lundi 6 juillet 2020

Traces, le nouvel album de Mico Nissim

A l'inverse du poète qui dispose d'un vaste lexique pour exprimer ses émotions, le musicien pose peu de mots sur sa musique.

Le titre est un faible indice de son intention mais, à lui seul, il met malgré tout l'auditeur sur une piste, qu'il invite à suivre, ... comme il le ferait d'une trace.

Laisser une trace, c'est la question sur laquelle tout être humain s'interroge. Et Mico Nissim y apporte des réponses plurielles avec son nouvel album.

La pochette est déjà en elle-même signifiante. Elle a été réalisée par un artiste qui n'est pas spécialiste de cet exercice. Cette roulotte oubliée ou abandonnée dans le désert de Gobi a convenu à Mico Nissim.

C'est le plus vaste désert de toute l'Asie, et c'est aussi le plus froid au monde. Il attire les voyageurs épris de liberté et de grands espaces. Ses habitants, nomades, y pratiquent des rituels sacrés et c'est là que les paléontologues ont trouvé les plus grandes traces de dinosaure. On peut donc considérer que le cadre est particulièrement bien choisi.

La photo évoque presque un bord de mer, une fois que l'eau s'est retirée, laissant quelques empreintes sur le sable où l'on découvre le titre de l'album, en calligraphie manuscrite, sans majuscule, à l'instar de notes couchées sur un carnet.

Traces … Le titre parle de soi-même. C’est sans doute le type d'album qui témoigne d'une maturité. Quand on essaie de revenir sur tout ce qu’on a fait mais en créant… pour laisser ses propres traces sur d'autres, plus anciennes, qui peuvent, c'est selon, correspondre à des souvenirs ou à des cicatrices.

J'ai écouté les onze titres sans me laisser influencer par leurs intitulés, puis je suis revenue sur chacun à l'éclairage des quelques mots que j'ai considérés comme autant de pistes.

La tonalité et le détachement des notes d'Un soupcon d’innocence m'a renvoyée des années en arrière, quand j'avais découvert l'album publié en 1975 par Keith Jarrett. Je suis loin d'être une spécialiste de la musique de jazz mais les premières notes du Köln Concert sont gravées à jamais dans ma mémoire.

J'ai appris depuis que l'artiste était de fort mauvaise humeur le soir de l'enregistrement. De multiples choses le contrariaient, et notamment le piano qui n'était pas celui qu'il avait demandé. Est-ce la raison pour laquelle il commença son improvisation en reprenant le thème musical de la sonnerie de rappel de la salle de Cologne ? Par provocation ou par innocence ? L'enchainement de ces quatre premières notes est reconnaissable à jamais et cet album est réputé être un des plus importants de l'histoire du jazz.

Le jazz n’est qu’une suite de reprises des standards appartenant au répertoire des comédies musicales de 1920 à nos jours et à partir desquelles les musiciens ont créé eux-mêmes des thèmes originaux. Et si aujourd’hui le jazz se développe dans de multiples directions la citation est légitime, parfois drôle et quand elle arrive à propos, presque par effraction, elle est comparable à un petit sourire. Elle instaure, les soirs de concerts une connivence entre les musiciens ... et le public s’il est mélomane.

Nous verrons que cet album recèle de multiples citations, parfois légères, voire peu conscientes, et parfois manifestes. Dans un précédent album, enregistré avec Touré Kunda, Mico Nissim avait utilisé quelques notes des Danses polovtsiennes du deuxième acte de l’opéra le Prince Igor d’Alexandre Borodine, Le rappeur américain Warren G et la chanteuse Sissel Kyrkjebø en reprirent  le thème en 1997.

Malgré tout est conçu dans la continuité du précédent, en un peu moins sombre, glissant peut-être dans une forme de romantisme. On imagine une soirée avec des chandelles, quelques convives debout qui devisent en buvant un verre.

Blues for Arnold nous entraine dans un piano-bar où sonne une répétition de notes à la lisière de la discordance avec, à la fin, une suite presque humoristique. La référence à Arnold Schönberg est évidente, et sans doute encore davantage pour une oreille musicale qui dicernera une parenté avec sa manière de composer.

Avec Décidément on a le sentiment de rester dans le même lieu mais cette fois le pianiste s’est affranchi de toute contrainte et laisse libre cours à son imagination. On sent l’exercice, mais il est mené avec plaisir, en osant l’obstination et en s’achevant en légèreté.

My Yiddish song est peut-être le morceau que je préfère sur cet album. Il est construit comme une chanson et propose un voyage acoustique sans faire peser l’impression d’être une prouesse technique. Je pense aux nombreux films de Claude Lelouch, à la musique du grand pianiste que fut Michel Legrand, à son art pour envelopper les images d’une musique qui s’impose avec simplicité comme une évidence.

Il n’échappa pas à la tentation de l’hommage puisqu’il utilise le lied op.72 D774 Auf dem Wasser zu singen de Franz Schubert pour le film L’affaire Thomas Crown dont il composa la chanson Les Moulins de mon Coeur (The Windmills of Your Mind).

Felicity moon évoque une femme noire qui a beaucoup oeuvré pour ses frères de couleur en permettant à tant d’esclaves de passer au Canada et d’y vivre en liberté. Il faut lire ou relire Pourfendeur de nuages de Russell Banks (Actes Sud 1998). J’ai été étonnée d’y reconnaître l’ai de J’ai du bon tabac, mais il ne faut pas oublier que beaucoup de compositeurs ont compris l’intérêt qu’ils pouvaient retirer des comptines. Comme Mozart avec Vous dirais je maman ou Debussy avec Nous n’irons plus au bois ... Une fois de plus une trace s’est glissée là où on ne l’attendait pas...

C’est avec honnêteté que Mico Nissim précise que la Pavane qui suit est inspirée de la pièce en fa dièse mineur, Op. 50 que Gabriel Fauré écrivit pour le piano. C’est une danse très lente et la pièce est si connue et tant jouée qu’il était tentant d’en faire une interprétation personnelle. La pratique est courante dans le domaine artistique de reprendre une pièce célèbre et de la reconstruire. Pablo Picasso l’a fait avec les Ménines de Veslaquez, Fernando Botero a réinterprété à sa manière des centaines d’œuvres de Rubens, Van Eyck, Ingres, Monet, Bonnard ... 

Si Mico Nissim a manifestement pris plaisir à cette réinterprétation de l’œuvre de Fauré il n’a pas l’intention d’en faire d’autres qui pourraient constituer une série, même s’il est un fervent admirateur de Claude Debussy ou de Maurice Ravel, lequel a d’ailleurs également écrit une Pavane.

En tout cas celle de Fauré aura suscité beaucoup de reprises, et dans des domaines musicaux très variés. Il y eut notamment le groupe Jethro Tull dans son album The Jethro Tull Christmas Album en 2003. Le morceau reste aussi dans ma mémoire puisque j’ai travaillé sur la campagne publicitaire du parfum Loulou de Cacharel dont le spot était illustré par cette musique en 1989. Comme quoi les traces des uns croisent celles des autres.

Le morceau suivent, Who’s missin’ évoque immédiatement l’univers sonore d’Erik Satie. Voilà encore un musicien qui aura compté dans l’évolution du jazz. Le titre du morceau est un évident jeu de mots à tiroirs. Il est dédié à ceux qui « manquent », qui ne sont plus ...C’est probablement un hommage à un tragique destin familial.

Il m’a fallu un moment avant de relier le titre d’Ampelmann à Berlin. La référence ne m’est pas apparue immédiatement et pourtant je me suis longuement promenée dans la capitale allemande et je sais que c’est un des symboles de la réunification. Ce bonhomme, c’est le pompier, littéralement l’homme du feu en allemand. Il figurait sur les feux de signalisation pour piétons caractéristiques de l’ancien Berlin-Est. Mais ils sont aujourd’hui présents indifféremment dans les deux parties de la ville. Comme si, malgré la multiplication des commémorations, on voulait inconsciemment effacer cette trace de l'histoire et la brouiller.

Berlin est une ville striée de cicatrices, mais on pourrait aussi le dire de Jérusalem. Marcher dans Berlin est une expérience qui bouleverse définitivement. A contrario des villes italiennes, ce n’est pas une belle ville mais elle est propice à la création artistique. Comme si elle suscitait le besoin d’effacer les stigmates de l’horreur en provoquant le désir. La ville déploie une sorte de paysage inconscient de nous mêmes. On a le sentiment que le temps y est immobile et les murs suintent d’une mélancolie Infinie.

Le fils de Mico Nissim est Lui aussi musicien et vit à Berlin. Raison de plus pour avoir composé un morceau qui lui soit indirectement dédié car l’enfant est sans doute la trace la plus éminente que l’on peut laisser.

Nous pouvons aussi avoir chacun notre souvenir de l’Ile de Ré. Pour le musicien c’est la chanson de Claude Nougaro qui s’impose et qu’il a réécrite dans un contexte harmonique différent. Le domaine de la variété française est très riche et inspirant. De la même façon que nombre de compositeurs de chansons ont puisé dans la musique dite classique pour composer. Je pense à Serge Gainsbourg qui reprend le troisième mouvement de la Symphonie héroïque dans Baby Alone In Babylone, qui sample la 9ème Symphonie du Nouveau monde de Dvorak dans Initiales B.B.  Le canon de Pachelbel est repris dans de nombreuses musiques populaires. Par exemple Jour1 de Louane, Dumbo de Vianney, Le temps de vivre de Moustaki ...

Même Johnny Hallyday avec le thème du second mouvement de la 7e symphonie de Beethoven qu’il reprend dans Poème sur la 7e, (album Vie - 1970). Un des rares textes parlés par cet artiste.

L’album s’achève avec Plumbago for ever. Sachant que c’est un arbuste à la belle et longue floraison bleu céleste je pense par association d’idées aux Magnolias (eux aussi for ever) de Claude François. Plus prosaïquement c’est une évocation du jardin de la maison familiale niçoise.

Mico Nissim est compositeur, arrangeur, professeur, chef d'orchestre. Son instrument de prédilection est le piano et il nous offre avec cet album une large palette des traces qui l’ont nourri et qu’il a souhaité transmettre.
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Traces de Mico Nissim, Label Trois Quatre, Distribution Absilone, depuis le 5 Juin 2020

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