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lundi 12 octobre 2026

C’était çà ou mourir de Thélyson Orélien

Voilà, je referme C’était çà ou mourir et sincèrement, la lâcheté de l’éditeur canadien est tellement minable que j’aurais aimé vous dire que c’est un grand roman. Mais, je ne le peux pas.

Il est très difficile d’avoir un jugement objectif. Disons que je me suis sentie dans une position comparable à celle qu’on éprouve après avoir acheté (assez cher) un gâteau chez un pâtissier qui m’a été recommandé et dont je m'aperçois (souvent par hasard) qu'il se fait livrer la nuit, par camion banalisé, la majeure partie de sa production soit disant artisanale.

A croire qu'il faudra bientôt apposer le label "écrit par un être humain sans le recours d’une IA" sur les livres qu'on pourra alors estimer authentiques.

On pourra dire que j’ai été influencée par toute l’affaire. Il est vrai que je l’ai lu en recherchant les traces de l’infiltration d’une IA. Que j’ai remarqué, mais n’importe quel lecteur attentif en aurait été surpris, combien il est question de mensonge, ce qui finit par être le vrai sujet du livre, avec le rire, qui est le propre du clown.

La clé est peut-être à débusquer page 101 : On joue tous. Même ceux qui croient être sincères. Le problème, c'est quand ton jeu devient ton seul langage (…). J'ai fait semblant de suffoquer, de crier (…). Et quelqu'un m'a lancé une pièce en criant : Bravo ! C'est trop vrai ! (…). Je continuais. Je n'avais plus que çà à vendre.

Oh, comme j’aurais aimé que Thélyson Orélien fasse une déclaration audacieuse au cours d’une conférence de presse de clarification en déclarant qu’il avait voulu démontrer qu’un grand juré pouvait être berné à l’instar des autorités chargées de freiner la progression des migrants. Il y avait matière, en se situant dans la lignée de celui qui avant lui avait déjà réussi à leurrer tout le monde, à savoir Emile Ajar, ou si vous préférez Romain Gary.

Il a bêtement fui et du coup laissé le champ libre aux loups qui ont tous hurlé entre eux.

Mon principal reproche, en terme littéraire, c'est l'absence de suspens, à l’inverse par exemple d’Adeline Dieudonné qui, tout en révélant l’issue fatale de Dans la jungle, réussit à maintenir son lecteur en alerte constante. Le titre du canadien annonce et prévient que l’exil sera réussi, et il l’est. 

La traversée du Brésil sur près de 6000 km "tient" en deux pages et il n'est pas cohérent qu'il soit passé par Teresina si la traversée a bien commencé à Recife où il écrit avoir volé le fameux sac Carrefour (p. 103),lequel d'ailleurs m'a fait pensé à celui dont le personnage principal de Homère Kebab ne se départit jamais, tant il est vrai -effectivement- que tous les migrants voyagent avec des sacs en plastique. 

Je connais très bien le Mexique et je n’ai pas retrouvé la moindre évocation sensible de ce qui fait la spécificité de ce pays et qu'il dit pourtant être mythique (p. 118). L’extrême bienveillance des habitants, les survivances des croyances indiennes, et surtout les couleurs qui y sont éclatantes. On ne peut pas l’avoir traversé sur plus de 3000 km sans avoir été frappé par ça.

J’ai débusqué des incohérences dans le fond  (comment se fait-il qu'il dispose tout à coup d'un téléphone portable pour télécharger une application afin de pouvoir entrer aux Etats-unis ?), comme dans la forme, des répétitions incongrues (et qui ne sont pas de l’ordre de la poésie). Certes il y a de belles formulations. La jungle du Darién qui se trouve à la frontière entre la Colombie et le Panama est une route migratoire très périlleuse empruntée par des centaines de milliers de personnes cherchant à remonter vers le nord et il est vrai que ce que j'ai lu m'a glacé le sang. Francesco, un autre migrant, la qualifie de "purgatoire". Pas l'enfer parce qu'en enfer, tu sais que tu es mort (p. 141). Malheureusement Thélyson emploie plusieurs fois par la suite cette même métaphore en écrivant à propos d'une autre zone que "Et là, l'enfer a démarré" (p. 157), puis "Et tu marches vers l'autre enfer" (p. 166).

Vous me direz que ce sont des détails, sauf que ce mot, enfer, n'est pas anodin et ne doit pas être employé sans intention particulière. Et surtout pas par un personnage qui s'exprime à la première personne (laissant entendre qu'il a vécu ce qu'il relate) en s'adressant à son lecteur en le tutoyant. Thélyson épilogue qu’il a eu recours au récit de migrants pour composer son ouvrage qui n’est donc pas tant que çà une oeuvre personnelle de fiction.

Quand on le lit en sortant de la projection des Misérables, c’est vraiment pas de chance. Thélysson n’est pas Victor Hugo, n'en déplaise à Luz qui, invité comme Thélyson Orélien dans l'émission de la rentrée littéraire de septembre 2026 animée par Augustin Trapenard, s'enthousiasme à les comparer. Je prends le pari que son  "oeuvre" ne traversera pas les siècles.

Les Goncourt se sont faits avoir par le fond, qu’ils ont privilégié à la forme dans un premier temps. Ils avaient entre les mains une histoire qui "méritait" le Prix, et puis ils l’ont conspué précisément pour… la forme.

Mais au fait qui a débusqué le pot aux roses ? Un délateur courageuse anonyme. 

En attendant, c’est un succès, quoique un peu relatif, avec 100 000 exemplaires vendus contre 200 000 pour Je voulais vivre d'Adélaide de Clermont Tonnerre (publié lui aussi aux Éditions Grasset), et qui fut Prix Renaudot. Conclusion, beaucoup en parleront sans avoir fait l’effort de le lire.

Quant à la question de la preuve de son écriture par une IA en raison de la présence de métadonnées dans son fichier numérique on peut prédire que les prochains utilisateurs seront plus malins.

Pour finir, je donne aujourd’hui la parole à cet auteur, que j’ai retranscrite de son interview à La grande librairie dont il est question plus haut : C’est pas mon histoire autobiogaphique très directe mais je peux dire en quelque sorte que c’est mon histoire dans l’émotion parce que j’ai vécu une forme d’exil, peut-être pas de la même manière. C’était peut-être (il emploie le passé et non le présent et vous remarquerez que sa syntaxe n'est pas des plus élégantes) mon histoire qui rencontre l’histoire d’autres gens.

Revoir l'émission en replay apporte un éclairage particulier. Ce livre est un évènement, disait Yannick Haennel (encore un nom donné pour le Goncourt). Ça n’a jamais été écrit avant. Quand il y a une langue comme ça pour dire l’indicible alors la langue n’a pas le dernier mot.

Livre prodigieux, commentait Amélie Nothomb qui ajoutait c’est un tour de force. Hugolien disait Luz on a besoin d’un livre comme le vôtre pour se sentir ensemble.

C’est une grande chance de voir émerger une plume comme la vôtre, concluait Trapenard.

Comment se sentent-ils tous aujourd'hui d'avoir à ce point été bluffés ? Anne Godard, invitée elle aussi ce soir là (et elle aussi en lice pour le Goncourt), a prudemment refusé de faire le moindre commentaire quand je l'ai rencontrée quelques jours plus tard pour son livre Nous aussi.

Il faut peut-être aussi rappeler que c’est le très réputé Olivier Nora qui est à l'initiative de la venue de Thélyson Orélien chez Grasset. Il a personnellement négocié les droits pour la France auprès de la maison d'édition québécoise Boréal. Savait-il alors que son propre contrat allait être révoqué ? Aurait-il cherché à jouer un bon tour à ses patrons ? Car il est difficile de croire qu’un homme de son expérience n’ait pas remarqué les failles dans l’écriture. Evidemment, au moment du départ d’Olivier Nora, l’écrivain québécois avait affirmé publiquement son soutien à l’éditeur.

Avoir plaidé une cabale raciste et haineuse liée à ses origines haïtiennes n’a pas aidé à asseoir la défense de Thélyson Orélien lorsqu’il a bien été obligé de convenir qu’il avait d’une part effectué de multiples plagiats auparavant et que d’autre part il avait effectivement utilisé l’IA. Qui pourra le croire quand il affirme que ce ne fut que partiellement ?

Toujours est-il qu'il y eut un avant et qu'il y aura un après. Le monde de l'édition, déjà fragile, n'avait pas besoin d'une telle tempête.

C’était çà ou mourir de Thélyson Orélien, publié le 9 mars 2026 aux édition du Boréal (Canada) et le 19 août 2026 chez Grasset

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