samedi 10 décembre 2016

Lancement du Prix du lecteurs d'Antony, millésime 2016

J'ai pris l'habitude depuis des années de me faire l'écho du Prix des lecteurs d'Antony (92) qui m'a permis de faire de belles découvertes. J'espère chaque fois éprouver un plaisir comparable à la lecture du premier à avoir gagné ce prix, la Cage aux lézards.

Le lancement a eu lieu ce matin à la médiathèque Anne Fontaine autour d’un café. Au programme 8 romans, 4 polars et 4 histoires vraies et j'ai fait un premier choix un peu au hasard (en fait pas vraiment) dans chacune des sélections. Comme toujours, la catégorisation d'un livre ne peut jamais être exacte. Cette année les porosités s'infiltrent entre elles. Et aucun n'a provoqué de coup de coeur justifiant que je lui consacre un billet spécial.

Vous pourrez donc lire plus loin mon avis (personnel) sur Au commencement du septième jour de Luc Lang catégorie romans, Vi de Kim Thuy en catégorie Histoires vraies et Stasi Child de David Young, en catégorie Policiers.

Tout d'abord je voudrais faire une remarque générale sur le choix des titres, qui ne sont pas très représentatifs des trois catégories. Nous avons majoritairement des romans noirs entre les mains. Tokyo Vice appartient au genre polar même s'il est dans les bio et Tout ce qu'on ne s'est jamais dit également alors qu'il a été glissé parmi les romans. Pourquoi avoir eu peur d'annoncer plus de 4 polars ?
Quant à Vi c'est une fiction alors qu'on nous l'annonce comme une autobiographie. Il n'y aura peut-être que 2 histoires vraies dans la catégorie. Ce sera compliqué de voter.

Au commencement du septième jour de Luc Lang
538 pages ... Ce qu'on appelle un pavé. Ce n'est pas le nombre qui pèse, c'est le mode d'écriture que je perçois comme "envahissante", ne m'autorisant pas à échafauder mes propres hypothèses.

4 h du matin, dans une belle maison à l’orée du bois de Vincennes, le téléphone sonne. Thomas, 37 ans, informaticien, père de deux jeunes enfants, apprend par un appel de la gendarmerie que sa femme vient d’avoir un très grave accident, sur une route où elle n’aurait pas dû se trouver.
Commence une enquête sans répit alors que Camille lutte entre la vie et la mort. Puis une quête durant laquelle chacun des rôles qu’il incarne : époux, père, fils et frère devient un combat. Jour après jour, il découvre des secrets de famille qui sont autant d’abîmes sous ses pas.
De Paris au Havre, des Pyrénées à l’Afrique noire, Thomas se trouve emporté par une course dans les tempêtes, une traversée des territoires intimes et des géographies lointaines.

Sentiment de douche écossaise entre des averses d'affection (quelle manière touchante Thomas a d'appeler ses enfants les tigrichons), des avalanches de considérations que je finis par scruter en diagonale (et j'en assume la culpabilité), des nappes de brouillard quand je bute sur quelques anomalies géographiques ( est-ce que le jour où je deviendrai auteur j'emmènerai moi aussi dîner mes personnages à l'Auberge du Bout du monde de Saint-Adresse ? la région du Havre ne sera peut-être plus la destination à la mode ....). Quatre jours que je tourne les pages avec attention et je ne suis rendue que page 208. Je n'ai pas l'endurance de Thomas qui, arrivé au tiers d'un livre de Mac Carthy se sent agrippé par l'histoire. Je lâche.

Pour me rendre compte en reprenant le roman quelques jours plus tard (foutue culpabilité), à mon retour d'un week-end passé à Evreux, que Thomas a traversé la ville en empruntant l'Allée des soupirs (p. 153). Mais comment a-t-il pu faire puisqu'elle est sans issue ? Je l'ai constaté la veille. Pourquoi diable Luc Lang cite-t-il cet endroit dont personne ne connait l'origine du nom ? il y a de quoi ... soupirer.

J'aurai bientôt une occasion de l'interroger car son nom figure sur la liste des auteurs invités à une rencontre littéraire où j'ai prévu de me rendre. Luc Lang parle d'ailleurs très bien de son livre et l'écouter donne envie de le lire. Il prêche bien. C'est sans doute moi qui suis en cause si je ne suis pas parvenue à le suivre dans ce qui m'a semblé une traversée de désert. Un chemin de grande randonnée qui m'aura essoufflée si vous préférez.

J'ai essayé pourtant. je me suis accrochée en faisant le grand écart entre des phrases superbement tournées et d'autres, représentatives du langage parlé actuel. Mais ce déjeuner (pages 115 et suivantes), qui peut franchement en suivre le fil ? Les dialogues s'enchaînent sans tiret ni retour à la ligne. Les idées se bousculent. Il faut avoir vu l'Exercice de l'Etat, excellent film au demeurant, pour comprendre l'allusion ... À cause de l'accident, et encore, ce n'est pas certain. Bref, je renonce parce que l'objectif majeur n'est pas que le livre soit bon ou pas mais qu'il procure du plaisir, ou qu'au minimum il impacte quelque chose sur ma vie. À part me donner envie de repasser par cette allée des soupirs vérifier mes doutes. Parce que la probabilité est restreinte.

Le sujet est pourtant intéressant. L'homme est spécialiste du traçage ... Vous savez ces bracelets électroniques et autres innovations qui permettent de mesurer tout ce qu'on fait, peut-être ce qu'on pense aussi et surtout d'anticiper l'avenir comme en témoignent les applications développées en santé connectée. Je commence à en connaître un rayon : je relis la thèse que ma fille est en train d'écrire sur le sujet. Pour le moment, elle est au Mexique ... et je m'inquiète de savoir si elle va rencontrer une louve (ceux qui ont lu le livre In extenso comprendront ma frayeur, les autres seront perdus, logique. ils penseront que je fais une digression, et pourtant pas du tout).

Ce roman divisera, c'est certain. 
Stasi Child de David Young
Aurais-je plus de satisfaction avec celui-ci ? Je ne suis pas fan du genre policier mais l'action se passe à Berlin, bien avant la chute du mur, et je voulais effectuer une plongée dans cette ville que je pense bien connaître. David Young -qui est un anglais- s'est inspiré de faits réels pour élaborer ce thriller (qui donc aurait pu lui aussi se retrouver dans une autre catégorie que le polar). Il peint un pays où, pour sauver sa peau, chaque citoyen acceptait de devenir au moins un informateur, au pire un espion à la solde de la Stasi.

J'ai retrouvé quelques sensations (mais je ne suis pas sûre que tous les lecteurs les partageront. Les descriptions sont loin d'être du niveau de Berlin sera peut-être un jour de Christian Prigent dont je recommande la lecture). Qui pourrait croire que Berlin est lacérée de rails de chemin de fer tout à fait repérables dans l'Ostpark de Gleisdreieck, en plein coeur de la ville ?
Il faut avoir traversé le fameux Check Point Charlie et vu le mur déchiré pour en deviner la structure. David Young n'est pas Balzac. Ses évocations sont des lignes de fuite à peine esquissées.
À Berlin-Est, 1975, au temps du Mur, la méfiance est la règle et la confiance, un luxe. Vous ne saurez jamais quelle question peut vous trahir.
Dépêchée près du Mur pour examiner le corps d’une adolescente abattue par balle, le lieutenant Karin Müller ne pense qu’à remplir son devoir. Sa loyauté envers le régime a toujours été totale.
Au premier abord, tout ressemble à un fait tristement ordinaire : la jeune victime a tenté de fuir vers l’Ouest, dans l’espoir de trouver un avenir meilleur de l’autre côté du Mur. Il existe aujourd'hui de nombreux postes de recueillement, abondant en panneaux explicatifs, en allemand et en français, avec témoignages audio ... La mémoire de victimes comme la jeune fille du roman est célébrée par des disques métalliques, insérés dans le pavage, à l'endroit où ils ont effectué leur tentative de franchissement du mur.
Sauf que dans le roman les empreintes dans la neige racontent une tout autre histoire. A l’image de ces traces de pneus, appartenant à une voiture dont la marque est emblématique des automobiles transportant les hauts dignitaires du pays.
Pourquoi la victime essayait-elle de rejoindre à tout prix la partie Est du pays ? Et que se passe-t-il vraiment dans cet institut de redressement pour jeunes d’où elle venait de sortir ?
Malgré les ordres de ses supérieurs qui cherchent à étouffer l’affaire, la policière poursuit ses recherches. Mais parfois, rien n’est plus dangereux que de poser des questions.

432 pages, voilà encore du lourd. Tout le monde s'accorde à estimer que ce premier roman relève du génie. Qui suis-je pour oser critiquer alors ? Je ne suis pas faite pour lire le sordide, encore moins le glauque, apprécier la cruauté,  et démêler le vrai du faux car les tromperies et les mensonges sont les ingrédients de base de David Young. Je n'ai pas besoin d'un si gros volume pour savoir qu'à l'Est la dénonciation est un sport national. Outre les incongruités probablement inhérentes au genre (je suis toujours béate d'admiration qu'on puisse courir avec une balle dans la jambe sans avoir besoin de la moindre ellipse pour faire progresser la narration) il y a tellement de violence que mon cerveau se paralyse pour ne pas subir l'overdose.

Le récit progresse en alternant les confidences d'Irma dans le passé pour faire le pont avec le présent au présent et la voix de Karin qui mène l'enquête avec une détermination sans faille même quand on la confronte à la trahison, réelle ou supposée, de son mari. On y croit ... jusqu'à ce que ce soit insoutenable.

L'auteur a suivi des études de lettres à Bristol Polytechnic. Stasi Child est son premier roman. Il a remporté le CWA Endeavour Historical Dagger Award 2016 et est sélectionné pour être adapté en série télévisée.

Vi de Kim Thuy
Allons plus loin encore. Après la Normandie, Berlin, je trace jusqu'au Vietnam avec Kim Thuy dont on me vend le roman comme un récit autobiographique. Manque de chance, jamais deux sans trois. Nouvelle déception. Non pas que cet ouvrage soit mauvais. Il est délicieusement poétique. Mais ce n'est pas du tout un récit de vie. C'est le livre le plus fictionnel que cette auteure (que je connais, voilà pourquoi je peux l'affirmer) s'est décidée à publier.
 
Après Ru qui était un récit très largement autobiographique, elle avait commencé à plonger dans le roman avec Mãn, chez Liana Levi, en mai 2013, dans un style qui crépitait avec la même musique, en s'appuyant sur les ingrédients de la culture vietnamienne pour enrober le récit.

L'auteure est adepte des messages codés. Elle a tenu un restaurant à Montréal dont l'enseigne Ru de Nam, lui inspira les titres de ses deux premiers livres. Ru signifiait par ailleurs berceuse dans sa langue d'origine, Man "parfaitement comblée". Le titre du troisième est aussi bref, Vi, et c'est le prénom de l'héroïne dont elle construit le parcours, censée être "précieuse minuscule microscopique".

Il faut savoir qu'au Vietnam on est en général l'inverse de ce que l'on dit être. Quelqu'un qui s'appelle Blanche aura comme par malchance la peau mate et donc la jeune Vi est très forte, alors que celle qui traversait Man vivait un bonheur fragile (loin d'être comblée).

Au temps de l’Indochine, le domaine de la famille Lê Van An englobe d’immenses terres et une vaste demeure où s’affairent près de trente domestiques. C’est là que naît le père de Vi, avec le destin d’un prince comblé que l’histoire va déchoir de son royaume. Dans l’ombre dévolue aux femmes, son épouse dirige d’une main de fer l’exploitation fragilisée par les réformes, puis la guerre. Lorsque Vi voit le jour, le dix-septième parallèle sépare déjà le Nord du Sud. La réunification et la chasse aux possédants l’obligent à fuir son pays sur un bateau de fortune. En quittant Saigon pour Montréal, celle dont le prénom signifie «minuscule» et «précieuse» devra apprendre à apprivoiser la grande vie et ses tumultes. Et à saisir les hasards qui lui ouvriront à nouveau, un jour, les portes du pays natal.

Kim Thuy conserve sa passion pour la cuisine qui est toujours un ingrédient essentiel et sensuel de son écriture. Le procédé est ancré dans la culture vietnamienne puisqu'on ne dévoile pas ses sentiments par des mots mais par des actions, comme la confection d'un plat. Rien d'étonnant donc à ce que la mère de Vi séduise son père en lui préparant un café très particulier à partir de déjections de civette sauvage (l'animal a mangé des cerises de caféier). Le breuvage a un goût soyeux, loin de la douceur du café sucré au lait condensé comme les vietnamiens se plaisent à le boire (p. 19).

Les sens ont une importance capitale dans tous ses livres, et Vi n'échappe pas à cette qualité. probablement parce qu'élever un enfant autiste l'a amenée à communiquer avec cette dimension là quand les mots sont sans effet.

Les parents et les grands-parents ont une importance déterminante car dans la culture vietnamienne où le succès d'un enfant est imputable à ses ancêtres. Ses échecs aussi d'ailleurs (p. 58). Alors l'histoire de la jeune Vi n'est racontée qu'après plusieurs détours qui permettent de camper les caractères de ses ascendants.

Le Vietnam influence toujours sa façon de penser. Du point de vue de l'écriture, cela se voit à travers les proverbes ou les dictons qui mènent l'écriture. Ainsi, un dicton vietnamien prétend qu'à chaque pas qu'on fait on ramasse un panier de connaissances. Elle fait donc voyager la jeune femme du Vietnam vers les Etats-Unis, le Canada, la Chine et même le Danemark. Ce voyage physique procure un cheminement intérieur et fait de ce livre un roman d'apprentissage.

L'auteur exprime en interview avoir cherché à exprimer dans son livre ce qu'elle aimerait être mais elle avoue que sa vie est bien moins riche que celle de son héroïne.

Me voilà désorientée et bien en peine d'émettre un avis constructif sur l'attribution du Prix. Espérons que dans une des trois sélections il y aura un vrai coup de coeur ...
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Au commencement du septième jour de Luc Lang, chez stock, en librairie depuis le 24 août 2016 
Stasi Child de David Young, traduit par Françoise Smith, en librairie depuis le 13 octobre 2016
Vi de Kim Thuy, chez Liana Levi, en librairie depuis le 2 mai 2016

Le samedi 28 janvier à 16h aura lieu une rencontre avec des auteurs et des éditeurs de la sélection à l’Espace Vasarely d'Antony. Pour ma part je ne pourrai pas y participer cette année puisque je suis requise à une autre rencontre littéraire (où je rencontrerai Luc Lang ... hasard de la vie). Je suivrai par contre celle du 25 mars à la médiathèque pour une discussion gourmande autour de la sélection.

Nous avons jusqu'au 12 mai pour voter sur place (urnes à Anne Fontaine et à Arthur Rimbaud) ou sur le site des médiathèques. Les 3 lauréats seront annoncés le samedi 13 mai à 10h30 lors d’une présentation de coups de cœur.

Un tirage au sort parmi les bulletins de vote permettra à 10 gagnants de remporter des Chèques Lire valables à la librairie La Passerelle d'Antony.

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