mardi 27 décembre 2016

Terabak de Kyiv

On annonce Terabak de Kyiv comme un spectacle de cabaret. Mais c'est bien davantage. Pour moi qui vais souvent voir le cirque dit contemporain, j'ai ressenti des émotions d'une intensité comparable à des représentations de très haut niveau.

Ce serait plutôt le déroulement de la soirée qui s'inscrirait dans une ambiance de cabaret. Qui plus est accessible aux enfants, ce qui, là encore, est inhabituel. Et puis, bien sûr, même si je n'en ai pas eu le temps, on peut aussi dîner sur place, des plats mijotés en lien avec le thème, un bortsch par exemple. Nous sommes sous chapiteau mais nous bénéficions d'une chaleur confortable, il faut le savoir aussi.

L'orchestre se devine en ombres chinoises derrière le rideau. Bienvenue à la Baraque nous promet une chanteuse de sa voix gouailleuse. Les Dakh Daughters lancent la soirée, avec une musique rock teintée de folklore ukrainien dans une atmosphère brechtienne, peut-être parce qu'elle parlent aussi en allemand, avec un joli accent, et même quasiment toutes les langues, c'est l'impression qu'elles donnent. Et croyez moi, elles déménagent derrière leur maquillage très blanc et très noir. Et puis c'est si rare un orchestre cent pour cent féminin.

Chanteuses et musiciennes, Nina Harenetska, Ruslana Khazipova, Tanya Havrylyuk, Solomia Melnyk, Anna Nikitina, Natalia Halanevych et Zo ont été élèves de Vlad Troitsky au Conservatoire de Kiev puis elles ont rejoint le Théâtre Dakh. Elles ont été révélées sur la scène française grâce au Monfort Théâtre en 2013, avant de jouer dans de nombreux festivals qui témoignent d'un parcours international très fécond.

La présence de l’orchestre sur le plateau apporte une dimension supplémentaire. D'abord pour le plaisir parce que les sept filles sont multi-instrumentistes, depuis la boite à musique jusqu'au clavecin, sans oublier la batterie et la guitare. On entendra au cours de la soirée des airs rythmés de rock et aussi plusieurs épisodes franchement baroques. Leur rôle dépasse l'accompagnement. On remarquera qu'elles peuvent se placer de manière à sécuriser une acrobatie.

Un bonimenteur annonce le premier numéro après nous avoir fait la leçon de morale habituelle sur le fonctionnement des portables. Le bonhomme n'est pas tout à fait classique. A ce stade on ne sait pas encore si on doit l'entendre au second degré : essayez d'être autonomes au niveau émotionnel ! nous lance-t-il.
Julieta Martin empoigne le mât chinois et entreprend une évolution langoureuse au son d'une boîte à musique cristalline. Née en 1992 en Argentine, cette artiste a découvert le cirque très jeune et elle entretient une relation quasi passionnelle avec cet agrès si particulier.

Le parquet grince. La jeune femme glisse avec une allure animale, jouant avec ses cheveux comme s'il s'agissait d'antennes. Elle dégage un côté Lily Marlène, danse autour de la lune, à gauche, à droite et en spirale, s'arrêtant net stoppe à la fin du numéro sous une pluie de paillettes dorées.
Juliette on avait dit pas les paillettes ! reproche l'ersatz de M. Loyal. S'ensuit une séance de balayage acrobatique faisant oublier qu'on démonte le mât chinois. Le technicien de surface s'appelle Matias Pilet, et il a été formé à l’Ecole Nationale des Arts du Cirque de Rosny en 2008, où il ne veut pas  choisir entre l’acrobatie et la danse. Depuis il danse l'acrobatie d'une manière chaplinesque. Il joue la maladresse en enchaînant des ralentis et des accélérations. Le commentateur peut bien se moquer en lui suggérant d'apprendre à canaliser son énergie, il y a bel et bien un projet artistique en filigrane. Ses envols sont quasi magiques, même si le trampoline fournit une énergie précieuse.
 
A propos de magie, il est temps que notre présentateur tombe le masque et révèle son propre talent. Yann Frish, est fasciné depuis l’enfance par les techniques magiques, qu'il a commencé tout seul à reproduire avant d'intégrer l’école de cirque du Lido (à Toulouse). Il est sacré champion de France puis d’Europe en 2011 avec le numéro "Baltass" qu’il tourne partout en France et à l’étranger et où il démontre d'autres facettes de son talent en jonglage et clownerie.
Il multiplie les créations depuis. On le voit dans le Plus grand cabaret du monde ou à l’Olympia, où il accompagnait la première partie du concert d’Ibrahim Maalouf, "Illusions" en 2014. Ce soir il nous amuse avec ses interventions comiques mais il nous bluffe avec des numéros de cartes extrêmement alertes. Tout le monde voit très bien grâce à un miroir géant placé de manière à focaliser le regard sur les mains du manipulateur. Le public réagit au quart de tour, prêt à jouer le jeu dès que la peluche bleue atterrit entre des mains innocentes. Cette fois c'est Marina qui est descendue de scène pour souligner les effets au clavecin.
On regrette que ce soit si vite fini. Les Dakh Daughters évoluent parmi les spectateurs le temps d'installer les gros tapis et la structure.
Oscar Nova Fuente va nous étonner avec son numéro de sangles. Né à San Martin de Valdeiglesias (Espagne) il s’intéresse aux arts de la scène, en particulier au théâtre et à la musique mais commence des études d’ingénieur, tout en suivant des cours à l’école de cirque de Madrid. Il se décide ensuite pour se consacrer totalement à sa passion pour les sangles où il fait preuve d'une souplesse incroyable (il est aussi contorsionniste).
 
Quant au duo de cadre aérien mené par Daniel Ortiz & Josefina Castro, il témoigne d'un art quasi parfait. On devine la difficulté mais on se laisse porter par leur talent et leur légèreté qui tient de la danse. Les artistes se sont rencontrés à l’école de cirque La Arena, près de Buenos Aires. Il est porteur, elle est voltigeuse. Ils décrivent l’univers de leur duo comme chaotique et très coloré. Couple dans les agrès mais pas dans la vie, ils racontent une histoire de couple avec ses séductions, ses rapprochements et ses disputes. Comme une catharsis de toutes leurs tensions. Leurs évolutions touchent au sublime, même en cas de chute (comme ce soir), rappelant que tout est bien pour de vrai... et dangereux.
Benoît Charpe est tout aussi stupéfiant lorsqu'il évolue avec son monocycle sur le trampoline qu'il a imaginé spécialement pour son numéro. Il a joué avec Shirley & Dino, Julot des Cousins, est passé lui aussi à la télévision dans Le plus grand cabaret du monde et a été primé au Festival Mondial du Cirque de Demain en 2008. Il est capable de danser avec son engin sur une musique hip hop ou rap . Il sait tout faire, jusqu'à un saut périlleux sous une poussière d'or.

Restera à faire le ménage ... et hop si on recommençait !
Les musiciennes nous font le plaisir d'un rappel avec un de leurs titres les plus connus. Les saluts sont très applaudis et partagés avec Stéphane Ricordel, le metteur en scène, appelé par la troupe. Et ensuite on peut rejoindre les artistes pour une petite danse.

Si vous n'êtes pas encore convaincu regardez cette petite vidéo qui et bien représentative de l'esprit du spectacle.


Terabak De Kyiv
cabaret • cirque • création de Stéphane Ricordel et les Dakh Daughters
Stéphane Ricordel metteur en scène
Vlad Troitsky composition musicale avec les Dakh Daughters / Nina Harenetska, Ruslana Khazipova, Tanya Havrylyuk, Solomia Melnyk, Anna Nikitina, Natalia Halanevych et Zo au chant et à la musique
Avec les artistes circassiens : Daniel Ortiz et Josefina Castro Pereyra cadre, Benoît Charpe monocycle sur trampoline, Julieta Martin mât chinois, Oscar Nova de la Fuente sangles, Matias Pilet acrobate et Yann Frish magie
Amandine Galodé création et régie lumière
Production : Le Monfort, Drôles de Dames & Blue Line Création
Au Monfort 106 Rue Brancion, 75015 Paris - 01 56 08 33 88
Du 16 décembre 2016 au 14 janvier 2017

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Christophe Renaud de Lage, Marie-Françoise Plissart

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