Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mardi 16 septembre 2014

Heineken fait décoller la Gaité Lyrique

Ou le service communication de Heineken est très fort ou c'est un hasard ... ou c'est les deux. Etre invité à passer une soirée dans un décor d'aéroport en pleine grève d'Air France, j'ai trouvé cela très amusant.

Voilà du dépaysement qui arrive à l'heure. Et cet évènement baptisé "Open your world" a été brillamment réussi.

S'il faut mettre un bémol je dirais que la verdeur des éclairages était un peu difficile à soutenir mais on a bien compris que l'intention était de conjuguer la couleur de la marque avec le monde de la nuit tout en évoquant l'atmosphère d'un terrain d'atterrissage.

La Gaité Lyrique s'est ainsi métamorphosée aujourd'hui à partir de 20h. Une équipe de choc l'avait entièrement redécorée en terminal d’aéroport.
La programmation musicale était annoncée sur un écran de départ qui ressemblait à un vrai à s'y méprendre. Tous les éléments familiers des jet-lagers étaient en place, de l'hôtesse en tenue réglementaire, calot compris, jusqu'au steward encravaté, en passant par de véritables chariots-repas et bien entendu les sièges sans subir les désagréments qui nous agacent comme la douane ou les frais pour excédent de bagage.
Au contraire, nous avions accès à un duty-freee très spécial où chacun put choisir un objet en lien avec une des destinations. Pour moi ce fut une sonnette fleurie que j'accrocherai à mon guidon de bicyclette.
Le choix en terme de boissons fut naturellement focalisé sur la bière à l'effigie de l'étoile rouge (qui fut consommée avec modération) présentée sur tapis roulant, mais il y avait aussi d'excellents jus de fruits.
Les bouteilles étaient siglées au nom des grandes villes. Cette série City Edition est disponible dans les cafés, bars et restaurants ainsi qu’en Hyper et Supermarchés depuis le 1er septembre 2014. D’une contenance de 33cl, elles sont vendues en pack de 6 au prix de vente conseillé de 5,43€.

Le fin du fin était d'être photographié devant le mur du photo call avec celle qui s'accorde à notre destination préférée, à condition de parvenir à trouver la bouteille correspondante, de manière à recevoir par e-mail le cliché comportant le tampon de la ville en question. Berlin par exemple :
Au lieu d'un plateau repas qui aurait vissé les invités sur un siège, il nous fut proposé des petites portions de dégustation de plats en lien avec les destinations retenues.

On a pu apercevoir dans les travées des personnalités comme l’actrice Ana Girardot (qui sera bientôt sur grand écran aux cotés de Guillaume Canet dans "La prochaine fois je viserai le cœur"), Marie-Amélie Seigner, les humoristes Camille Chamoux et Joséphine Drai, Axelle Laffont, Mathilde Serrell (Le Grand Journal), le chroniqueur Alexis Tregaro (Salut les Terriens), l'écrivain et scénariste Philippe Amar, l'acteur et membre des Airnadettes Matthias Van Kach et bien entendu le staff Heineken, à commencer par pascal Savrié, Président France Heineken.
Tout le monde voyagea ainsi en Première pour ce Tour du monde en cinq escales, toutes des grandes capitales qui ont compté dans le développement international de la marque.
Cinq ambiances se sont succédées dans la grande salle d'embarquement. D'abord Amsterdam, en toute logique puisqu'elle abrite le berceau d'Heineken.
On a gouté la musique mixée par San Proper, l'un des DJs les plus en vue en Europe depuis 2 ans, suivi d'une performance chorégraphique des Towners.
Ensuite ce fut New York avec le rivage d'une autre mer, et d'autres bateaux qui eux aussi faisaient inlassablement le tour de la pièce. Dillon Cooper assura en Hip hop alors que nous nous régalions de hot-dogs.
Les Towners revirent le temps d'une escale à Shanghai alors que les djettes résidentes Girls Girls Girls faisaient chauffer les platines.
   
Jess & Crabe étaient invités pour Rio de Janeiro, juste avant Dj Set - Leisure System featuring  Sam Barker & Hubie Davison pour célébrer Berlin.

Après avoir suivi toutes ces performances musicales et artistiques et goutés aux propositions  culinaires nous n'allions pas quitter la Gaîté Lyrique sans jeter un oeil au CityEdition BackPack x Leslie David, un sac à dos urbain chic en cuir noir qui est en vente en édition limitée chez Colette depuis le 16 septembre au prix de 170€. Vous aurez remarqué sa customisation avec les écussons des cinq capitales et un livret touristique sur chacune d'elles.
   
Ce soir 100% des vols ont été assurés et nous sommes prêts à revoyager sur ces lignes !

lundi 15 septembre 2014

Paysages de cinéastes, bilan de la 13ème édition

La programmation que Carline Diallo, déléguée générale du Festival Paysages de cinéastes, a choisie pour cette 13 ème édition a été courageuse.

Elle a proposé des films difficiles, abordant sans détour des questions qui touchaient de très près ou d'un peu moins, la violence faite aux enfants et aux femmes. Comme avec Timbuktu d'Abderrahmane Sissoko qui fut présenté à Cannes et qui était pressenti pour recevoir le Grand Prix.

L'emblème du festival, une empreinte digitale, n'a sans doute jamais autant correspondu à une édition et les films qui reçurent le trophée le méritaient amplement.

Chemin de Croix, de Dietrich Brüggemann, un jeune réalisateur allemand, traitait la question de l'intégrisme religieux dans le monde catholique. Il abordait aussi le délicat sujet de l'anorexie mentale. Un film très fort, admirable sur le plan de l'interprétation et du cadre. Il réussit à captiver notre regard en n'employant que des plans fixes, parfois très longs, à l'exception de deux travellings. Il interroge sur la place du père et témoigne combien la médecine est démunie dans des conditions aussi extrêmes. Il reçut le Prix de la photo.

La métaphore entre le chemin de croix du Christ et le chemin de vie de la jeune fille est traitée avec beaucoup d'intelligence. Il n'y a rien qui ne soit laissé au hasard ... jusqu'au mouvement de la grue qui s'élève vers le ciel au moment de l'enterrement. Tout fait signe. Il est reprogrammé à la mi-octobre. c'est un film à ne pas rater.
A girl at my door, est un film coréen assez surprenant. Il pose la question de la violence avec une certaine délicatesse. Il aborde le sujet de l'alcoolisme dans plusieurs milieux sociaux, et ses conséquences. Il ne craint pas de dénoncer l'homophobie à l'égard des femmes. Enfin il nous interroge sur la justice, le rôle de la police, les abus de pouvoir et la fragilité du témoignage d'un enfant. C'est un film qui a fait débat et je salue qu'il ait reçu une mentions spéciale du jury. C'est ce qu'on aime dans le cadre de ce festival : discuter et argumenter avec ses voisins de fauteuil en buvant un thé à la menthe, le temps de se requinquer avant de retourner dans l'obscurité.

Hope, un film français de Boris Lojkine, a lui aussi été très remarqué. Nous sommes avec lui en bordure du documentaire. Les spectateurs eurent beaucoup d'empathie pour les personnages dont on devine que la réalité était encore plus effrayante que ce qui a été filmé. La loi du ghetto est insoutenable. Les scènes de vaudou sont atroces. Carline aurait voulu que les acteurs puissent venir pour rendre compte de leur vécu mais l'absence de papiers d'identité ne l'a pas permis.

Plusieurs moments furent très forts. On retiendra l'adage de ces hommes et femmes en fuite : ne cherche pas à savoir d'où vient le vent, dis toi seulement qu'il souffle. Et puis la vision idyllique de l'Europe où là-bas le moustique boit du coca, le cafard mange des spaghettis. Un vrai jardin botanique. Une image qui justifie tous les sacrifices pour l'atteindre : cours ce jour là pour ne plus courir de toute ta vie. L'espoir puissance mille. Le film fut gratifié du grand Prix.

Il y eut aussi Gente de bien, qui est le seul film que je n'ai pas pu voir, et aussi Une belle fin, un film anglais tourné par le petit fils de Visconti. En guise de musique nous avons entendu les titres choisis pour accompagner les différents rites funéraires. La fin a dérouté nombre d'entre nous, déçus que le film ne se "termine pas bien". Question de point de vue. En tout cas la métamorphose du personnage qui s'ouvre au monde est une prouesse du comédien. Et ce fut lui qui obtint le Prix du public.
Et puis Spartacus & Cassandra, carrément dans l'univers du documentaire, nous donnant une autre vision des Roms, lassés de ne pouvoir se fixer. Les comédiens sont venus avec le réalisateur (photo ci-dessus) et leurs interventions après la projection ont permis d'élargir le débat.

Carline avait senti une forme d'usure du concept de "paysages". Le chiffre 13 était présage de bonheur. Elle a voulu faire la part belle à la musique qui fut donc le fil conducteur hormis pour les films en compétition dont je viens de parler et qui sont sélectionnés sur d'autres critères. Ce sont des films inédits, souvent de jeunes réalisateurs en devenir et que le public ne pourrait voir que plus tard dans l'année.

Le spectateur n'en a peut-être pas pleinement conscience mais la musique fait partie intégrante des films. Je vous recommande de visionner un film d'horreur en coupant le son. Vous remarquerez qu'il aura perdu tout son potentiel. D'ailleurs Massacre à la tronçonneuse sera à l'affiche du Rex le 24 septembre.

C'est Tito qui a réalisé le dessin qui a été exploité pour l'affiche, en accord avec le thème. Il m'a envoyé un petit film sur sa réalisation que je souhaite partager avec vous :


La programmation a été habilement tricotée de manière à ce qu'on puisse enchainer les films de la sélection officielle sur deux jours, en l'occurrence le week-end, permettant ainsi, et pour la première fois, à ceux qui travaillent de pouvoir tout voir.
Le festival s'est ouvert sur le bruit et s'est éteint avec le silence. Tout a commencé dans l'allégresse avec Ziveli Orkestar le soir de l'ouverture, avant la projection du film de Tony Gatlif, Geronimo (sortie nationale le 15 octobre) qui nous fit traverser le milieu gitan à un train d'enfer.
Il y eut deux films de Jacques Demy et le très fameux West Side Story. Le jeune public a pu découvrir en avant-première des films d'animation avec un musicien jouant en direct, Pat et Mat. Il est important de ne pas oublier que les enfants seront (ou pas) les spectateurs de demain. Et l'on peut se réjouir d'apprendre que la fréquentation du Rex est en augmentation.
Le cinéma bollywoodien avait largement sa place et fut apprécié. Nous n'avions pas eu l'habitude d'assister à un film féministe est engagé prônant de rendre coup sur coup ... avec un sourire désarmant et un charme incroyable.

L'aventure se clôtura avec une certaine légèreté le soir de l'annonce du palmarès avec l'excellente Famille Bélier d'Eric Lartigau dont la plupart des personnages ne s'expriment qu'en langue des signes. Le réalisateur est venu présenter son film en toute toute première projection et l'émotion le contraint à ne pas rester. Dommage, il aurait été rassuré par les réactions de la salle.
Entre temps nous avons suivi la compétition officielle en nous demandant après chaque projection si nous allions subir une pression comparable avec le suivant. C'était parfois presque insoutenable. A ceux qui lui reprocheront sa sélection Carline répondra en souriant qu'elle en a écarté de plus durs encore.

Elle commence dès Janvier à voir des longs métrages, en projections professionnelles ou en DVD pour préparer l'édition de septembre. Elle peut ainsi en voir 3 à 4 par jour, ... tous les jours. C'est au festival de Clermont-Ferrand, fin janvier, qu'elle sélectionne les courts-métrages. Et le choix de cette année était vraiment remarquable. Nous sommes plus nombreux chaque année à suivre la soirée qui leur est spécialement consacrée et le bouche à oreille est très positif. Car ce sont de vrais films ... juste plus courts que les autres.

Quelques mots des films hors compétition, choisis pour "mettre un peu de légèreté" concède Carline. Party Girl est son coup de coeur. Le mien serait plutôt Hippocrate sur lequel je reviendrai dans quelques jours.
La déléguée générale tient à poursuivre les projections en plein air, même si elles sont devenues plus onéreuses avec l'avancée technologique, contraignant à louer des projecteurs pour l'occasion.

A signaler que si les conditions de stationnement se sont complexifiées aux alentours il y a une solution à laquelle on ne songe pas assez : le parking de l'Esplanade est accessible gratuitement aux spectateurs et il n'y a plus de risque de trouver porte close au moment de reprendre son véhicule en fin de soirée.

Carline a des goûts très larges. Elle s'avoue fan de Pedro Almodovar, de Tony Gatlif comme d'Hitchcock. Elle repassera bientôt son film culte, Jeune et innocent que le maitre du suspense a réalisé en 1937. Elle adore le cinéma iranien, même s'il a perdu en dynamisme. Elle serait capable de voir trois fois de suite l'extraordinaire film de Denis Villeneuve Incendies, que j'ai chroniqué en février 2011.
Le sourire d'Anne Le Ny n'a jamais fait défaut. La réalisatrice de On a failli être amies a reconnu que le débat entre les membres aura été âpre, comme le furent les films en compétition. Les distinctions ont été décernées après des discussions enflammées.

On souhaite la même vitalité à la 14ème édition ! Rendez-vous donc en septembre 2015 au Rex de Chatenay-Malabry (92) ! Et pensez à vous inscrire en juin aux soirées d'ouverture et de clôture qui ne sont accessibles que sur réservation au 01 40 83 19 81.

dimanche 14 septembre 2014

La Taverne de Ménil, restaurant sur le boulevard Ménilmontant

Je mets des majuscules à taverne et à ménil alors que la modestie du patron a typographié l'intitulé entièrement en minuscules sur ses cartes de visite. L’endroit le vaut bien. C’est un petit restaurant qui doit avoir ouvert il y a deux ans. L'authenticité, la gentillesse et la convivialité y sont au rendez-vous.

J’ai eu la chance de le découvrir à la toute fin de l’été, quand nous avons enfin pu vivre sous le climat que nous espérions depuis des semaines. C’était un dimanche. J’avais repris le travail mais je vous assure que je me suis crue en vacances, quelque part entre la Grèce et la Turquie, alors que nous étions en terrasse sur le fameux ménilmuche, comme l’appelaient les chansonniers du début du siècle, pas celui-ci mais l'avant-dernier, ... le XX°.

Avant 1860 et son annexion à Paris par Haussmann, Ménilmontant était un village des faubourgs, appartenant à Belleville. Ménilmontant est resté ensuite un quartier populaire, et a donné son nom au 20e arrondissement. Il reste associé au quartier de Belleville, les deux étant inséparables sur les plans géographique et historique, économique et humain.

C'est là que Jean-Jacques Rousseau est jeté par terre par un dogue allemand, le 24 octobre 1776, un évènement qui est à l'origine du récit des "promenades" des Rêveries du promeneur solitaire.

Ménilmontant est le sujet de plusieurs chansons populaires :

Maurice Chevalier et Edith Piaf y sont nés. Le quartier a été chanté par Aristide Bruant en 1885, Charles Trenet en 1938 (sa chanson Ménilmontant a été reprise par Patrick Bruel en 2002), Maurice Chevalier en 1942, Camille en 2005 (avec Rue de Ménilmontant) et encore Elzef en 2007 (avec Les Demoiselles de Ménilmontant).

La carte de la Taverne de Ménil n'est pas d'influence moyenâgeuse comme l'était un restaurant a quelques mètres de là (aujourd'hui fermé hélas). Elle présente des spécialités que l'on peut déguster en Grèce ou en Turquie.

Je ne suis jamais allée dans l’un ou l’autre de ces deux pays mais j’étais avec un ami qui connaissait bien la Grèce et qui ne s’est pas trouvé dépaysé, c’est dire. Je n’ai pas clamé que j’écrivais dans un blog et nous n’avons bénéficié d’aucun traitement de faveur (je ne dis pas pour autant que j’en ai ailleurs).

Nous avons commencé par une bière fraiche, hésitant entre celle qui provient de Grèce et celle qui arrive d'Anatolie. Le patron nous a dit qu’il n’y avait aucune différence et nous avons fait des choix différents. La différence est sans doute minime mais chacun de nous a préféré la sienne, en l'occurrence pour moi l'anatolienne. Son degré d'amertume étant particulièrement léger.

A vous de vous déterminer entre Mythos, qui est une lager grecque, et Efes, qui est une pils produite en Turquie et appelée ainsi en référence à l'ancienne cité grecque Éphèse (en turc Efes), située près de la brasserie de la ville d'Izmir.
Nous nous sommes régalés. En commençant par une assiette d’entrées chaudes, un assortiment de Mezze traditionnel prévu pour une personne mais si généreux que c’est presque un menu à lui seul. Nous nous sommes partagés les spécialités qui avaient été préparées "comme à la maison", sans aucun doute.

J’ai compris ensuite ce qu’était réellement une moussaka et je ne suis pas prête d'avoir envie d’en manger une ailleurs, surtout pas celles que nous décongelons les soirs où la flemme nous fait oublier que nous savons cuisiner. Mon Dieu, quel régal !

Prendre un dessert relevait de la pure gourmandise mais le patron nous a convaincu qu’il fallait gouter le riz au lait et à la cannelle et que sa salade de fruits méritait qu’on y plonge la petite cuillère.

Heureusement que nous avions prévu une marche soutenue juste après. Le cimetière du Père Lachaise est un endroit assez magique, où l’histoire chahute l’actualité récente et où je vais de temps en temps.

La balade est à entreprendre si vous n’y avez pas encore mis les pieds : Sachez qu’Héloïse et Abélard ne sont pas des personnages de légende, que Molière et La Fontaine sont voisins pour l’éternité, que le corps du sculpteur Arman a été rapatrié de New York pour qu’il soit satisfait d’y être "enfin seul", qu’Yves Montant y a rejoint Simone Signoret …

Vous y ferez beaucoup d’autres découvertes pour peu que vous prépariez votre visite parce qu’une fois sur place, malgré les plans accrochés aux quatre coins, il ne sera pas aisé de mémoriser les emplacements.

La Taverne de Ménil
100, boulevard de Ménilmontant, 75020 Paris
01 43 66 25 39
Il n'existe pas de site dédié mais une page Facebook
Formule déjeuner en semaine : entrée/plat ou plat/dessert pour 11 euros.

samedi 13 septembre 2014

La famille Bélier, de Eric Lartigau en avant-première pour la clôture du festival Paysages de cinéastes

(mis à jour le 21 février 2015)
La 13 ème édition du festival Paysages de cinéastes de Chatenay-Malabry aura été assez éprouvante. La sélection a révélé des films assez durs, très engagés, ce qui fera dire à la présidente Anne Le Ny qu'ils furent âcres.

Nous avions envie de douceur, sans être prêts à concéder à la mièvrerie. Eric Lartigau nous a comblé avec La famille Bélier qui recevra une véritable ovation.

Le choix de Carline Diallo, Déléguée générale du festival aura été judicieux. Elle nous promet le film qui apportera la légèreté dont nous avons besoin pour faire descendre la pression, tout en restant dans le thème puisque la musique y joue un rôle prépondérant.
Dans la famille Bélier, tout le monde est sourd sauf Paula, 16 ans. Elle est une interprète indispensable à ses parents au quotidien, notamment pour l’exploitation de la ferme familiale. Un jour, poussée par son professeur de musique qui lui a découvert un don pour le chant, elle décide de préparer le concours de Radio France. Un choix de vie qui signifierait pour elle l’éloignement de sa famille et un passage inévitable à l’âge adulte.
Eric Lartigau a confié que le rôle principal était tenu par Louane Emera, qui a été révélée au public en 2013 par l’émission The Voice où elle se maintint jusqu’en demi-finale. Vous vous souvenez peut-être de cette toute jeune fille de 16 ans interprétant la chanson de William Sheller, Je veux être un homme heureux. Les 4 juges s'étaient retournés. Eric Lartigau ne pouvait pas faire meilleur choix lui aussi. Il cherchait une comédienne sachant chanter. Il découvrit une chanteuse capable de jouer.

Il a résumé son film comme le trajet initiatique d'une jeune fille devant quitter sa maison. Il a voulu pointer à cette occasion nos peurs engendrées par les séparations.

Ça commence un soir par un vêlage. On se croirait dans un ultime épisode de l'Amour est dans le pré. L'animal est tout noir. Il lui faut un nom. Ce sera "Nuit blanche".

Le générique confirme le ton : une sinusoïde parcourt l'écran, promettant qu'un courant alternatif électrisera les personnages en les secouant d'émotions extrêmes, tantôt ultra exaltantes, tantôt décourageantes. Avec entretemps des scènes d'un comique extrêmement libérateur et réjouissant.

Il y a beaucoup de couleurs, des paysages de campagne paisible. On pressent de la joie, de la bonne humeur, malgré les soucis. Paula gère les retards de commandes au téléphone tout en allant au lycée. On se demande pourquoi c'est elle qui fait ça. On comprend vite que vu qu'il n'y a qu'elle qui parle dans la famille cela créé des obligations.

On retrouve tout ce beau monde plus tard sur le marché. Paula explique comment s'opère chez eux la division du travail : elle sourit, je parle, il encaisse. La salle éclate de son premier fou rire. Elle, c'est la mère (Karin Viard, agricultrice insensée dans ses robes de top model), lui, c'est le père (François Damiens tout autant incroyable derrière sa barbe de satyre).

Il y aura mille détails drôlissimes : la couleur jaune (Poste) de leur voiture, la façon de parler des "zandicapés", le désir du père de se présenter aux élections municipales, les confrontations avec le maire sortant. Pour se préparer il s'imprégnera de la prose d'un spécialiste, François Hollande, qui a publié "Changer de destin" et quelques scènes plus loin "Le rêve français" qu'il lira avec autant d'avidité tandis que sa femme s'imprègne de la pensée de Kennedy.

Les jeunes filles parlent sans tabous de leurs désirs d'amour. 

Eric Elmosnino campe un prof de musique qui ne mâche pas ses mots pour motiver ses troupes : le chant c'est votre fosse à purin personnel. Chantez avec vos tripes ! ou encore Vous avez une pépite dans le gosier et elle est en colère. Et enfin : On va braver le sort et s'attaquer à un monument ... Michel Sardou !

Au-delà des effets comiques générés aussi par l'emploi du langage des signes (que les acteurs ont du apprendre), il y a dans ce film une vraie réflexion sur la différence et sur le regard qu'on peut poser sur les handicapés. On a envie de s'arrêter sur certaines phrases : c'est pas un handicap d'être sourd ma fille c'est une identité (comme pour d'autres la couleur de leur peau).

On assiste au cas de conscience de Paula partagée entre l'envie de vivre son rêve (monter à Paris pour devenir chanteuse professionnelle) et la culpabilité d'abandonner sa famille qui a tant besoin d'elle puisqu'elle est leur médiatrice. Entre les deux son cœur balance et on vibre avec elle. Son professeur aussi, très émouvant lorsqu'il l'accompagne à Radio France.

Les scènes de chorale sont remarquables d'intensité. D'abord parce que la puissance et la qualité des interprétations vont crescendo tout au long du film. Ensuite parce que le public prend conscience du handicap des parents quand un concert est filmé de leur point de vue. C'est en voyant l'émotion des spectateurs qu'ils réalisent le talent de leur fille. Inversement nous comprenons l'ampleur de leur silence lorsque le réalisateur coupe le son.

Très beau moment aussi quand le père demande à sa fille de chanter en posant la main sur sa poitrine pour en percevoir les vibrations. Et qu'il lui donne ensuite son feu vert pour partir ... mais en famille car chez les Bélier on reste unis à la vie, à la mort.

On ne pouvait pas imaginer une chanson plus riche de sens que Je vole de Michel Sardou :
Mes chers parents je pars
Je vous aime mais je pars
Vous n'aurez plus d'enfants, ce soir
Je m'enfuis pas je vole 
Et il faut avouer que Louane l'interprète à la perfection, avec un je ne sais quoi qui fait penser à Cœur de Pirate. Elle recevra un très mérité César du  Meilleur espoir Féminin à la Cérémonie des César le 20 février 2015.

On a beaucoup ri, et pleuré aussi mais d'une saine émotion. Et je vous plains de devoir attendre décembre pour le voir puisqu'il ne sortira pas avant.

La famille Bélier, d'Eric Lartigau, sortira en salle le 17 décembre 2014

vendredi 5 septembre 2014

Géronimo de Tony Gatlif en avant-première du festival Paysages de cinéastes

Ouverture du festival Paysages de cinéastes ce soir, dans le parc de la maison de Chateaubriand à Châtenay-Malabry (92). J'aime ce moment auquel je suis fidèle chaque année parce c'est toujours magique de découvrir un film en avant-première et en plein air, surtout dans un tel écrin de verdure.

La soirée a commencé en fanfare avec un concert de musique tsigane du Ziveli Orkestar ... choix doublement logique puisque cette 13ème édition était placée sous le signe de la musique et que le réalisateur Tony Gatlif apprécie particulièrement cet orchestre.

Il avait d'ailleurs déjà invité ces musiciens à Cannes où son film a été présenté hors compétition.

Nous devions en effet assister à la projection de Geronimo un peu plus tard dans la soirée avec un peu plus d'un mois d'avance sur sa sortie nationale. Plusieurs membres du jury étaient présents. Comme Anne le Ny, ci-dessous, qui vient de signer le films si sensible Nous avons failli être amies.
Citant Baudelaire, le président du Conseil Général, Patrick Devedjian, a souligné que si la photographie montre tout mais cache l'essentiel on pouvait dire exactement l'inverse de la musique. Celle-ci tient une place de premier ordre dans le film de Tony Gatlif et on constatera combien la comparaison est juste.
Le Ziveli Orkestar a mis une ambiance très joyeuse, donnant envie de danser à beaucoup de personnes. Les cuivres ont résonné avec ampleur : trompettes, saxophone, tuba, helicon ... s'entendant avec le violon et la batterie, elle-même renforcée par des frappés de mains que le public a scandé avec ardeur. Les 9 musiciens comme la chanteuse ont été très appréciés.
Tony Gatlif semblait lui aussi au comble de la joie, photographiant autour de lui je ne sais quelle facétie. Il n'est pas allé jusqu'aux débordements qui ont marqué Cannes où il a cassé une centaine d'assiettes. Il parait que c'est la tradition pour porter chance...
Il estima que l'accueil que Chatenay lui réservait était princier. Ceux qui le connaissent auront apprécié les allusions au titre du film qu'il réalisa en 1982, et surtout au nom de sa maison de production, Prince Films. Il est venu accompagné de Nailia Harzoune et d'un comédien.
Né d'un père kabyle et d'une mère gitane, le réalisateur a voulu témoigner que ce n'est pas parce qu'on possède un portable et tous les objets technologiques que l'on est moderne. Le mariage arrangé demeure une réalité dans l'univers gitan. Il a lui-même failli en être victime comme le fut son frère.

Il a réalisé Geronimo en s'inspirant de Roméo et Juliette, comme de West Side Story, et le film peut être ressenti comme un hymne à la musique et à la femme. La musique a pour fonction essentielle de tempérer la violence.

Il a voulu la montrer pour mieux la dénoncer et il emploie la musique comme une sorte de métaphore sonore de cette violence, et la chorégraphie comme sa représentation visuelle. Il aime autant la musique turque que la musique espagnole, en particulier le flamenco, et les deux sont présentes, avec le même tempo.
Le film se situe quelque part, dans le Sud de la France. Dans la chaleur du mois d'août, Geronimo, une jeune éducatrice, veille à apaiser les tensions entre les jeunes d'un quartier. Tout bascule quand Nil Terzi, une adolescente d'origine turque, s'échappe de son mariage forcé avec un homme plus âgé qu’elle, qui lui fait peur, mais que son clan, une famille turque, lui a choisi pour retrouver son amoureux, Lucky Molina, un jeune gitan. Leur fuite met le feu aux poudres aux deux clans. L'affrontement éclate en joutes et "battles" musicales. Geronimo va tout tenter pour enrayer la folie qui embrase le quartier.
Geronimo est un nom de mec. Il est porté par une fille aux cheveux longs, toujours en jupe et boots,  qui se déplace à grandes enjambées quand elle ne roule pas au volant d'une voiture qui s'ébroue comme une américaine des années soixante. S'il n'y avait pas cette haine qui anime les deux clans on pourrait croire que tout le monde joue aux cow-boys et aux indiens.

Avoir confié le rôle à une femme plutôt qu'à un homme renforce le personnage. Geronimo (extraordinaire Céline Sallette) est éducatrice de rue, parfois médiatrice, parfois shérif des temps modernes, capable d'envoyer un coup de boule pour calmer un importun comme de s'interposer dans une rixe qui dégénère, sans craindre de prendre des coups.

Une énergie très forte se dégage dès le premier plan. Nil (Nailia Harzoune) attrape sa robe de mariée à pleines mains et s'enfuit en courant, suivie par la caméra en un travelling de près de 10 minutes jusqu'à ce qu'elle rejoigne Lucky (David Murgia) qui l'enlève sur sa moto rugissante. On continue à suivre leur chevauchée fantastique et folle, dentelle au vent,  dans les rues désertes d’une banlieue anonyme du sud de la France.

La musique accompagne cette chevauchée, renforcée des cris rauques de la jeune fille. Ces deux là vivent une passion dévorante et rien ni personne ne pourra les séparer. Géronimo a compris que l'honneur du clan est terni et qu'il n'est pas certain que l'affaire puisse se régler à l'amiable avec de l'argent. Cette fois il faudra davantage qu'un regard et quelques paroles bien senties pour désamorcer le conflit.

Tout le film se déroule dans un univers anonyme, mais symbolique comme peuvent l'être d’anciennes usines de métallurgie à l’abandon. l'espace y est propice aux affrontements, qu'ils aient lieu sous forme de "battles" associant la danse, hip-hop ou flamenco, ou à corps à corps.

La plupart des scènes sont tournées caméra à l'épaule, quitte à faire flotter un peu l'image. Les couleurs sont saturées, éblouissantes comme le soleil qui surchauffe les esprits. Les comédiens sont pour la plupart des acteurs non professionnels, et comme leur texte ne leur était donné qu'au dernier moment le jeu s'en trouvait davantage authentique et spontané. Si bien qu'on a parfois le sentiment d'assister à un documentaire.

C'est puissant, choral et troublant. Geronimo sortira en salles le 15 octobre.

On pourra avoir envie de prolonger avec le livre de nouvelles qu'un autre réalisateur, Emir Kusturica, publie chez Jean Claude Lattès, Etranger dans le mariage, et dont la sortie en librairie est programmée pour le 24 septembre prochain.

On retrouve ici son univers si typique, mélange de fantaisie et de noirceur, de burlesque et de tragique, composant ce qu’il appelle un "réalisme magique", profondément marqué par les événements de son pays.

mardi 2 septembre 2014

A Auvers-sur-Oise dans les traces de Van Gogh

Nous voilà 30 kilomètres au nord-Ouest de Paris. Ce n'est pas la porte à coté pour moi qui habite en banlieue sud et c'est bien dommage parce que cette région du Vexin est rudement agréable. Je comprends qu'elle ait attiré les peintres.

C'est d'ailleurs sur les traces de Van Gogh que nous sommes allés aujourd'hui, amusés de constater que les jardiniers d'Auvers-sur-Oise aient repiqué des tournesols dans les bordures. Hasard ou hommage ?

Le climat ne semble pas si particulier que cela mais il y a aussi une abondante floraison de roses trémières qui n'ont rien à envier à ceux de l'île d'Aix et un figuier aux fruits juteux et délicieux se courbait sur la petite rue qui mène à l'ancienne demeure du Docteur Gachet.
On y accède par un grand portail et un escalier bucolique mais subsiste l'entrée officielle où les noms des artistes qui y sont passés sont encore gravés dans la pierre : Pissaro, Guillaumin, Cézanne et l'inoubliable Van Gogh.
Inscrite avec le jardin à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1991, achetée par le Conseil général du Val-d'Oise en 1996, la maison a ouvert ses portes au public en 2003, année du 150ème anniversaire de la naissance de Vincent van Gogh.
La maison blanche à trois niveaux, coiffée d'un toit en tuiles plates, plonge coté Sud sur les toits rouges du village et la vallée de l'Oise. Le panorama est sans vis à vis sur les collines voisines et l'évocation des tableaux est une évidence.

Le jardin toujours foisonnant apparaît dans trois tableaux de Vincent van Gogh conservés à Paris, au musée d'Orsay. Dans Le jardin du docteur Paul Gachet, le peintre représente des espèces d'allure méditerranéenne — des thuyas interprétés en cyprès, un yucca qui devient aloès —, secouées sur un ciel tourmenté par les bourrasques d'un vent aussi violent que le mistral.
Paul Ferdinand Gachet aurait dû suivre les traces de son père dans l'industrie lainière. Il préféra la médecine qu'il exerça à la Salpêtrière auprès de malades mentaux, puis dans ses cabinets parisiens. Il est éclectique et hyperactif, alternat homéopathie et allopathie, réussissant à concilier son métier et sa peinture, la littérature comme la pêche à la ligne...

Simultanément, il fréquente les ateliers d'artistes, reprend le dessin et la peinture, s'initie à la gravure. Un jour il découvre Auvers-sur-Oise, désormais à une heure de Paris avec l'ouverture d'une ligne de chemin de fer. La santé fragile de son épouse est l'alibi justifiant l'achat de la grande maison en 1872.
Pour ne pas monopoliser en quelque sorte le fil d'actualité du blog j'ai inséré cette balise pour "lire la suite" afin que seuls ceux qui souhaitent la totalité du compte-rendu y aient accès. Une fois le lien activé, je vous recommande de cliquer (doucement) sur la première photo pour activer le diaporama de l'ensemble. Je télécharge dorénavant les images en haute définition. L'opération ralentit sans doute l'affichage sur votre écran mais elle permet de les regarder ensuite "comme si vous y étiez".

lundi 1 septembre 2014

Une semaine dans la vie de Stephen King d'Alexandra Varrin aux éditions Léo Scheer

Le titre résonne comme une œuvre de fiction alors que c'est tout le contraire. Une semaine dans la vie de Stephen King est le récit d'une semaine folle que, dans la réalité, Alexandra Varrin a vécu intensément, sans intention particulière, et surtout pas celle d'en faire un compte-rendu public.

Elle est parvenue à voir, et à discuter avec l'immense auteur Stephen King lors de sa venue exceptionnelle en France du 12 au 16 novembre dernier, à l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Docteur Sleep. Elle a été de tous les rendez-vous : une conférence de presse, une séance de dédicace, l'enregistrement en direct d'une émission de télévision (La Grande Librairie), d'une émission de radio (Le Mouv), et un cocktail avant la soirée du Grand Rex. Son art de taper l'incruste m'épate tout autant que la sensibilité et la finesse avec laquelle elle choisit des cadeaux pour son idole.

Un mois plus tard les souvenirs étaient toujours très vifs et l’idée a fait son chemin de communiquer surtout sur la façon dont la fiction l'a aidée à grandir, même si cette influence ne fut pas la seule à être déterminante.

J'ai, de mon coté, eu la chance de découvrir le livre avant sa sortie en librairie et de discuter avec la jeune femme. Sans être une de ses groupies (sa célébrité est sans commune mesure avec celle de la star) j'ai pu lui confier mon admiration pour ce récit qui m'a beaucoup touchée alors que je connais très peu l'oeuvre de Stephen King.

Je suis certaine que beaucoup de lecteurs vont comme moi se retrouver dans le récit d’Alexandra puisqu’en dehors de l'effet "journal de bord" elle s’adresse à nous de manière universelle. Son livre est aussi l'occasion de quelques pages d'une rare justesse sur les motivations des grupies (p. 85), l'analyse du processus d'écriture (p. 156) ou ce qu'elle désigne sous le terme de cristallisation amoureuse (p. 193).  

Bien entendu l'essentiel consiste à comprendre comment ce qu'elle appelle "des modèles faits d'encre et de papier" (p. 21) sont "devenus des amis avec lesquels elle a appris à devenir adulte" (p. 132). Elle a parfaitement raison en soulignant que le rôle déterminant des livres, et en miroir de l'écriture puisqu'elle même concède écrire pour découvrir ce qu'elle pense (P. 119).

D’une manière générale on peut estimer que la littérature et tout ce qui est lié à l’imaginaire prend de plus en plus d'importance, et que ce phénomène s’intensifiera encore, surtout pour les gens un peu solitaires.

N'allez pas imaginer un livre ennuyeux. Elle compare (p. 27) la tranquille Franche-Comté de son enfance à l'Etat du Maine qui sert de cadre aux romans de Stephen King, une campagne profonde peuplée par des gens rationnels. Je vous conseille quand même d'y passer des vacances ne serait-ce que pour le musée de plein air des Maisons Comtoises de Nancray, le Fort Saint-Antoine et tant que j'y suis je vous recommande aussi la lecture du Domaine des murmures de Carole Martinez pour rester dans cette région.

Alexandra est capable de beaucoup de second degré, faisant du Stephen King sans le savoir en évoquant Jean-Claude Romand sans explication (p. 37). Elle a raison de souligner que rien n'est plus terrible que ce qui se passe dans la vraie vie comme la solitude, le chômage, la maladie. Ce qui effraie le plus dans l'œuvre de Stephen King ce ne sont pas les monstres, qui sont des allégories, mais ce qui est désigné. Et elle a bien raison de terminer en nous confiant les propres peurs du maitre de l'horreur.

Elle écrit aussi avec un humour corrosif à d'autres endroits. Il y a des moments très savoureux, par exemple sur son rejet des émissions de télévision au regard de sa première expérience de plateau il y a trois ans (p. 121). Elle ne le cite pas nommément mais il s'agit de Frédéric Taddéi pour Ce soir ou jamais et le plus amusant est qu'elle va le retrouver dans quelques jours à la radio.

La démarche d’Alexandra est touchante parce qu’elle est totalement sincère. Elle reconnait d’ailleurs qu’elle n’a pas tout aimé dans l’œuvre du maître King et qu’elle ne l'idolâtre pas même si on pourrait s’amuser qu’elle ait pu agir comme les inconditionnels que l’on ne voyait jusque là que dans l'univers du rock ou de la télé-réalité. Elle est pleinement consciente d’avoir agi de manière excessive : J'étais tout de même au MK2 (elle a passé 16 heures d'affilée sur la dalle pour avoir la garantie d’obtenir une dédicace le lendemain sachant qu'ils ne seraient que 100 élus parmi 3000 candidats), je devrais balayer devant ma porte moi-même avec un tracto-pelle vu ce que j'ai fait.

Elle a réellement vécu tout avec détermination, et avec calme. Elle n'avait pas initialement remarqué la mention "pour Alex" notée en accompagnement de la dédicace. Ce n’est effectivement que plus tard qu’elle la vit, comme elle l’écrit page 117.

Sa position est peu banale car elle n’est pas seulement lectrice. Elle aussi sacrifie aux séances de dédicaces organisées à la sortie de chacun de ses romans. Elle ne s’y est jamais sentie très à l'aise. Ecrire c'est d'abord partager avec des gens qui sont des anonymes, et qui font bien de le rester. Le fait de venir me voir c'est un peu intimidant ... Parfois c'est fou comme les lecteurs peuvent être à coté de la plaque en croyant avoir compris quelque chose qui est absolument différent de ce que j’ai voulu transmettre. Je ne les contredis pas et je reste souriante. Après tout c’est leur façon de voir les choses.

J'ai voulu lire le récit d'Alexandra alors même que je connais très peu l'oeuvre de Stephen King parce que j'avais été sidérée de l'engouement que sa venue en France avait provoqué. Qu'un écrivain réussisse à déplacer des foules alors qu'on affirme qu'on ne lit plus m'avait littéralement bluffée. Je l'avais aperçu en reportage. J'avais suivi la grande Librairie et j'avais regretté de ne pas avoir eu l'occasion de l'approcher. Son humanité m'avait profondément interrogée. j'ai retrouvé ce que j'avais ressenti en lisant cette description :
"Il entre sans se presser, désinvolte. Un sourire au coin des lèvres, grand, un peu voûté, la démarche hésitante. Sous les flashes qui crépitent, malgré l’interdiction, ses yeux pétillent. Mi-gêné, mi-amusé, l’air de rien, il sort de sa coquille, prend quelques secondes pour observer la foule, curieux, vulnérable, perplexe. Le temps de traverser l’estrade, il endosse une nouvelle carapace, drapé dans le statut qui a réuni ici près de trois cents journalistes venus des quatre coins de la planète  : celui de l’écrivain le plus célèbre au monde. "
A chaque fois qu’elle s’est trouvée face à cet homme qu’elle admire tant et qui représente énormément à ses yeux Alexandra a parfaitement réussi à maitriser ses élans et rester discrète. Je suis fan, mais j'ai gardé ma capacité de jugement (p. 109). Elle justifie sa position en faisant référence à Annie, la fan sociopathe de Misery, un des premiers livres de Stephen King, faisant le portrait d’une infirmière psychotique qui séquestre un écrivain pour l’avoir pour elle seule.
J’ai effectivement rencontré Stephen King chaque jour et lui aussi m'a rencontrée tout autant, même si les interactions n'ont jamais été très longues. Je n’aurais pas voulu qu’il voit en moi un double de Dolores. Je n’ai rien fait qui aurait pu le mettre mal à l'aise.
Elle avait juste osé solliciter son accord pour la photo de 4ème de couverture où on les voit tous les deux cote à cote. Alexandra ne lui a donc pas montré le fameux (et si beau) tatouage multicolore qu’elle a sur l’épaule et qu’elle exhibe sur la première de couverture, Grippe-Sou le clown de Ça, brandissant des ballons de baudruche. Elle était réfractaire à l'idée de se montrer ainsi mais elle décida finalement d’assumer ce choix, pourvu qu’il s’inscrive dans une démarche artistique.

Le photographe s’est inspiré de la scène de la baignoire de Shining. Après tout puisque ce tatouage est une réalité autant l'exploiter pourvu que la mise en situation soit contrôlée. Le cliché est très réussi, évoquant une pochette de disque ou l’affiche d’un film qui aurait pu être signé par David Lynch.

Stephen King l’aura découvert en feuilletant le livre qu’elle lui a transmis par le biais de son assistante accompagné d’une version en anglais, qu’elle a rédigée elle-même, au prix d’un grand effort. J’en ai encore les yeux qui saignent, avoue-t-elle.

L’éditeur de Stephen King étant Albin Michel, on aurait pu comprendre qu’elle propose son manuscrit à cette maison d’édition mais elle est restée fidèle à Léo Scheer qui la suit depuis ses débuts. Il connaissait ma passion pour Stephen King. J’en avait parlé avec lui avant de commencer. J‘avais songé d’ailleurs à me lancer dans un essai sur le sujet avant que je sache que Stephen King viendrait à Paris. Aujourd’hui je ne regrette pas d’avoir attendu. Le résultat n’aurait pas été si personnel.

Face à ma surprise de ne pas comprendre pourquoi ni comment elle ne croule pas sous les propositions elle raisonne en riant que tout est de sa faute parce qu’elle ne "réseaute" pas suffisamment. J’espère qu’elle se trompe et qu’elle sera vite contactée pour une publication en langue anglaise. Elle reconnait espérer modestement malgré tout au moins un e-book en version anglaise. Si elle n’est pas complètement satisfaite de sa traduction il semblerait qu’elle soit tout à fait correcte, d’après les premiers lecteurs confirmés qui l’ont lue. 

Ce livre aura changé sa vie, sans doute plus profondément qu’elle ne le pense au moment où nous nous sommes parlé. Elle n’a que quelques échos de journalistes, positifs mais encore rares. Des salons et des séances de dédicaces commencent à être programmés. Des rendez-vous sont pris. Une émission de radio. Pour le moment elle ne ressent pas d’angoisse, mais elle redoute d’être surexposée. Tout ira bien tant qu’elle réussira à parler de quelqu'un qu’elle aime sans parler d’elle.

On débusquera malgré tout entre les lignes des confidences la concernant. Rien de très scandaleux. Sa maman a lu le livre et sa réaction fut positive.

Alexandra Varrin m’apparait doucement rebelle, encore en construction. Si j’ai été choquée qu’elle cite Miossec (p. 178), elle s'en est défendue en reconnaissant ne l’avoir jamais écouté, tout simplement parce qu’il n’appartient pas à son paysage musical. Elle a été élevée les trois quarts du temps par ses grands-parents qui écoutaient "de la musique de grands-parents, comme Gilbert Bécaud" et ce qu’elle aime c’est plutôt le rock, des chanteurs comme Marilyn Manson, Nine Inch Nails ou The Dresden Dolls ... Elle a formé ses goûts au fil du temps, choisissant d’abord les albums de manière instinctive, par rapport aux pochettes.

Jusque là Alexandra Varrin écrivait des livres qui s’apparentaient à des autofictions. Je suis en train de sortir de cette vague qui sert à donner une version idéalisée de soi-même. Je sens les choses changer. Vous remarquerez déjà qu’une semaine dans la vie de Stephen King s’achève sur une note positive, ce qui est très nouveau pour moi. Jusque là je me cachais derrière le sarcasme, peut-être parce que je manquais encore de maturité.

Alexandra n’est pas écrivain à plein temps. Elle est née en 1985 et vit à Paris. Elle a suivi une école de commerce après un Bac ES, suivant en quelque sorte un parcours logique pour ce qu’on appelle "une bonne élève". Elle exerce un métier dans un domaine éloigné de l'écriture, ce qui la satisfait finalement pleinement. Ses collègues ne sont pas tous au courant de sa double vie mais ceux qui ont lu ses livres partagent sa joie.

Ecrire restera cathartique et passionnel. Ce qui aura changé c'est sa manière de fonctionner. Alexandra n’a pas de rituel d’écriture. Elle écrit quand elle a une idée, souvent le soir, voire la nuit, peu importe les heures, le plus vite possible pour conjurer la peur de se lasser du sujet, (elle dit que cela lui est déjà arrivé). Elle est en route pour un nouveau roman, le sixième, qui se trouve au stade du premier jet.

Après notre entretien j'hésite entre me précipiter sur un livre de Stephen King (que je connais à travers les films qui ont été tirés de ses ouvrages) ou un roman d'Alexandra. Deux fortes envies que je ne dois pas être la seule à ressentir.

Une semaine dans la vie de Stephen King d'Alexandra Varrin aux éditions Léo Scheer
Photo d'A. Varrin avec S. King © D.R. Jérémy Guerineau / Club Stephen King

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