mercredi 19 août 2015

Rue de la belle écume au Théâtre Dejazet

Vous aurez beau chercher la rue de la Belle Ecume elle ne figure sur aucun plan. Mais elle se déploie au Théâtre Dejazet, lequel se cache derrière un arbre, comme l'annonce judicieusement une pancarte qui attire l'attention au moment même où vous vous dites, mais où il est ce théâtre ?

Quelque chose me dit qu'on pratique en ces lieux l'humour et la musique depuis toujours.

Mozart s'y produisit devant la reine Marie-Antoinette lors de son voyage à Paris en 1778. L'endroit doit son nom à une femme, la comédienne Virginie Déjazet, qui offre au jeune Victorien Sardou un cadre digne de ses productions. Nous sommes en 1859 et l'endroit survivra (il y a du bon à être caché) à l'ampleur des travaux haussmanniens. La place de la République s'arrête à quelques mètres. Une certaine mélancolie en émane depuis que Marcel Carné y a tourné les scènes d'intérieur des Enfants du paradis en 1945.
Coluche inaugura la formule Déjazet Music-hall le 8 février 1977. Plus tard ce sont les clowns Macloma qui le gèreront dans les années 1983-85. Il en reste quelque chose : l'humour a imprégné les lieux. 

Mais c'est surtout la musique qui fait vibrer le Théâtre Libertaire de Paris ou TLP-Déjazet depuis 1986, avec une des plus grandes figures contestataires de la chanson, Léo Ferré. D'immenses têtes d'affiche s'y sont ensuite succédé. C'est aujourd'hui de nouveau un théâtre mais sa programmation accorde en toute logique une place importante à la musique ... et à l'humour.

Il faut connaitre pour y aller mais vous ne serez pas déçu. Cette Rue de la Belle Ecume est un des meilleurs spectacles du moment.

Christian Faviez revisite les titres anthologiques de la chanson française sous la forme d'une pièce musicale. Je ne suis pas sûre qu'il faille avoir une culture musicale pour apprécier. C'est tellement bien fait que même si on ne saisit pas toutes les allusions on ne peut que goûter chaque scène, chaque morceau.
Parce que les interprètes, Emily Pello et Laurent Viel, sont d'excellents chanteurs et comédiens. Chaque pose, chaque geste, chaque pas de danse a du sens. 

Parce que les textes sont écrits en français. Ils réjouiront tous les amoureux de la chanson française. Surtout qu'ils sont remarquablement tricotés d'anecdotes sur lesquelles on aurait envie de revenir. Facile avec le CD du spectacle que l'on peut acheter à la sortie. Christian Faviez sait doser le second degré et moderniser les situations. Ainsi la Lettre au Président de Boris Vian devient un mail envoyé par un fusillé qui dénonce lui aussi la langue de bois. Si les mots changent, l'esprit demeure.

Parce que les musiciens sont eux aussi parfaits. Aussi bien le guitariste Jeff Mignot que Roland Romanelli au piano, à l'accordéon et l'accordina qui nous ont régalé de très beaux accords. C'est Roland qui a assuré la direction musicale du spectacle et c'est un immense plaisir de l'entendre sur scène. Cet artiste accompagna Barbara pendant une vingtaine d'années. Il a travaillé avec ou pour Goldman, Lama, Polnareff, et Aznavour, lequel est un des chanteurs auquel le spectacle rend hommage. Il aurait été difficile de trouver plus légitime que Roland Romanelli !
C'est assez jouissif pour le spectateur de deviner à quel artiste s'adresse la prochaine chanson en entendant juste quelques notes d'intro. Ou même de saisir au vol l'évocation fugace d'un air célèbre au coeur d'un texte dédié à un autre artiste (par exemple Enmenez-moi d'Aznavour dans l'hommage à Boris Vian) ou la citation d'une autre chanson incise dans une autre (par exemple Ces gens là dans les Cousins consacrés à Madeleine de Brel).

La musique conjugue beaucoup de genres, jusqu'à installer une ambiance jazzy, rock ou presque pop quand c'est nécessaire. Les lumières sont magnifiques. Sans surprise puisque c'est Jacques Rouveyrollis qui les a conçues, mais il n'empêche ... Jusqu'aux costumes qui sont très justes. Chaque détail est intelligent. Que ce soit le poste de radio de nos grands-parents pour clamer les nouvelles, ou la coiffure de Roland qui pour l'occasion s'est laissé pousser les cheveux à la manière de Léo Ferré, ou encore Emily, parfois mutine, parfois gouailleuse, et pourquoi pas aussi suggérant Marilyn.
Le parti pris de donner la parole aux personnages est astucieux. L'alternance des voix parlée et chantée humanise les personnages. Madeleine s'adresse au grand Jacques (Brel), le légionnaire à Edith Piaf, la môme à Léo Ferré et le jeune homme à Dalida, et ainsi de suite en passant par Félicie qui taquine Fernandel. Beaucoup d'autres traversent la scène, comme par exemple Sylvie Vartan.
Chaque chanson est un monde
Chaque air un univers
Il y a beaucoup de "si" et de "on ne sait pas". Cela aurait pu être (trop) nostalgique. Cette herbe un peu folle qui a poussé sur la terre fertile des souvenirs est tout simplement vivante. Le succès est amplement mérité et justifie les prolongations jusque fin septembre. J'espère qu'un producteur s'intéressera à ce spectacle qui vaut largement les remix des années x ou y dont la télévision abreuve les oreilles du grand public.
Le spectacle a été rodé à La Nouvelle Eve en avril 2014. Il est arrivé fin prêt au Dejazet. C'est charmant jusqu'au bout, très équilibré, sans "copier-coller" puisque ce ne sont pas des reprises mais des textes originaux. Les bravos fusent dans le public tout au long de la soirée. On pourrait avoir envie de casser les fauteuils comme au temps des soirées grandioses de l'Olympia. On reste sage et on n'oublie pas de jeter un oeil au plafond avant de partir pour admirer les fresques d'Honoré Daumier. 

Rue de la belle écume
Théâtre Dejazet,
En Août : du mercredi au samedi à 19h00 (séances supplémentaires tous les samedis à 16h30)
En Septembre : du mardi au samedi à 19h00 (séances supplémentaires tous les samedis à 14h30) (4 relâches en Septembre : Mardi 1er / Samedi 12 / vendredi 18 / Samedi 20)
41 boulevard du Temple, 75003 Paris

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