mardi 18 octobre 2011

Amour et vieillesse dans la Maison de Chateaubriand (92)

Marc Jeancourt est directeur du théâtre Firmin Gémier-La Piscine, également pôle national du cirque. Mais il est aussi acteur. Il avait repris le costume pour jouer il y a deux ans le « petit rôle » d’Etienne dans la Puce à l’oreille, mis en scène par Paul Golub (qui très prochainement signera Dans le vif). Petit, fort drôle, et essentiel car personne n’est inutile dans le monde du spectacle. Marc l’avait fait avec tout le sérieux nécessaire, se laissant pousser de longues moustaches pour l'occasion.

Cette fois le changement est apparemment moins spectaculaire. Il a rallongé ses « pattes » et ébouriffé gentiment ses cheveux. Mais lorsqu’on le découvre, marmonnant et classant des papiers dans la bibliothèque de Chateaubriand, celle-là même où l’écrivain travaillait dans sa vaste maison de la Vallée-aux-Loups on ne peut qu’être frappé par la ressemblance.

Le spectacle, que j'avais annoncé fin septembre, se voulait sous l’angle du romantisme, mais l’homme est si près du bord de la détresse que je l’ai trouvé plus pathétique que romantique.

Les textes ont été découverts par Sainte-Beuve après la mort de l’écrivain. Il les a publiés en 1862 sous le titre de Confession délirante, ce qui explique que la Maison de Chateaubriand (qui appartient au Conseil général des Hauts-de-Seine) ait annoncé la soirée comme révélant des confessions clandestines.

Rédigées à des époques différentes, elles concernent des femmes réelles, comme Juliette Récamier, la belle des belles, ou fantasmées mais toutes témoignent d’un refus d’aimer, doublé d’une jalousie morbide, et présentent du coup, une image un peu dissonante du grand homme qui fut aussi un diplomate.

Certes, on me dira qu’il ne faut pas réagir au premier degré, et que ces textes sont sublimement écrits. Il n‘empêche qu’en tant que femme on peut avoir envie d’entendre autre chose et souhaiter qu’un modèle plus positif soit montré à titre d’exemple.

Puissiez –vous messieurs ne pas hurler à vos amoureuses qu’elles sont des objets charmants, que vous les adorez mais que vous ne les acceptez pas.

Si vous les repoussez tout en les menaçant de ne pas leur pardonner d’être heureuses ailleurs, ne comptez pas sur moi pour compatir à votre supplice, à votre désespoir, à votre confusion incroyable et à vos rêves pesants. La solitude me semble être la seule issue vivable et je vous laisse vous complaire dans le supplice que vous organisez vous-même.La première partie se déroule dans la bibliothèque où le public investit aussi la coursive, histoire de prendre de la hauteur sur le personnage.

Il tourne en rond, déchire des lettres, où il fut probablement question de sentiments, sans doute non partagés, soupire … et lâche qu’il y a dans une femme une émanation de fleur et d’amour … montrant un Chateaubriand vieillissant, en pantoufles et robe de chambre, s’abreuvant d’une camomille.
Les spectateurs ont ensuite été invités à rejoindre le Grand Salon, dont les murs sont tendus d'une toile indienne Braquenié, inspirée des décors rapportés par les grandes expéditions du XVIII°.

Une chanteuse y incarna toutes les femmes qui ont traversé sa vie. L’écrivain avait rajeuni. Elle chantait de cette voix qui, dit-il, le rend fou et lui fait mal.

On sait que Chateaubriand adorait l’opéra. C’est Mayuko Yasuda qui a interprété pour « lui », et pour nous, plusieurs œuvres de sa magnifique voix de soprano :
L’air de Gilda de Rigoletto de Giuseppe Verdi,
Une mélodie de Francis Poulenc, Chemin de l’amour,
L’air d’Ophélie, dit encore Scène de la folie du Hamlet de Ambroise Thomas,
La Barcarolle de Jacques Offenbach.

Elle se meurt elle-même de désespoir. Il la repousse tout en priant le ciel de faire un miracle en lui rendant jeunesse et beauté sans y croire un instant. Il s’interrompt pour noter ses (bons) mots. Elle traverse la pièce comme un petit nuage, revient dans une ultime tentative, et s’enfuit puisqu’elle est cette fleur charmante qu’il ne veut point cueillir.
Tout est dit. Elle est partie par l'escalier à double branche évoquant l'attachement de René à la Bretagne. Ses talons claquent sur le plancher du premier étage. Elle peut toujours chanter la Barcarolle, la belle nuit, la nuit d’amour ne verra pas le jour.

La mise en scène transforme les monologues en un quasi dialogue et se trouver à portée de main des comédiens renforce l’émotion. Le pari est de ce point de vue totalement réussi et il est regrettable que le spectacle ne soit programmé que deux fois seulement.

La chanteuse comme le comédien ont beaucoup travaillé. Ils ont du déployer de gros efforts pour s’adapter au lieu et pour rendre l’aventure vraisemblable et crédible. L’environnement lui-même racontait une histoire très forte et contrairement à ce que le public pourrait penser il est plus difficile de jouer dans la maison de Chateaubriand que dans un théâtre.Les spectateurs avaient d'ailleurs envie de s'attarder et d'admirer (par exemple la salle à manger ou le buisson aux oiseaux) ... Ils auront le loisir de revenir aux heures légales de visite. Quant à moi je ne serais pas étonnée de retrouver ce spectacle prochainement sur une scène. Dans cette attente vous pouvez visionner ce petit extrait publié sur le site du Conseil général.

Amour et vieillesse, Mardi 18 et jeudi 20 octobre à 20h45
87, rue Chateaubriand, 92290 Châtenay-Malabry, Téléphone : 01 55 52 13 00
Mise en scène: Lionel Parlier
Avec Marc Jeancourt et Mayuko Yasuda, Piano : Emmanuel Christien
Coiffure/maquillage : Arno Ventura

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