mercredi 1 mars 2017

Karamazov dans la mise en scène de Jean Bellorini

Jean Bellorini est l'enfant terrible du théâtre, déjà pluri moliérisé ... depuis 2014.

Il a reçu le Molière du meilleur spectacle pour Paroles gelées et le Molière de la mise en scène à la fois pour cette pièce et La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht.

Il nous avait enchanté ensuite avec Liliom. Je comprends donc que lorsqu'on lui a proposé de faire une création pour le Festival d'Avignon il ait choisi un grand texte littéraire plutôt qu'une pièce classique du répertoire.

Il avait déjà monté Tempête sous un crâne de Victor Hugo qui 3 heures 30 durant avait transporté les spectateurs. Il a choisi cette fois Karamazov, sans hésiter à doubler le temps de représentation dans la version originale donnée dans la Carrière de Boulbon où je me souviens d'avoir vu l'épopée du Mahabharata présentée par Peter Brook, dont il partage le même amour du texte et des comédiens. C'était en juillet 1985 (Jean était alors un bambin), dans la magnifique traduction de Jean-Claude Carrière, et on inaugurait alors ce lieu atypique plébiscité depuis.

Jean Bellorini s'est attelé lui-même à l'adaptation pour prélever ce qu'il nomme des morceaux choisis. Et il signe scénographie, lumières et musique, comme à son habitude, faisant terriblement penser à la manière de travailler de Xavier Dolan, autre artiste surdoué de la même génération.

Il ne recule pas devant un monologue d'une trentaine de minutes ... bien au contraire. C’est en entendant Patrice Chéreau lire le poème du "Grand inquisiteur" à la Cartoucherie, il y a huit ans, que lui est venue l’idée de ce spectacle.

Rien n'est gadget. Nous ne sommes pas dans un théâtre d'effets, même s'ils existent. Quand je devine l'introduction musicale de la chanson d'Adamo, Tombe la neige, je n'en crois pas mes oreilles et pourtant il n'y aura rien de ridicule. L'interprétation qu'en fait Marc Plas, (le quatrième frère, Smerdiakov) déborde d'émotion, cristallisant sa soif de vengeance, attisée au feu de sa condition de domestique. Plus tard Dmitri (Jean-Christophe Folly, acteur formidable) exprimera la puissance d'un chanteur de rock.
La conception des costumes et des accessoires scéniques a été confiée à Macha Makeïeff, metteuse en scène, directrice elle-même du Théâtre de la Criée à Marseille, qui revendique le goût pour les objets de récupération. Elle a choisi des objets qui renvoient à des éléments du quotidien : chaises, bancs, tables, lampes. Ils dessinent des intérieurs ordinaires, mais le fait qu’ils aient été chinés leur confère un passé, une vie antérieure qui ajoute de la densité à leur présence scénique. On remarque aussi un fauteuil roulant hors d'âge.
L’importance accordée aux lampes renvoie à l’effort de clarté, de compréhension qui anime chacun des personnages. Plus tard nous verrons qu'elle a judicieusement opté pour un pardessus de laine vert printemps pour Dmitri, le militaire, et une étoffe rouge cardinal pour Alexeï le religieux, une robe en lamé doré pour Katia.

Mais pour le moment, au début de la pièce, il n'y a qu'un grand espace qui a des allures de hangar ouvert, surmonté d'un toit plat, un fauteuil d'handicapé curieusement peint en vert, un lit d'enfant et un cheval de bois. Au centre une cage de verre symbolisant un salon encombrée de bougies où l'on vit replié sur soi-même. Un demi orchestre au fond, une batterie à cour. Et navigant entre tous les éléments un petit garçon désoeuvré... qui regarde le public s'installer.
Le décor n'est que partiellement présent sur le plateau à l'entrée du public mais l'œil est déjà saturé d'images. En extérieur, il aurait été légitime de poser des caravanes -comme Bellorini en a l'habitude- mais il a choisi plusieurs cages de verre, non pas pour la complexité, mais pour leur transparence qui permet de faire se dérouler concomitamment plusieurs scènes comme de symboliser une pensée en mouvement. Et puis sans doute aussi pour  l'évocation d'un cabinet de curiosités renfermant des spécimens et autorisant des images cinématographiques. Par exemple lorsque le père, Fiodor Pavlovitch,  endormi dans son fauteuil est recouvert progressivement par la neige ...
Il les fait glisser sur des rails, en mouvements d'aller-retour qui font penser à ces petits puzzles coulissants si complexes à reconstituer.

Camille de la Héronnière déboule en ménagère (il ne lui manque qu'un cabas débordant de poireaux pour qu'on le pense revenir du marché), se plante pour donner, dit-il, un point dramaturgique pour les une ou deux personnes qui n'auraient pas lu l'énorme bouquin narrant l'histoire de la famille Karamazov. On a bien compris que c'est une version moderne de la coryphée qui nous est jouée à la manière d'Anne Delbée résumant Phèdre, mais sans provoquer la même émotion, peut-être parce que les mots sont très scandés : le père appartient au type d'homme nul, débauché, bon à rien, marié deux fois, a eu trois fils, l'ainé Dmitri de sa première femme, Yvan et Alexeï de la deuxième, que dès qu'il fut veuf il avait tout bonnement laisssé tomber son enfant. Il nous prévient que nous allons voir beaucoup de comédiens.

Dit comme ça on pense que l'on va s'en tirer mais franchement on sera perdu entre les diminutifs et les surnoms comme le font toujours les auteurs russes. Un seul exemple : Dmitri est aussi mais encore Mitia. Alors je l'avoue, je n'ai pas réussi à suivre le spectacle dans son intégralité.

Mais je me suis laissée porter par les images, les sensations, et même les monologues déraisonnables de longueur tant l'éloquence, au sens noble du terme, nous émeut et nous transporte comme seule l'écriture poétique y parvient.

De quoi nous parle Dostoïevski ? D'argent, beaucoup, même excessivement, de sexe, énormément,  de religion, indubitablement, d'insectes, un peu. Il nous prévient que la sensualité est une tempête, et que la vie après la mort reste une énigme. Quant à Dieu, ce n'est qu'une hypothèse ...

Comment Jean Bellorini l'a-t-il rendu ? D'abord en le montant comme un roman policier, ce qui justifie que le spectateur soit parfois perdu, hésitant à juger de la culpabilité d'un frère ou d'un autre dans la mort du père.
Et puis en en faisant presque une fresque cinématographique, allant jusqu'à employer les énormes éclairages des plateaux de tournage, ou un gigantesque ventilateur que le public verra en action pour projeter des cristaux de neige, sortis de la poche de Grouchenka. D'ailleurs les rails ne sont-ils pas les mêmes que ceux qui permettent de faire les travellings ?

Comme toujours avec Bellorini, les comédiens sont aussi chanteurs, solo ou en choeur (très joli Hymne des Chérubins de Tchaikovsky, en ouverture, et puissant Gloria in excelsis en choeur et en canon à la fin), et tous musiciens, pour composer un orchestre de cuivres, renforcé par des musiciens confirmés comme le pianiste Michalis Boliakis qui offre en respiration du Tchaïkovski ou des musiques plus contemporaines.
Au final, on oublie les heures et on voudrait même pouvoir rembobiner et reprendre au début (possible avec le DVD du spectacle, proposé à la sortie). On salue le travail de la troupe dans sa globalité et de chacun pour ses performances, d'acteur, de chanteur, de musicien.

Et pourtant, bien entendu on n'est pas d'accord avec Dostoïevski sur bien des points. La condition féminine en prend un coup avec lui, mais le concept à l'époque n'est même pas pensable. Katia se propose  comme mobilier : Je serai le tapis sur lequel vous marcherez.

En tout cas les rôles féminins sont magnifiquement servis par Karyll Elgrichi (l’altière Katerina Ivanovna), Blanche Leleu (l’émouvante Liza) et Clara Meyer (la rebelle Grouchenka).

Karamazov d’après Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski
Mise en scène, scénographie et lumière Jean Bellorini
Traduction André Markowicz
Adaptation Jean Bellorini, Camille de La Guillonnière
Costumes, accessoires Macha Makeïeff
Musique Jean Bellorini, Michalis Boliakis, Hugo Sablic
Avec Michalis Boliakis, François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Jean-Christophe Folly, Jules Garreau, Camille de La Guillonnière, Jacques Hadjaje, Blanche Leleu, Clara Mayer, Teddy Melis, Marc Plas, Geoffroy Rondeau, Hugo Sablic

Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski est publié aux éditions Actes Sud.

Durée 5 h avec entracte
Du 28 février au 4 mars, Théâtre Firmin Gémier / La Piscine – Pôle National des Arts du Cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry
Les 8 et 9 mars, Grand R – Scène nationale de la Roche-sur-Yon
Les 14 et 15 mars, Maison de la Culture d’Amiens – Centre européen de création et de production
Du 22 au 25 mars, Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées
Du 30 mars au 2 avril et du 4 au 7 avril, Théâtre des Célestins – Lyon
Les 20 et 21 avril, Domaine d’O – Montpellier
Les 27 et 28 avril, Scène nationale de Sète et du Bassin de Thau
Le 12 mai, Espace Jean Legendre – Théâtre de Compiègne – Scène nationale de l’Oise en préfiguration
Les 19 et 20 mai, Comédie de Clermont-Ferrand – Scène nationale

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Christophe Raynaud de Lage

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