mardi 11 février 2014

Sans oublier d'Ariane Bois chez Belfond

Encore un roman que j'ai dévoré en pensant à quelques autres, sorte de téléscopage entre ... Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, Elle s'en va, le film d'Emmanuelle Bercot pour diverses raisons...

Ceci étant l'écriture d'Ariane Bois est bien personnelle. Son livre explore le thème du secret familial, fabriqué par faiblesse ou par conjuration. On croit protéger ses enfants en leur épargnant une vérité douloureuse. On ne fait que les fragiliser. On ne peut pas guérir de ce qu'on ne sait pas.

Le personnage principal doit affronter la perte de plusieurs de ses proches. On dit qu'il faut du temps pour "faire son deuil". Janine Boissard, dans le roman que j'ai chroniqué hier, emploie le verbe "grandir" en expliquant qu'on y parvient en portant assistance à quelqu'un qui en a besoin.

On retrouve cette approche sous la plume d'Ariane Bois. Ses paroles sont si justes qu'on voudraient toutes les noter. Elle est partie d'un fait personnel, d'un secret qui couvait dans sa famille. Elle décrit parfaitement ce deuil impossible qui est celui de sa mère quand on commence à avoir des enfants et qu'on découvre que celle-ci gardait une part de mystère et qu'on ne l'a pas forcément comprise.

Nous sommes au début du roman (p. 26) et déjà pointe une interrogation : d'où venait sa surdité sélective (...) une mère en abîmes, parfois carrosse, parfois citrouille.

Sans me trouver dans une situation semblable (ma mère n'est pas décédée mais elle est devenue une autre depuis un accident cérébral) j'ai partagé cette nécessité de comprendre les traumatismes subis par ses parents pour pouvoir en quelque sorte surmonter leur disparition, ce qu'on pourrait appeler le devoir de mémoire. Le titre du livre ne signifie pas autre chose.

La mort change tout. On fait ce qu'on peut pour supporter. Certains invoqueront le texte attribué à Charles Péguy (p. 35) : "La mort n'est rien. Je suis seulement passé dans la pièce d'à côté. Je suis moi, tu es toi. Ce que nous étions l'un pour l'autre, nous le sommes toujours ..."

Ariane Bois nous offre de très jolies phrases : Il pleut dans mes yeux ouverts sur leurs yeux fermés. (p. 37). Ou celle-ci p. 94 : Mon corps endormi semble avoir trouvé la façon de ne pas mourir de chagrin (...) Nos morts résident en nous, pas la peine d'aller les chercher plus loin. (sous-entendu au cimetière).

Elle exprime également avec justesse l'univers de la dépression en nous donnant des faits concrets : j'ai tout le temps froid, il neige en moi (p.127). Et dans le même temps, les questions incessantes des enfants qui tentent de la raccorder avec le réel ...

Il faut dire qu'elle n'est pas "aidée" par une horrible belle-mère insensible bien incapable de succomber d'une crise cardiaque : son coeur est en parfait état, il a très peu servi. (p. 122) Son propre père est dans l'incapacité de l'aider : nous campons chacun sur notre rive du chagrin, puis je le regarde s'éloigner, tassé, défait. Un père et manque. (p. 40)

Le personnage principal se débat longtemps seule, accablée par le chagrin, alourdi d'un secret de famille. Elle fuit le quotidien pour mieux comprendre le passé, et composer, par l'écriture, ce qu'elle nomme un "cercueil de pages" (p.168) d'un style quelle voudrait "acéré, écrit à l'os". (p. 141) Jusqu'à la rencontre providentielle avec Jeanne qui sera une mère de substitution l'accompagnant sur le chemin de la résilience.

Tout au long du roman son mari ne sera jamais que l'Homme, jamais prénommé, mais avec tout de même un H majuscule. C'est dire combien il est à distance. C'est pourtant un bon père de famille, et probablement aussi un bon époux.

Le doute sur leurs retrouvailles subsiste au-delà des dernières lignes.

Une fois lu, on partage l'avis de son éditeur : Une écriture intense qui réconcilie de façon saisissante la noirceur du deuil et la rage de vivre.

Grand reporter au sein du groupe Marie-Claire et critique littéraire pour le magazine Avantages, Ariane Bois a déjà publié deux romans, Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009 ; J'ai Lu, 2010) et Le Monde d'Hannah (Robert Laffont, 2011 ; J'ai Lu, 2014). Ils ont été salués par la critique et par des prix littéraires. Ils sont traduits en plusieurs langues.

Sans oublier d'Ariane Bois, Belfond, février 2014

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