jeudi 13 août 2015

Ce qu'il reste du mur de Berlin

Impossible de consacrer une série de billets à Berlin sans aborder le sujet. Son tracé figure encore sur toutes les cartes. Cette année marque le 25 ème anniversaire de sa démolition et les commémorations se multiplient dans toute la ville.

On finirait même par le trouver omniprésent et en oublier qu'il y a bien d'autres choses à faire à Berlin que d'explorer son itinéraire. Il n'empêche que cette cicatrice fascine.

Parce que ce mur a été construit en temps de paix, alors que l'Allemagne commençait à sortir du chaos provoqué par la Seconde Guerre Mondiale. Certes la ville était sous armées d'occupation (française, américaine, britannique et soviétique) et chaque quartier pouvait avoir sa spécificité mais rien ne différenciait un berlinois d'une rue à une autre.

Les russes ont érigé dans la nuit du 12 au 13 août 1961 cette barrière, qui sera officiellement appelée par le gouvernement est-allemand "mur de protection antifasciste" mais qui sera ressentie comme le "mur de la honte" par les Allemands de l'Ouest.

Ce n'était pas une frontière rectiligne coupant la ville en deux mais une fortification de 3, 60 mètres de haut ou plus exactement un dispositif militaire comportant deux murs séparés par ce qu'on appela le no man's land (zone déserte) avec chemin de ronde, 302 miradors et dispositifs d'alarme, 14 000 gardes, 600 chiens et des barbelés dressés vers le ciel.

Tout le monde connait, ou croit connaitre ... J'ai donc choisi de vous emmener d'un côté et de l'autre en faisant halte en cinq endroits très différents pour tenter d'appréhender les stigmates encore visibles de ce qu'on désigne sous le nom de "partition".


Des pans intacts à Bernauer Straße
Il faut se rendre du côté de Bernauer Straße (dans le Nord de Berlin) pour comprendre ce que fut soudain le quotidien de la population, le mur pouvant occulter les fenêtres d'un immeuble, séparer les amis et les familles ... Des pans entiers, gris comme ils étaient à l'époque, sont conservés intacts, alternant avec une double rangée de piquets laissant passer la lumière et entrevoir ce qu'était la privation de liberté, sur 1400 mètres jusqu’à la gare de Nordbahnhof.
Une plate-forme panoramique permet aux touristes de se rendre compte de l'espace sacrifié au nom de l'idéologie soviétique alors que presque partout ailleurs les pelleteuses se sont empressées -depuis la chute du mur- de construire des immeubles tous plus beaux, plus chics et plus hauts les uns que les autres.

Appelé "fenêtre de la mémoire", il a été construit pas très loin du point d’observation de la bande frontalière accessible coté ouest dès 1961. Un centre de documentation renseigne les visiteurs dans la Gartenstraße.
Il y a de nombreux autres postes de recueillement, abondant en panneaux explicatifs, en allemand et en français, avec témoignages audio ... La mémoire des victimes est célébrée par des disques métalliques, insérés dans le pavage, à l'endroit où ils ont effectué leur tentative de franchissement du mur.
Un peu plus loin, sur la gauche, se trouve le Mauerpark (le parc du mur). C'est un immense terrain encore sauvage bordé par une portion de mur qui est extrêmement taguée et colorée.

Le vide sidéral à Postdamer Platß
Changement de décor à Postdamer Platß. L’ex-frontière est ici indiqué au sol par une double rangée de pavés et les inscriptions en lettres d'or prévenant qu'on se trouve à ce qui fut  l'Est ou l'Ouest.

Perpendiculairement on découvre le boulevard des stars ponctué d'une centaine d'étoiles en laiton honorant des personnalités du cinéma sans aucun rapport avec l'ancien mur.

La bande autrefois condamnée par le mur était immense, large de plusieurs centaines de mètres. Elle a été investie par des immeubles ultra modernes comme la coupole métallique du Sony Center (photo de droite) et on peine à réaliser la désolation de cet espace il y a trente ans, le chantier de reconstruction il y a vingt ans (mais on pourra toujours revoir les Ailes du désir de Wim Wenders pour se faire une idée) sans parler de l'effervescence des années 20 avec l'installation des premiers feux de circulation ... au monde sur cette place qui a connu la première ampoule électrique en 1882.

Le triomphe à la porte de Brandebourg
Initialement symbole de paix avec son quadrige, ce monument est devenu une sorte d'arc de triomphe de nouveau accessible depuis 1989 après 28 ans fermé et verrouillé en zone interdite. Contrairement à son cousin parisien on peut le traverser à pied ou à bicyclette sans même devoir faire attention à la circulation automobile.

La Topographie des Terreurs et le vestige du Check Point
Nous sommes à deux pas du fameux Check Point Charlie et le mur apparait ici déchiré pour laisser apparaitre sa structure. A part ces scarifications il est quasi indemne de tags.
Il faut dire que son tracé isole deux espaces hautement symboliques. Sur la gauche l'emplacement de l'ancien centre nazi de la Gestapo et de la Sécurité du Reich. De l'autre coté, l'architecture nazie typique et démesurée du ministère de l'air du Reich (Reichsluftfahrtministerium) où siégeait Hermann Goering, et qui est le seul bâtiment intact après les bombardements de 1945. Il a été bâti par l'architecte Ernst Sagebiel qui a également construit l'aéroport de Tempelhof.
C'est là que fut signé, le 7 octobre 1949, l'acte de naissance de la RDA qui continua de l'utiliser d'y abriter ses principaux ministères. C'est aujourd'hui le Bundesministerium der Finanzen (ministère des finances).
Une partie de l'espace muséal est enterré. Une autre est en plein air, sous une verrière, avec pour volonté de faire toute la vérité sur la haine et la folie de ce que les SS désignaient sous le nom de solution finale. Même vide et en ruine une salle de torture conserve son potentiel d'horreur.
On n'échappe pas à l'embouteillage (le seul que j'ai traversé à Berlin) au Checkpoint Charlie où étrangers et diplomates franchissaient la limite entre secteurs russe et américain. Appelé Charlie parce que c'était le troisième point de passage, donc C dans la signalisation phonétique internationale. 
L'atmosphère n'est plus au recueillement autour d'une pauvre réplique de guérite avec ses sacs de sable.
Juste en face une nième exposition invite le touriste à en découvrir davantage. C'est peut-être bien fait mais il ne faudrait pas être proche de la saturation pour avoir encore soif de connaissances nouvelles.

L'East Side Gallery
C'est cette fois du côté de l'ex Berlin-Est, et ce n'est pas anodin, que l'on découvre ce qui s'est voulu devenir une galerie d'art à ciel ouvert. Un an après sa chute (partielle) le pan du Mauer, comme on dit à Berlin, qui borde la Mühlenstraße entre l'Oberbaumbrücke et la Hauptbahnhof, a été proposé à 118 artistes originaires de 21 pays pour sacraliser le vestige à l'initiative de l'écossaise Chris MacLean qui fut la première artiste à y peindre en décembre 1989.

Ce geste artistique semble extraordinaire  Mais tout bien considéré il n'est pas tant original comme en témoignent les images d'archives révélant que le mur était graffité sur tout le coté ... ouest, mais pas sur la façade orientale évidemment.
L'Oberbaumbrücke est ce pont de deux étages, aux deux tours néogothiques et aux arches de briques rouges, enjambant la Spree, construit en 1986, célèbre pour avoir été fermé au trafic pendant la partition et toujours photographié avec les rames jaune vif du U-Bahn. En souvenir sans doute de cette période où les gardes empêchaient les portes du métro de s'ouvrir de manière à empêcher toute évasion vers l'ouest. Malgré tout plusieurs berlinois tentèrent la fuite et périrent noyés.

Là encore on vous proposera au début du parcours de tamponner votre passeport, preuve que vous êtes dans une zone hautement touristique.
Les fresques se déroulent sur 1300 mètres avec pour seul fil rouge : Berlin divisé et réunifiée. De nombreux tableaux suivront dont La vague humaine de Kani Alavi, la Trabi (la voitureTrabant) de Birgit Kinder et surtout le célèbre baiser fraternel entre Brejnev et Honecker que l'on doit au Russe Dimitri Vrubel.
Schamil Gimajew en a peint une très longue intitulée Worlds People-Wir sind ein Volk qui résiste tant bien que mal à l'épreuve du temps.
L'ensemble a subi rapidement les intempéries, la pollution et les graffitis. Une partie est restaurée en 2000. Ce fut insuffisant. A l’occasion du vingtième anniversaire de la chute du Mur, la Künstlerinitiative East Side Gallery a donc sollicité tous les artistes ayant peint le mur en 1990, afin qu’ils reproduisent à l’identique leurs créations sur un mur entièrement vierge et colmaté. Ce projet très onéreux a été ruiné par de nouvelles dégradations.
L'East Side Gallery est probablement condamnée à court terme, entre la stupidité des promeneurs désireux de laisser leur empreinte, l'érosion due à la pollution et la cupidité des promoteurs qui construisent à quelques dizaines de centimètres comme ce luxueux immeuble d'habitation de 63m de haut juste contre la fresque de Sabine Kunz.
Déjà le promoteur avait fait déplacer un pan de 40 mètres, parallèlement à la section initiale,pour permettre l'accès au chantier. Et les touristes sont atteints de la même frénésie qu'à Paris consistant à accrocher des cadenas porte-bonheurs pour garantir la solidité de leurs amours à la moindre grille disponible.
De nouvelles constructions surgissent aussi coté Est jusque la Hauptbahnhof qui est la gare principale de Berlin. Et parfois même le nom du bâtiment ne figure pas encore sur la carte.
A force de voir des morceaux un peu partout, comme dans le sous-sol de la galerie marchande de  Postdamer Platß ou accrochés sur des vitrines de boutiques de souvenirs autour de Check Point Charlie la séparation entre l’Est et l’Ouest est de moins en moins nette. L'urbanisation ou au contraire la végétalisation des anciens no man's land font leur oeuvre.
Il parait que les Ampelmännchen, feux pour piétons caractéristiques de l’ancien Berlin-Est, sont aujourd’hui présents indifféremment dans les deux parties de la ville. Comme si, malgré la multiplication des commémorations, on voulait inconsciemment effacer l'histoire.

Il serait vain de chercher à suivre la totalité du tracé original : le mur se déployait sur 155 kilomètres. On finit par se résoudre à zigzaguer de l'Est à l'Ouest sans s'en rendre compte. Et à trouver l'Est plus beau que l'Ouest.

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Deux chroniques littéraires, Une femme à Berlin, et Berlin sera peut-être un jour

Prochainement, j'aborderai l'architecture, les sculptures en plein air, les spécialités gastronomiques, l'insolite et la particularité d'une ville à la campagne

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