'il a effectué près de 400 fois la traversée de la Cordillère, ce qui lui vaudra le surnom d'ange de la Cordillère après la survie légendaire à son crash du vendredi 13 juin 1930.

Pablo Agüero partage son temps aujourd'hui entre l’Argentine et la France. Il est né en Patagonie en 1977, au pied de l'Aconcagua, à l'endroit même que Saint-Exupéry survola plusieurs jours à la recherche inlassable de son ami perdu. Après des études à l’école de cinéma à Mendoza (Argentine), il s’est présenté au festival de Toulouse et a décidé ensuite de rester en Europe. C’est après avoir vécu la deuxième moitié de sa vie en France que lui vint l'idée de retourner à la Cordillère des Andes pour filmer les aventures de Saint-Ex.

Il explique que Le petit Prince était le seul livre qui se trouvait chez lui quand il était enfant et combien ce conte philosophique l'a aidé à surmonter l'extrême précarité de ses conditions de vie, le poussant à bâtir son propre univers imaginaire, ce qui légitime totalement -si besoin était- son désir de lui dédier un long-métrage.

Il faut louer son travail de recherches préalables qui lui a permis d'apprendre que, des années avant d'écrire son best-seller, l'écrivain avait rédigé une nouvelle sur deux jeunes filles d'origine française qu'il appelait "les petites princesses d'Argentine", qu'il avait rencontrées suite à un accident d'avion et qui avaient comme mascottes... un renard et un serpent ! Il a ensuite découvert l’île aux oiseaux, et compris en quoi l'originalité de sa forme évoquant un chapeau inspira l'un de ses plus célèbres dessins. Enfin Juan Gualberto, le petit berger, qui sauva l'aviateur existe bel et bien. Il a été décoré par Jacques Chirac soixante-et-onze ans plus tard pour avoir retrouvé Guillaumet.

Si on connait ce contexte on comprend mieux qu'il ait cherché à faire un film poétique sous forme de conte dans l'esprit de Saint-Exupéry, ponctué d'indices qui seront le terreau, dix ans plus tard, de l'un des textes les plus universels de l'Histoire. On accepte alors de voir un héros décalé, éternellement enfantin, presque naïf, capable d'humour et de second degré, désinvolte et inconscient, mais flamboyant de courage qui est formidablement incarné par Louis Garrel, sans doute un de ses plus beaux rôles. Et on pardonne l'invraisemblance à tendre un croquis en plein vol par la porte ouverte pour signaler leur position à son ami pilote alors qu'il est dans la partie inférieure de l'avion collé à une otarie comme à une couverture chauffante (même s'il est exact que le poète garda cet animal dans une baignoire en région parisienne).

Il fait la paire avec Henri Guillaumet, un autre héros, très différent, plus viril, théoriquement infaillible qui lui aussi est parfaitement interprété par Vincent Cassel. L'homme était marié à une suissesse et bien entendu le charmant accent de Diane Kruger ajoute de la crédibilité au personnage. De même que sa coupe de cheveux, inspirée par l'élégance d'Anne Lindbergh, elle aussi aviatrice.

Ce qui est très réussi, outre la combinaison entre les faits réels et les indices auxquels je fais allusion ci-dessus c'est la bascule entre la toute puissance d'Henri et la fragilité d'Antoine qui va s'opérer après l'accident du premier, obligeant le second à devenir meilleur que le premier l'espace d'un moment. Cela nous donne une leçon de vie complémentaire.

mercredi 4 décembre 2024

JADIS, Châtenay-Malabry de 1870 à 1930

Le Pavillon des Arts et du Patrimoine de la Ville de Châtenay-Malabry (92)  propose "Jadis", une nouvelle exposition, absolument passionnante, permettant de découvrir la ville telle qu’elle était il y a cent ans. 

Il faut saluer le travail entrepris pendant deux ans à collecter un millier de cartes postales et de négatifs sur verre auprès d'institutions et de particuliers, à les inventorier, les classer, les sélectionner en retenant les plus expressives (un peu plus de 250), et enfin écrire et maquetter un texte de présentation.

Je ne suis pas nostalgique du passé mais je la trouve si attrayante que j’aimerais qu’une baguette magique me permette de remonter le temps, l’espace d’une journée, pour profiter et de la campagne à la ville et de ses guinguettes. 

Ce sont les premières empreintes visuelles des lieux qui ont façonné une époque. le grand-père et la petite fille dont il tient la main et qui a été choisi pour illustrer le livre et l'exposition sont des anonymes qui ont été saisis dans le Parc de la Roseraie, dont le Département des Hauts-de-Seine a acheté récemment les 8 hectares pour les ouvrir au public en 2025. Aucun d'eux ne pourrait témoigner aujourd'hui. Si on retrouvait leurs descendants ce serait quelque chose comme 7 générations plus loin. Ce cliché témoigne de la fragilité de la vie mais aussi d'une certaine forme de continuité. On remarquera que derrière le sourire il y a sans doute une certaine tristesse puisque l'homme porte le brassard du deuil au bras gauche. Il semblerait que son pantalon soit troué au-dessus du genou droit. Est-ce un vêtement de travail qui porterait l'usure de travaux agricoles ou d'entretien d'un jardin ?

Je ne m’étais jamais penchée sur l’apparition de la carte postale. A la réflexion il est logique qu’elle soit postérieure à l’invention de la photographie. C’est donc un moyen de communication relativement récent et qui n'aura pas duré très longtemps car on peut parier que les photos publiées sur les réseaux sociaux ont détrôné ce média.

Aucune ne rendra probablement compte d'autres évolutions intervenues sur la commune, comme l’installation en 1969 de l’Ecole centrale sur un immense terrain qui lui aussi a connu un changement radical avec la construction de 2200 logements où vivent déjà environ 1200 habitants. Il faudra sans doute recourir à d'autres images que les cartes postales pour réactiver les souvenirs.

Revenons en arrière. Tout a commencé avec les héliogravures, faite sur une plaque en métal recouverte de gélatine et sur laquelle le cliché apparait. Une fois la plaque posée sur du papier l'image apparait en noir et blanc. Le bromure a permis plus tard de reproduire l'image toujours en noir et blanc, sur un papier spécial, mais avec des détails plus précis. Ultérieurement on pensa à ajouter des couleurs sur les images pour obtenir des cartes colorismes qui furent très populaires. Ce sont les ancêtres de la carte postale et l'exposition explique cette évolution de façon très pédagogique.

Les concepteurs ont travaillé sérieusement mais avec humour en disposant quelques spécimens sur le sol pour inciter les visiteurs à suivre tout le parcours, y compris au premier étage. Ou en installant çà et là une pluie de cartes suspendues qui donnent envie de les saisir pour les observer de près.

Toutes les cartes exposées et mises en scène sont des témoins de leur époque. On s’intéresse aux modifications architecturales et on est surpris de voir les prairies sur les coteaux mais elles sont aussi le reflet d’un mode de vie disparu.

D'un siècle où les habitants se déplaçaient à pied, à vélo ou à cheval. il existait des services "hippomobiles "publics ou privés, à savoir fiacres, caresses et omnibus tirés par des chevaux. On n'y pense pas mais l'invention du pneumatique (en 1888 par John Boyd Dunlop) pour acquérir un avantage concurrentiel en course cycliste a été utile pour tout le monde en popularisant la pratique cycliste. Mais l'arrivée de la voiture automobile individuelle modifia toutes les pratiques, faisant disparaitre progressivement l'emploi des chevaux et … du tramway en 1888 … lequel est de nouveau présent sur le territoire depuis juin 2023.
D’une époque où les draps blanchissaient en plein air (et c'est une jolie idée d'avoir installé un mannequin en costume de lavandière), où les bûcherons avaient leur cabane dans le bois de Verrières, où on allait quotidiennement chercher son lait à la ferme voisine, par exemple dans le bois de Verrières où l'on promettait "du lait à toute heure", sur la route de Versailles qui était alors bordée de champs (devenue Avenue de la Division Leclerc) ou encore chez la famille Boyer située sur la Grande rue, aujourd’hui rue Jean Longuet … et dont il subsiste encore une bouteille en verre pour y verser le précieux liquide.
… où on guettait le passage du rémouleur sur la place de l’église, où on se laissait tenter par les articles des vendeurs ambulants (Amazon en a repris le principe), où les pépinières Croux étaient les plus grandes de France (aujourd’hui Arboretum du Département des Hauts-de-Seine et établissement Truffaut).

… d'un centre ville où résonnaient les martèlements des maréchaux-ferrants, des selleries, et qui bruissait de l'activité des menuisiers, grainetiers, cafés, marchands de tabacs et épiceries.

… de grands espaces verts qui étaient aussi des lieux d'exploitation de pépiniéristes et de jardiniers.

Il y avait autrefois un restaurant juste en face de l'entrée actuelle conduisant à la maison de Chateaubriand, et dont les murs restent tout à fait reconnaissables. Et Malabry, parfois orthographié Malappris, était le nom d'une ferme. 
La culture n'a de sens que si elle est partagée pour rêver ensemble dira Carl Segaud, le maire de Châtenay-Malabry. Voilà pourquoi un ouvrage (en vente au Pavillon), dont le titre reprend l'intitulé de l'exposition, permet aux intéressés de consulter tranquillement les clichés et de prendre le temps de les restituer dans leur univers familier. Je savais que la mairie avait déménagé plusieurs fois, ayant d'ailleurs fait halte un moment dans ce Pavillon des arts qui est un bâtiment XVIII°. Mais j'ignorais par exemple que la Poste avait autrefois occupé une maison - à l'angle de la rue Colbert et de la rue Jean Longuet- qui est maintenant la propriété de particuliers.

On trouve des traces du passé industriel de la ville. Ladislas Lewkowicz (1880-1939), communément appelé "Ladis", polonais d'origine, passionné d'aviation et d'automobile, occupa, pendant une vingtaine d'années, à partir de 1918, les bureaux-ateliers construits au 9/27 rue des Sablons (aujourd'hui rue Hélène Roederer) dans lesquels il a fait fabriquer des pièces automobiles, et des vêtements civiles et militaires. Cet entrepreneur fut l’inventeur industriel du Sidal, un matériau pour lequel il eut des contrats avec l’armée française et qui servit pendant la Première Guerre mondiale de protection contre les gaz de combat. Ensuite il reconvertit son procédé à la confection vestimentaire et le Sidal devint l'imperméable à la mode qu’il soit de luxe, en soie gabardine, cachemire de soie ou plus quotidien, en caoutchouc, que nous connaissons aujourd'hui.

Il aménagea en 1920 à Châtenay et Sceaux, le quartier dit des "Sablons" où il a fait construire une centaine de pavillons. Il baptisa les rues du quartier du nom d'aviateurs connus (Roland Garros, Georges Guynemer et Célestin Adolphe Pegoud, pionnier de la voltige aérienne) et de prénoms de membres de sa famille (Marguerite, sa seconde épouse et Jacqueline, sa fille).

Il fut ruiné lors de la crise économique de 1929 et son entreprise de construction de monuments funéraires Sidalgrani fit faillite en 1935. Nouvelle tragédie en 1939 quand l’armée fit à nouveau appel à lui lors des évènements de la seconde guerre mondiale. Il meurt brutalement d’une crise cardiaque à cette nouvelle.

Ce livre apporte des compléments d'information en reprenant aussi les messages écrits au verso de ces cartes qui, ne l'oublions pas, étaient utilisées pour communiquer avec famille et amis.

L’exposition couvre la période 1870-1930 et beaucoup d'actions ont été entreprises ensuite. Je crois savoir que d'autres expositions, et sans doute d'autres livres nous aideront à faire revivre les époques suivantes et poursuivre la conversation commencée avec le passé.

JADIS de 1870 à 1930
Du 3 décembre 2024 au 4 janvier 2025
Au Pavillon des Arts et du Patrimoine - 98 rue Jean longuet - 92290 Châtenay-Malabry 
Entrée libre, les mardi et vendredi de 14h à 18h
Mercredi, jeudi et samedi de 10h à 12h30 puis de 14h à 18h
Nombreuses animations et médiations culturelles programmées notamment avec les écoles et centres de loisirs.
Une visite et un atelier tout public sont annoncés le samedi 14 décembre de 10 à 12 heures.

vendredi 2 février 2024

Chateaubriand, mémoires d'outre-tombe, adaptation et interprétation d'Hervé Briaux

Hervé Briaux nous livre un condensé de l’œuvre et de la psychologie de François-René de Chateaubriand à partir des Mémoires d’outre-tombe.

Pour moi qui vais régulièrement dans la maison de la Vallée-aux-loups qui se trouve toujours à Châtenay-Malabry (92) (et dont je recommande la visite de cette demeure comme du parc et de l’arboretum) cette soirée avec ce personnage est quasiment troublante.

Car il incarne fidèlement, me semble-t-il, cet écrivain à la personnalité rare, observateur actif d’un monde encore troublé par le spectre de la Révolution en se fondant à son personnage en une confession intime et politique aux portes du Romantisme.

Le spectacle est conçu de manière à enchanter ceux qui savent tout de la vie de l’écrivain-diplomate tout autant que ceux qui ne le connaissent que de loin.

C’est très agréable de plonger dans les méandres de l’esprit de cet homme d’un autre siècle, mais dont les préoccupations pourraient être les nôtres. On se figure que la décadence qui accompagne la vieillesse est une nouveauté de notre époque mais on constate que c’était déjà le cas pour lui : En ce temps là, la vieillesse était une dignité. Aujourd'hui c’est une charge.

Les oiseaux gazouillent joyeusement alors qu’on découvre un homme qui avoue avoir souffert d’ennui toute sa vie alors qu’on l’imaginait évoluer dans un tourbillon de rencontres, de soirées mondaines et de voyages passionnants ponctuant une vie qui fut très agitée.

Il a pensé au suicide, a échoué dans cette volonté et il cultive désormais le goût de la solitude tout en repensant avec nostalgie aux paysages océaniques et à une enfance heureuse chez sa grand-mère bretonne, seul moment de félicité dans une vie bien remplie : Je n’ai jamais atteint le bonheur que j’ai cherché avec persévérance.

Il reconnaît pourtant avoir organisé de somptueuses fêtes. 

Il reconnaît une certaine usure, est conscient que le temps lui est compté, mais on comprend que c’est le travail d’écriture qui est la principale motivation d’une journée réglée par des rituels destinés à calmer ses angoisses : Je me lève à quatre heures, bois un chocolat, enfile ma robe de chambre et travaille, effectue une promenade, déjeune rapidement, travaille encore, fais petit tour avant de dîner à 18 heures

Quelle image gardera-t-on de cet homme habitué à évoluer parmi les "grands de ce monde" ? Le misanthrope préférant la compagnie des chats à celles des humains ? Le sage paysagiste épris de nature qui parle aux hirondelles ? L’homme insatiable jamais repu de fêtes grandioses ?  Le politique reconnaissant avec amertume le bain de sang révolutionnaire ? L’écrivain criblé de dettes, contraint de vendre sa tombe et sa vie, ne possédant plus rien, pas même ses mémoires ? Le vieillard enflammé qui tourne le regard vers la lune ?

Chateaubriand est un peu de tout cela, avec ses joies qui passent et ses chagrins qui restent, profondément lucide et désabusé, y compris sur sa propre œuvre : Et quand je pense que les hommes se persuadent qu’ils laissent des traces !

Le spectacle prend la forme d’une confession intime à la fois sincère et triste, somme toute profondément romantique.

Chateaubriand, mémoires d'outre-tombe, adaptation et interprétation d'Hervé Briaux
Du mardi au samedi à 21 heures
Depuis le 18 janvier 2023
Au Poche Montparnasse - 75 bd du Montparnasse - 75006 Paris

lundi 3 avril 2023

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben

La vie secrète des arbres n'est pas une nouveauté mais c'est seulement il y a quelques jours, à l'occasion d'un trajet dans le métro qu'une immense affiche m'a signalé ce livre, traduit en 32 langues , numéro un des ventes en Allemagne avec plus de 650 000 exemplaires vendus depuis mai 2015 et qui est devenu un étonnant best-seller aux États-Unis.
Les forêts ressemblent à des communautés humaines. Les parents vivent avec leurs enfants, et les aident à grandir. Les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Leur système radiculaire, semblable à un réseau internet végétal, leur permet de partager des nutriments avec les arbres malades mais aussi de communiquer entre eux. Et leurs racines peuvent perdurer plus de dix mille ans…
Rien n’est farfelu, bien au contraire dans cet ouvrage de Peter Wohlleben, parfaitement traduit de l’allemand par Corinne Tresca dont je salue la qualité de son  travail.

Je me suis souvent exclamée en découvrant les propos de ce forestier, qui dirige aujourd’hui une forêt écologique. Pensez donc : malgré des millions de graines les statistiques sont formelles, un arbre n’engendre qu’un seul et unique successeur.lequel prendra sa place le moment venu. Sachant qu’un hêtre produit au moins 30 000 faînes tous les 5 ans, qu’il atteint la majorité sexuelle entre 80 et 150 ans et que sa longévité est de 400 ans au maximum, il produira environ 1,8 millions de faînes et une seule deviendra un arbre. Ramené à l’échelle de la forêt entière c’est plus difficile que gagner au loto. Tous les autres embryons seront soit mangés par les animaux, soit transformés en humus par les champignons et les bactéries (p. 42).
Autre découverte impressionnante que d’apprendre que le réseau d’un champignon est immense. Son mycélium peut atteindre 900 hectares, 600 tonnes en 2400 ans. On comprend en quoi il permet aux arbres de communiquer entre eux. L’auteur surnomme les champignons l’Internet de la forêt (p. 64).

Peter Wohlleben explique en quoi la perte des feuilles est un bénéfice pour l’arbre qui, ainsi, diminue sa portée au vent en hiver et traversera mieux la période des bourrasques (p. 154). En effet la superficie de ses feuilles représente 1200 mètres carrés. Les sapins, qui renouvellent moins vite leurs épines, courent plus de risques de ployer sous le poids de la neige. Voilà pourquoi on les remarque si souvent courbés, particulièrement au bord de la mer.

Les chiffres qu’il communique sont impressionnants, dans l’infiniment grand comme dans l’infiniment petit. J’ai eu la chance de voir un des plus grands arbres du monde, celui de Tule, au Mexique (ci contre), impossible à photographier dans son entièreté tant il est volumineux, et qui impose le respect.

Les connaissances de l’auteur sont passionnantes et le ton de la rédaction en fait un ouvrage qu’on a envie de dévorer comme on le ferait d’un livre d’aventures ou de contes fantastiques. J’ignorais que les séquoias ne pouvaient pas, en Europe, atteindre la même hauteur qu’en Amérique. Voilà pourquoi celui de l’arboretum de Châtenay-Malabry (ci-dessous) demeurera somme toute modeste.
Une chose est sûre, même pour moi qui connaissais déjà pas mal de choses : je ne me promènerai plus de la même façon en forêt. Je serai attentive à bien davantage de choses puisque la démonstration m’a été faite que les arbres peuvent voir et entendre.

Je savais par exemple, depuis que j’ai lu Gilles Clément, que les plantes sont de grandes voyageuses. Mais je n’avais pas pensé que, sous l’influence des changements climatiques, des arbres pouvaient intentionnellement devenir migrateurs.

Cet ouvrage devient porteur d’un optimisme qui réconforte pour les années à venir, pourvu qu’on prenne malgré tout soin de la nature.

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben, traduit de l’allemand par Corinne Tresca, éditions Les arènes, mars 2017 pour la publication française

vendredi 21 octobre 2022

Rendez-vous de Martina Chyba

Peu de choses me prédestinaient à lire Rendez-vous de Martina Chyba : une auteure inconnue (de moi, mais qui n’en est pas à son premier roman), un titre un peu fade, un fond de couverture ni beige ni jaune, avec une illustration franchement agaçante quand on connait Kiss V, l’œuvre originale peinte par Roy Liechtenstein en 1964, et d’autant plus agaçante qu’un des sujets du livre est de proposer une thérapie par les œuvres d’art.

J’avais promis de le lire, alors je l’ai ouvert en me jurant intérieurement que je restais libre de le refermer dès que … Mais voilà, j’ai énormément apprécié. A part les critiques que je viens de formuler, et qui demeurent justes, il n’y a rien à redire au roman de Martina Chyba dont j’ai beaucoup aimé l’originalité du propos, son traitement, et la liberté de ton de son écriture.
J’ai rendez-vous. Avec un homme. Au bas des marches du Sacré-Cœur, à Paris. Je ne le connais pas, c’est un site de rencontres qui nous a mis en contact par erreur. Il va peut-être me découper en rondelles et on ne découvrira jamais mon corps. Ou passer la nuit avec moi et disparaître. Ce n’est pas gagné. Mais ce n’est pas perdu non plus. Il faut essayer.
Le roman n’est absolument pas écrit en langue de bois, pas du tout béni-oui-oui comme on disait chez moi pour qualifier un propos intentionnellement consensuel. Ses personnages sont résolument modernes et cependant totalement humains. Elle se décrit comme faisant partie d’une génération pathétique, révoltée contre rien mais fatiguée de tout, persuadée d’avoir trente ans dans sa tête et dans sa chair, mais désespérée d’en avoir cinquante dans ses artères et dans son jobSon héroïne lui ressemble et représente la nouvelle Wonder Woman, qui n’a pas que des forces … d’où son besoin de se planter devant des oeuvres d’art en s’interrogeant : Comment ce que je vois peut-il me donner de la force ?
Le concept de thérapie par les œuvres d’art se tient de bout en bout. Les analyses des tableaux et sculptures retenues par l’auteure sont fines. Vous me direz que nous n’avons pas tous et toutes les moyens d’aller contempler une œuvre in situ dans un musée new-yorkais (voilà pourquoi d’ailleurs je recommande d’aller les admirer quand les chefs d’œuvres sont à portée de nos yeux et je vous invite à suivre ce lien vers les dernières expositions qui m’ont éblouie) mais le concept est déclinable à l’infini.

Ça pourrait être un paysage, ou même seulement un arbre ou une plante. J’ai été fascinée hier par les couleurs d’une haie de vigne vierge automnale. Des milliers de visiteurs -et beaucoup se déplacent spécialement du Japon- viennent se recueillir sous le cèdre bleu pleureur de l’arboretum de Chatenay-Malabry (92) et on sait la vénération que reçoivent les arbres estampillés remarquables.

Ça pourrait aussi être une musique, et alors point n’est besoin de faire de coûteux déplacements. Ou même une gourmandise. Bref, c’est la pensée positive dans ce qu’elle a de tout à fait motivant.

Les soucis rencontrés par ses personnages sont diablement réalistes. Je n’ai rien à ajouter à ses aléas ferroviaires. Il faut dire que partageant sa vie entre Genève et Paris elle dispose d’un panel de situations vécues statistiquement représentatif. L’héroïne de ce roman, inspirée par le vécu de l’auteure, cumule les rôles et les défis, entre travail, enfants, deuils à surmonter, années qui passent, déménagement à gérer et amour à retrouver. Avec un seul objectif: rester vivante, toujours, et attentive à l’essentiel.

Rendez-vous constituerait un point de départ fort savoureux pour une série télévisée car, sincèrement, je serais ravie de rencontrer tous les protagonistes. D’ici là je vais sans doute ouvrir un autre des romans de Martina Chyba, histoire de prendre une nouvelle dose de pensée positive car je parie qu’elle imprègne tout ce qu’elle fait. 

Enfin, j’ignore si c’est un artifice pour éviter de le citer mais je sais en tout cas qui est derrière la remarque acerbe qu’elle invoque p. 130 pour qualifier un plat « immangeable », et je ne saurais terminer ma chronique sans lui donner la réponse qu’elle prétend n’avoir trouvé nulle part. Il s’agit de notre ancien président de la République Jacques Chirac et je suis bien heureuse que ses propos la fassent autant rire.

Rendez-vous de Martina Chyba, éditions Favre, en librairie le 3 novembre 2022

vendredi 1 octobre 2021

La plus grande collection au monde de convolvulacées est à Châtenay-Malabry

J'ai bien dit "convolvulacées" mais, si le terme est trop compliqué pour vous, parlons de patate douce, de belle-de-jour ou de liseron. Ces plantes appartiennent en effet à la même famille et le moins qu'on puisse dire c'est que ses membres n'ont pas bonne presse. On les dit invasives mais il faut rétablir quelques vérités.

D’abord ce ne sont pas toutes des lianes. Il en existe qui, au Mexique, deviennent des arbres, d’autres sont arbustives, grimpantes ou retombantes ou enfin couvre-sols. Mais elles ont toutes en commun la même forme de leur fleur, en entonnoir avec cinq pétales soudés.

Par contre vous remarquerez sur les photos la diversité des feuilles dont certaines peuvent aller jusqu'à ressembler à une chauve-souris déployée. Cet animal est d'ailleurs un des animaux pollinisateurs de quelques espèces. Et le feuillage de plusieurs espèces de patates douces peut se consommer comme des épinards. Ils sont pour la plupart très denses et offrent des contrastes saisissants entre les variétés.
Une de leurs spécificités est d'avoir besoin d'un tuteur pour se développer, le plus fin possible (car c'est plus épuisant de s'enrouler autour d'un tronc que d'une tige) hormis celles qui sont couvre-sols comme les patates douces (mais que l'on peut malgré tout faire grimper si on manque de place) ou le Liseron de Mauritanie (Convolvulus sabatius ci-dessous à gauche) ou qui se laissent choir comme la Dichondre argentée (Dichondra argentea ci-dessous à droite). Originaire du Sud des États-Unis, celle-ci est vivace,  rustique jusqu'à -10°. Son feuillage argenté est persistant ou semi-persistant et sa croissance est rapide. Elle supporte toutes les expositions et elle est d'un bel effet au bord des murets ou en potée et suspension pour décorer les terrasses et balcons. Ses fleurs sont très petites et blanches, à peine visibles à l'oeil nu. Les fruits sont des capsules minuscules contenant 1 ou 2 graines, convoitées et dispersées par les fourmis.
Les arbres n'ont pas davantage besoin de soutien mais leurs branches sont fragiles et peuvent se casser au moment de leur rentrée sous serre. Il y a par exemple l'Ipomoea murucoïde, originaire du Mexique. dont les mexicains utilisent l’écorce en cataplasme pour soulager les morsures de serpents.
Un second arbre, lui aussi en pot, est un don du Museum arboretum de Chèvreloup. Il est entré illégalement en France en 1995. N'étant pas auto-fertile on tente des boutures pour la multiplier, pour le moment sans résultat. Un autre arbuste résulte d'un croisement, d'où la présence d'un x dans sa dénomination. Il est étonnant (ci-dessous) avec ses longues tiges qui se comportent comme de la broussaille. C'est le Convolvulus×desprauxii, une espèce hybride de Convolvulus floridus et Convolvulus scoparius, endémique des îles Canaries.
Toutes les couleurs de fleurs existent. La Strictocardia beraviensis "Philippe Bonduel" (Afrique du Sud) est d'un rouge corail lumineux. A noter que les guillemets signifient qu'il s'agit d'un cultivar, c'est-à-dire un type végétal résultant d'une sélection, d'une mutation ou d'une hybridation (naturelle ou provoquée) et cultivé pour ses qualités particulières. Le pistil est très développé. Il est politisé par les oiseaux qui déguste une goutte de nectar au fond du calice. Il y peu d'oiseaux nectarivores en région parisienne mais tout de même quelques-uns, ce qui explique la production de quelques fruits. A coté, l'Ipomoea Setosa Campanulata (Brésil) est une liane aux fleurs rose clair s'ouvrant l'après-midi, aux tiges poilues, aux fruits étrangement gonflés et eux aussi poilus et aux belles feuilles découpées évoquant la vigne.
Ci-dessous à gauche une originaire du Caire (Ipomoea Cairica P.B. 99-50) dont les feuilles sont palmilobées. 
Rien à voir avec celles de l'Ipomoea Indica Edith Piaf aux fleurs bleu clair striées d'une bande rose.
Pour avoir un aperçu de cette richesse, il suffit de venir visiter la plus grande collection au monde, qui se trouve en région parisienne, dans l’arboretum de la Vallée-aux-loups, à Châtenay-Malabry (92), un endroit magnifique auquel j’ai d’ailleurs consacré plusieurs articles. J’ai eu cette chance cette année, juste avant que les plus fragiles soient rentrées pour les protéger du froid. Date limite de leur vie en plein air sous nos climats  : 15 octobre.
L'histoire est singulière. Vous connaissez sans doute les murs végétaux. Le premier a été créé en 1988 à la Cité des Sciences et de l’Industrie à Paris et celui de la façade du musée du quai Branly les a rendus célèbres en 2004. On les doit à Patrick Blanc, chercheur au CNRS. Mais l'homme a d'autres spécialités.

En 1996, il avait présenté "Les folles Ipomées" au festival des jardins de Chaumont-sur-Loire (où je suis allée en 2010). N'ayant pas la possibilité de les conserver il chercha ensuite à offrir ces 80 plantes alors inconnues en France à qui voulait bien en prendre soin. Ce sera Nelly Bouilhac qui s'en chargera à Châtenay pour le Conseil général des Hauts-de-Seine. Et qui développera la collection, en partant de rien puisqu'au mieux on les considérait comme des plantes médicinales et qu'elle n'avait à l'époque aucune connaissance botanique.

Elle peut être fière aujourd'hui de compter 31 genres parmi les 56 genres qui sont référencés et 1500 espèces parmi les 1900 qui existent. Les 700 mètres carrés de serres sont bien remplis en hiver. Les noms, par contre, sont en train de changer suite aux analyses ADN mais nous conviendront d'utiliser pour le moment les plus connues et d'attendre la fin des recherches pour lancer "la valse des étiquettes".

Il faut savoir aussi qu'il y a deux catégories : les vivaces, et puis les annuelles, souvent subtropicales qui font beaucoup de graines pour assurer l’avenir. Nelly conseille de scarifier les graines, pour faciliter le travail du bourgeon et les mettre en terre humide, enfoncées juste de la même hauteur que leur épaisseur,  en les plaçant à l'horizontale car on ne sait pas où est le haut, où est le bas.

Si ces plantes se développent vite c'est parce qu'elles font la course à la lumière. Mais elles n'abiment pas leur support puisqu'elles sont démunies de crampons. Leur nom vient de convolvere, qui signifie envelopper, s’enrouler.

Une des plus spectaculaires en terme de développement est l'Ipomoea indica, (parfois dites Ipomoea learii mais ce n'est pas son nom véritable). Elle surplombe la volière des rossignols de la serre. On peut s'étonner de la présence d'oiseaux mais elle s'explique par le fait qu'ils sont insectivores et bien utiles pour préserver les plantes puisque l'emploi d'insecticides est prohibé. En s'approchant de certaines ipomées on remarquera des sachets contenant des coccinelles.
L'Ipomea indica est une vivace qui pousse à l'état sauvage sur les falaises de Porto. Capable de ramper comme d'escalader de grands arbres, elle pourra produire des tiges d'une douzaine de mètres en une seule saison, et donc de recouvrir par exemple une tonnelle en un temps record.
Elle produit, de juillet jusqu'aux premières gelées, des milliers de grandes fleurs bleu-violet le matin, s'empourprant aux heures les plus chaudes de la journée, avant de se refermer lorsqu'il fait trop chaud. La souche est rustique jusqu'à -8°C en situation abritée. Elle est considérée comme une plante invasive en climat doux, dont il faudra contrôler le développement.

Tel est le souci qu'on peut rencontrer avec de telles plantes. Mais si on comprend leur mode de croissance on pourra les contenir. Les plantes de cette espèce ont toutes pour spécificité de décompacter et de dépolluer la terre. Leurs racines peuvent se propager jusqu’à 8 m de profondeur et à chaque fois qu'on donne un coup de bêche pour les arracher on ne fait que favoriser le bouturage.

Si on veut malgré tout s'en débarrasser il sera plus efficace de freiner leur expansion en apportant du sable à la terre qui, plus légère, ne les intéressera plus. Si on est pressé on peut les couvrir d'une bâche pour les priver de la lumière ou bien cultiver tout de suite en plantant autre chose qui couvrira le sol.
Quand elles se sont enroulées autour d'un rosier il suffira de les couper régulièrement autour des pieds sans les arracher puisqu'elles ne les étoufferont pas. Et on continuera à profiter de leur floraison. Ces plantes sont extrêmement mellifères et si certaines (comme l'Ipomoea carnea photographiée pour montrer combien les graines sont différentes d'une variété à une autre) contiennent des substances hallucinogènes dans leur pollen celles-ci n’affectent pas les abeilles mais peuvent être toxiques pour le bétail. Elles représentent une source sûre de nourriture pour les abeilles dès le début du printemps. Il faut donc les préserver. Et puis, s'agissant d'annuelles qui se ressèment par graines, il "suffit" après tout de supprimer les fleurs fanées en fin de journée pour ne pas être envahis.
Plusieurs convolvulacées sont comestibles. Le liseron d'eau, Ipomoea aquatica, est cultivé dans les régions tropicales pour ses feuilles consommées comme légumes.
Ce sont surtout les patates douces que l'on mange. Il y en a de multiples ici, au pied de la serre (mais on pourrait les cultiver en tipi) et de feuillages de couleurs très variées, parfois panachées.
Celles qui ne sont pas d'un grand intérêt gustatif sont de plus en plus utilisées par les communes pour agrémenter parcs, massifs, suspensions ou ronds-points et après avoir visité l'arboretum je les remarque davantage. Comme ici à Antony (92) :
Et voici l'Ipoméa batatas Palm Blackie, au feuillage presque noir et très découpé.
Les tubercules de la variété Murasaki sont très originaux par leur chair blanche et leur peau rose pourprée. Cuisinés comme les pommes de terre classiques – en purée, à la vapeur ou en poêlées –, ils peuvent aussi être râpés crus en salade. La chair douce et très légèrement sucrée à la saveur de noisette permet également de confectionner de surprenantes chips.
Quelques dernières photos pour terminer et poursuivre l'illustration de la diversité de ces Ipomées. On pourrait tout à fait composer, dans son jardin, une horloge florale en disposant les plantes selon leur heure de floraison quotidienne. On pourrait ainsi passer une journée entière auprès d'elles sans se lasser. Je précise cependant que mes photos ont été prises un matin, en fin de saison d'une mauvaise année climatique pour ces espèces qui aiment les fortes chaleurs.
Voilà pourquoi j'ajoute le lien vers l'émission Silence ça pousse qui a consacré une séquence à la collection. Une fois el fichier ouvert allez à la fin de la 11ème minutes jusqu'à la 15 ème ici.

La Collection nationale de Convolvulacées remplit une triple mission scientifique, de conservation es espèces, en particulier d’espèces menacées dans leur milieu naturel, et conservatoire de graines et de vulgarisation auprès du grand public.

On vient du monde entier à Châtenay pour les admirer de fin mai à début octobre, obtenir des graines ou faire des échanges (sur rendez-vous bien évidemment). Le stock est d'environ 500 000 graines. Certaines acquisitions sont exceptionnelles et n'ont pas encore fini de "parler", notamment sur leur mode de multiplication.

Collection nationale des Convolvulacées
Arboretum de la Vallée-aux-Loups - 102 rue de Chateaubriand
92290 Châtenay-Malabry
tel : 01 49 73 20 63

mardi 4 août 2020

Les arbres voyageurs de Chateaubriand

La crise sanitaire n'exclut pas tout. Le Département des Hauts-de-Seine a cherché quelques solutions pour permettre de maintenir des sites commentées dans de nombreux lieux, notamment le Domaine départemental de la Vallée-aux-Loups, composé de l'arboretum, du jardin d'artiste de l'Ile Verte, d'un parc boisé au-delà du Bois de la Cave et de la Maison de Chateaubriand, elle-même noyée dans la verdure où je suis revenue ces jours-ci.

On ne peut pas encore visiter l'intérieur de la demeure de l'écrivain à laquelle on accède au bout d'une petite route piétonne en lacets, qui démarre au 87 rue de Chateaubriand, mais on peut suivre, en extérieur, une conférence expliquant les divers aménagements architecturaux des propriétaires successifs. L'empreinte de François-René de Chateaubriand y est nette mais ce n'est pas la plus décisive puisqu'il n'y aura vécu que dix ans. Je reviendrai ultérieurement sur les transformations des façades et sur la construction de ce qui est aujourd'hui un salon de thé, très fréquenté dès qu'il fait beau.

Il est en effet accessible pour y prendre un rafraîchissement, y goûter (toutes les pâtisseries sont maison) et même y déjeuner. Il est prudent de réserver parce qu'un tel endroit, en plein air évidemment et dans un tel cadre est forcément très convoité. Il s'appelle Les Thés Brillants, et est ouvert du mercredi au dimanche de 11 h à 18 h 30 (sauf de novembre à février fermeture 16 h 30, fermeture totale en janvier).
Fidèles à leur caractéristique de maison d'écrivain, les lieux sont propices à la lecture, soit de ceux qu'on y amène, soit de ceux que l'on trouve sur place, laissés intentionnellement dans le tronc d'un vieil arbre, dans la tradition du bookcrossing née en 2001 aux Etats-Unis. De multiples bancs sont installés sous les arbres ou à l'ombre des bambous. 
Leur écorce invite à être touchée. Aussi bien celle du tilleul de Hollande, très structurée, que les noeuds du Châtaignier qui toutes deux deviennent plus écailleuses à mesure que les sujets avancent en âge ou celle, douce, soyeuse, filandreuse du Cyprès chauve de Louisiane. On retrouve la plupart dans l'arboretum voisin et je vous invite à jeter un oeil sur les spécimens en été, et au cours d'une autre promenade faite en hiver.
Ecorce du Tilleul de Hollande, Lilia platyphyllos et arbre en pied
 Châtaignier commun, Castanea sativa, diamètre 283 cm, 18 mètres de haut
  Ecorce et port du Cyprès chauve de Louisiane, 32 mètres de haut, 432 cm de circonférence
Mais, pour le moment, intéressons-nous aux arbres que Chateaubriand a voulu planter le long de la première allée de son parc, en souvenir de son périple en Orient sur le pourtour de la Méditerranée  dont il revient en 1807 (l'autre allée est dédiée à son voyage en Amérique, en 1791, alors qu'il n'a que 23 ans, avec notamment des Hêtres de Virginie et des Catalpas).

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