Le lecteur comprendra plus tard la signification de la présence de ce végétal … qui aurait aussi bien pu être une fleur de pissenlit.
Le joli-bois est un livre remarquable, encore un. Même si elle est inspirée de faits réels on est soulagé de lire qu'il s'agit d'une autofiction. Cela nous libère de l'angoisse de s'attacher aux personnages, à l'instar de la petite fille qui va prendre ses distances avec les lapins élevés dans sa famille d'accueil et qui terminent dans son assiette un dimanche par mois.
L'autrice convoque en nous toute une palette de sentiments qui hésitent entre colère, compassion, tendresse … Les chapitres sont courts et s'enchainent à l'instar des diapositives que projetait mon père devant une assemblée de curieux quand il voulait capter l'attention tout en ménageant un certain suspense.
Sujee Godard raconte son propre parcours, en construisant un personnage fictif auquel elle donne le prénom de Noah. On apprendra que le joli-bois est le nom donné par les enfants à une petite forêt derrière la maison (p. 23) à l'orée d'une bande de fougères qu'ils appellent "la jungle" parce que ces plantes leur semblaient effrayantes.
Cette forêt est pourtant le refuge de la petite fille et des autres enfants, Yanis et Leila, élevés comme elle dans la famille d'accueil d'Anne et Henry Hosberg où elle fut à l'âge de deux ans livrée comme un colis, tenant une fleur de pissenlit.
C'est une fois adulte que la narratrice nous livre le récit d'une enfance à la campagne marquée par la violence, en particulier à l'encontre de Yanis qui restera le frère protecteur … jusqu'à ce que, une fois adultes, il la repousse en invoquant qu'on a besoin d'oublier, ensemble on n'y arrivera pas (p. 110). A l'inverse elle pense qu'oublier n'est pas nécessaire, et de toute façon impossible.
Après avoir rejoint Paris pour ses études, elle s'est tournée vers le secteur associatif et est devenue travailleuse sociale auprès de femmes victimes de violence. Dans ce texte tout en subtilité, elle n'y fait pas le procès des familles d’accueil et on comprend que ses sentiments à l'égard des parents adoptifs, particulièrement Anne, sont en réalité très complexes. En particulier quand elle raconte (aussi) les jours légers, lorsque sa mère d'accueil la serre dans ses bras en lui disant qu'elle l'aime (p. 141).
Quant à sa mère, elle la voit toujours, mais peu et a le sentiment de "s'adresser à une inconnue" (p. 65). on ne peut qu'éprouver de l'empathie pour elle en lisant : je n'ai aucun repère, avec elle. Mes seuls repères sont la maison des Hosberg. Ou encore lorsqu'elle décrit son corps sans concession, en se regardant comme une sorcière (p. 103).
Ce livre est troublant par le sujet, par l'écriture, par l'ambivalence des sentiments. Il faut, je crois, le lire plusieurs fois pour en saisir les nuances, la portée, et au final en comprendre la leçon.
Le joli-bois de Sujee Godard, Double ponctuation, collection Guillemets
Sélection Hors Concours 2026
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire