lundi 13 mai 2019

La cérémonie de la 38 ème Nuit des Molières


Ayant assisté à la cérémonie en contre-jour, les réactions de la salle me sont arrivées de loin, par écran interposé, mais j'ai par contre senti les vibrations des artistes récompensés qui sont venus à la rencontre de la presse après la réception de leur statuette ou qui se sont exprimés ensuite en fin de soirée, quand la pression a commencé à se relâcher.

Puisque telle est mon habitude je ne dirai pas ce qui doit demeurer de l'ordre du privé malgré la tentation de partager la surprise et l'amertume (légitime) de certains. Sans remettre en cause son talent je dirai tout de même à ceux qui se sont étonné que Blanche Gardin puisse recevoir un Molière deux années de suite que le règlement n'exclut pas cette opportunité.

Il prévoit "simplement" qu'un spectacle ayant reçu un Molière n'est plus éligible (or elle présentait un autre spectacle). Je ferai observer aussi que l'humoriste a semblé défier l'assistance en terminant son intervention en donnant rendez-vous l'année prochaine (ne dit-on pas jamais deux sans trois ?). Quel chemin accompli par celle qui se plaignait en mai 2017 que l'humour était un sous-genre et où elle se qualifiait alors de petite humoriste de rien du tout.

Nous ne sommes sans doute pas au bout de nos surprises avec celle qui l'an dernier avait insisté pour remettre (je cite Zabou) le Molière de sa catégorie, le Molière de l'Humour. Elle qui était la seule femme nommée l'année de l'affaire Weinstein avait conclu : le jour où j'ai un prix il n'a aucune valeur.

Impossible de faire semblable conclusion cette fois ci puisque toutes les nominées étaient des femmes, ce qui a fait dire à Alex Vizorek qu'il y avait peut-être urgence pour les hommes à se renouveler, et donnait raison à Blanche Gardin qui compare l'humour à de la médecine d'urgence plus qu’au divertissement. C'est un peu ce qu'on pourrait dire du spectacle de Caroline Vigneaux, au Grand Point Virgule.

La cérémonie aura été ponctuée par des moments assez drôles ou pour le moins caustiques. Ccomment interpréter sa reprise du sketch de Gad Elmaleh disant en substance que le point virgule est le looser de la langue française alors que c'est le nom d'une des salles de JM Dumontet ? Le début aura été difficile pour l'humoriste qui est arrivé sur scène après un court-métrage scénarisant la difficulté de recrutement d'un maitre de cérémonie. On l'aurait presque plaint d'avoir accepté l'épreuve.

Il s'est rattrapé en tirant gloire d'être le premier humoriste belge à présenter une soirée de droite honorant des gens de gauche, en remerciant pour leur présence, le ministre de la culture Jean-Marc Dumontet (Président des Molières), et son numéro deux Franck Riester (Ministre de la Culture), et en semblant s'interroger sur lequel serait le plus macroniste des deux, avant de redevenir sérieux en citant Brecht : l'avenir du théâtre c'est la philosophie.

Il tenta des pronostics en cette année où Alexis Michalik n'étant pas nommé on pouvait croire que personne ne trusterait les récompenses, même si Le canard à l'orange bénéficiait de 7 nominations. La suite des évènements démontra qu'il n'y a pas nécessairement rapport de cause à effet et on peut mesurer la déception des artistes. Il faudrait vraiment que le système d'analyse des votes soit revu afin d'élargir le nombre des récompenses. Il avait été demandé cette année aux votants de ne pas inscrire un spectacle plus de cinq fois sur son bulletin, visant Le canard à l'orange qui aurait pu repartir avec plus d'un tiers des récompenses, et Kean avec un quart ... et qui repartira les mains vides.
Alors que (je reprends ses propres mots) le maitre de cérémonie s'échinait à multiplier les blagues de cul pour récupérer le téléspectateur, la soirée a été secouée par l'irruption des intermittents venus en force (et qui sont sans nul doute entrés avec l'appui de complicités internes) et en grand nombre remettre, costumés de gilets jaunes, les Molières des oubliés : un Molière du déshonneur au Ministre, et un Molière d'honneur aux techniciens et aux artistes qui n'ont pas de statut ou qui vont le perdre.

Nous avons l'habitude d'un tel moment à un moment ou à un autre de la soirée mais leur discours, très préparé, était si naturel que j'ai cru à une parodie avant que je ne remarque le Président les raccompagner jusqu'à la rue. La séquence sera coupée au montage pour ne pas pousser le téléspectateur à zapper d'emblée la cérémonie (retransmise d'ailleurs si tardivement qu'on peut se demander qui reste devant le poste, sachant que le replay est accessible le lendemain). Je suggère que l'an prochain l'organisation fasse appel aux chanteuses d'Opérapiécé qui lanceront la soirée avec vivacité et intelligence en traitant ce thème crucial au demeurant de l'intermittence.
Je n'ai pas compris en quoi la menace d'interrompre les remerciements par une master-class de Francis Huster pouvait être comprise comme de l'humour. Il était temps que les récompenses tombent pour réchauffer l'ambiance.  Ce fut Valentin de Carbonnières, qui reçut la première, le Molière de la Révélation masculine pour son rôle dans 7 morts sur ordonnance, d’après Jacques Rouffio et Georges Conchon, adaptation Anne Bourgeois et Francis Lombrail, mise en scène Anne Bourgeois. Il laissa éclater une joie immense en coulisses après avoir pensé à remercier aussi ... les techniciens, en clin d'oeil à ce qui venait de se passer.

Son interprétation était effectivement remarquable d'autant que nous étions nombreux à nous souvenir du rôle, tenu dans le film de Jacques Rouffio par l'immense Gérard Depardieu. Et plus tard ce fut Ariane Mourier, dans Le Banquet, de Mathilda May, qui sera Molière de la Révélation féminine et qui citera Jacques Lassalle : Faire du théâtre exige une double aptitude, à la révolte et à l'admiration.
Je ne vais pas vous donner le palmarès dans l'ordre de la soirée mais en regroupant les récompenses pour tenter une sorte d'analyse des votes. Le Molière du Théâtre privé fut attribué à La Machine de Turing, de Benoit Solès, mise en scène Tristan Petitgirard, Théâtre Michel, qui l'emporta sur Les Crapauds fous, La Ménagerie de verre, et Mademoiselle Molière.

C'est "en toute logique " (avec la récompense précédente) que Tristan Petitgirard, reçoit le Molière du Metteur en scène d’un spectacle de Théâtre privé pour La Machine de TuringMélodie Mourey sera une nouvelle fois déçue, ainsi que Charlotte Rondelez, pour La Ménagerie de verre, et Nicolas Briançon, pour Le Canard à l’orange qui malgré 7 nominations ne repartira qu'avec une seule récompense.

Le metteur en scène nous a rapporté un échange avec sa fille qui s'étonnait qu'on puisse mettre le nom de Molière au pluriel. Il a rappelé -et cela fait du bien de l'entendre- que c'est le droit des poètes que de modifier l'orthographe. Il a salué le talent de Amaury de Crayencour, qui joue tous les autres rôles, suggérant qu'on invente pour lui la catégorie du Molière du triple rôle. Il a remercié sa famille, et particulièrement (c'est rare) sa belle-mère. Enfin il a rapporté ce mot de Turing qu'il faut qu'on se souvienne : Les gens ont toujours dit que j'étais un peu fou, c'est sans doute la chose la plus bête qu'on puisse dire de quelqu'un qu'on comprend pas.

Et c'est encore Benoit Solès, pour La Machine de Turing qui reçoit le Molière de l’Auteur francophone vivant. Emu aux larmes, il a confié qu'il en avait rêvé bien sûr, mais sans jamais imaginé que ça arrive. Après avoir remercié son partenaire il ajouta : Je joue ce personnage avec mes tripes, je suis un travailleur, un besogneux, parfois ça paie, je dédie ce Molière à Emmanuel Dechartre, très grand directeur de théâtre (qui quelques jours auparavant avait fêté son départ de la direction du Théâtre 14 -un théâtre public- au cours d'une très sympathique cérémonie).

Je lui avais moi-même prédit 4 nominations (dans mon émission Entre Voix sur Needradio) mais il n'empêche qu'on peut regretter que quelqu'un comme Pauline Bureau, n'ait rien reçu pour Mon cœur. Espérons que l'an prochain son tout autant exceptionnel Hors la loi sera distingué et récompensé.

Et Benoît aura aussi le Molière du Comédien dans un spectacle de Théâtre privé. La machine de Turing est, avec 4 statuettes, le spectacle le plus récompensé de la soirée.

Si Le BanquetLes Idoles, et Kean, se sont inclinés devant La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez, de William Shakespeare, adaptation Thomas Ostermeier, mise en scène Thomas Ostermeier, Comédie-Française, Salle Richelieu, qui reçoit le Molière du Théâtre public par contre on remarque une dissonance car ce sera le Banquet qui sera honoré du Molière du Metteur en scène d’un spectacle de Théâtre public puisque Mathilda May reçoit la distinction malgré tout le talent de  Pauline Bureau, pour Mon cœur, et celui de Robert Lepage, pour Kanata – Épisode I – La Controverse. Thomas Ostermeier est écarté mais son Molière du théâtre public devrait le consoler. Cependant on s'étonnera qu'on puisse avoir mis en scène le "meilleur" spectacle du théâtre public sans être le "meilleur" metteur en scène.
Il est amusant de constater que François Morel, dans J’ai des doutes, de Raymond Devos et François Morel, mise en scène François Morel, est honoré du Molière du Comédien dans un spectacle de Théâtre public et qu'il reprendra ce spectacle à la rentrée ... à La Scala. Il s'est en toute légitimité déclaré disponible l'an prochain pour un Molière du théâtre privé (avec le même spectacle). L'homme aux chaussettes rouges nous a fait rire en soulignant aussi je vais parler pour ne rien dire et je veux qu'on le sache, en hommage à son auteur Raymond Devos.

En tout cas la querelle public/privé n'était pas de mise ce soir et sur initiative de Lambert Wilson (saluée par Jean-Pierre Daroussin) le récompensé d'une catégorie est resté sur scène pour accueillir son "confrère ou sa consoeur" de l'autre théâtre. 
La distinction aurait été bien bousculée aussi si Kean avait eu le Molière du Théâtre public puisqu'il est repris en ce moment dans un théâtre privé. Vivement qu'on arrête ces distinctions de genre ... D'ailleurs une fois arrivés aux Molière du Comédien ou de la Comédienne dans un second rôle les nominés appartiennent aussi bien au public qu'au privé. Ce sont  François Vicentelli, dans Le Canard à l’orange, de William Douglas Home, adaptation Marc-Gilbert Sauvajon, mise en scène Nicolas Briançon et Ophélia Kolb, dans La Ménagerie de verre, de Tennessee Williams, mise en scène Charlotte Rondelez qui sont distingués.
Deux Molières de la Comédienne, Anne Bouvier (qui a eu une pensée pour Madeleine Béjart), dans Mademoiselle Molière, de Gérard Savoisien, mise en scène Arnaud Denis pour un spectacle de Théâtre privé et Marina Foïs, dans Les Idoles, de Christophe Honoré, mise en scène Christophe Honoré, pour un spectacle de Théâtre public.
Trois femmes et un homme étaient nommés pour le Molière du Seul/e en scène. C'est un spectacle qui a vu le jour en très peu de temps, Girls and Boys, avec Constance Dollé, de Denis Kelly, mise en scène Mélanie Leray, Théâtre du Petit Saint-Martin qui l'emporte. Et bien que les autres soient tout autant réussis il faut reconnaitre que Denis Kelly est un auteur magistral, qui plus est, joué pour la première fois en France. Ayant été sur scène à coté de la comédienne (voir ma chronique) j'étais assez remuée par ce résultat.
Aucun des comédiens de La Dégustation, d’Ivan Calbérac, mise en scène Ivan Calbérac, Théâtre de la Renaissance ne reçoit de statuette mais la pièce est tout de même distinguée par le Molière de la Comédie devant Le Canard à l’orangeFric-Frac, et Le Prénom (précédemment nominé en 2011 dans cette catégorie).

Fric-Frac doit une nouvelle fois s'incliner, comme Kanata – Épisode I – La Controverse et Thyeste devant Chapitre XIII, de Sébastien Azzopardi et Sacha Danino, mise en scène Sébastien Azzopardi, Théâtre Tristan Bernard. Décors : Juliette Azzopardi - Scénographie : Père Alexandre et Pauline Gallot - Costumes : Pauline Yaoua Zurini - Lumière : Philippe Lacombe, à qui revient le Molière de la Création visuelle.
Concourraient ChicagoOpéraporno, et Yolande Moreau, Christian Olivier, Prévert pour le Molière du Spectacle musical. C'est Chance !, de Hervé Devolder, mise en scène Hervé Devolder, Théâtre La Bruyère qui repart avec la statuette.

Molière du Jeune public pour M comme Méliès, d’Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo, mise en scène Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo, Comédie de Caen / CDN de Normandie.
Vous aurez constaté que plusieurs pièces, nominées, n'ont donc rien reçu mais l'important n'est-il pas déjà d'être distingué ? Vous remarquerez que les affiches des spectacles mentionnent longtemps les nominations même si elles ne sont pas concrétisées, et les compagnies ont bien raison.

On retrouve la liste des nominés et quelques critères à remplir pour qu'un spectacle puisse être présent au catalogue de vote dans mon précédent article.
Il parait que les audiences de la retransmission télévisée ont été catastrophiques. C'est peut-être pour en rire que Alex Vizorek se faisait trancher la gorge à la fin ... tout en faisant remarquer qu'à l'inverse de Molière il en ressortira vivant. Mais pourquoi ne programme-t-on pas la cérémonie à 16 heures de manière à la diffuser le soir à 20 h 30 ? Et surtout pourquoi ne pense-t-on pas à demander à Blanche Gardin d'assurer l'animation ? Car enfin même si l'Air du Froid (King Arthur) d'Henry Purcell qui clôturait la soirée fut magnifiquement interprété par le comédien du Cabaret horrifique qu'on peut voir en ce moment à l'Opéra Comique on pourrait trouver plus joyeux ... non ?

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Laetitia Heurteau

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