mercredi 1 mai 2019

Tchékhov à la folie : La Demande en mariage et L’Ours

La mise en scène de la Cerisaie de Nicolas Liautard et Magali Nadaud soulignait déjà combien Tchékhov avait le goût de la comédie. Jean-Louis Benoit en fait une démonstration formidable avec ces deux courtes pièces que sont La Demande en mariage et L’Ours, réunies dans un spectacle intitulé et à juste titre Tchékhov à la folie.

Dépêchez-vous de prendre vos places parce que bientôt ce sera complet plusieurs jours à l'avance. C'est furieusement drôle, constamment, et c'est un pur régal que de suivre l'enchainement des répliques dans une construction surréaliste.

Et surtout les trois comédiens sont incroyablement drôles. On espère qu'ils s'amusent autant sur la scène que nous dans la salle.

Tout commence avec des chants d'oiseaux ponctués de quelques cris d'animaux, annonçant un jour qui se lève plein de promesse et sans nul doute joyeux, quelque part dans la campagne. C'est le moment qu'a choisi le beau gosse (Manuel Le Lièvrepour faire sa demande à son futur beau-père (Jean-Paul Farré). Jusque là tout va bien. Puis à sa désormais promise (Emeline Bayart), excellente maitresse de maison, pas vilaine et surtout instruite. Et c'est là que ça va se gâter dans un déferlement de catastrophes.

Lomov se sent vieux bien qu'il n'ait que 35 ans, un âge, qu'il dit, critique. Il souffre d'un souffle au coeur, de palpitations permanentes, est secoué de tics, et s'avoue impulsif et tout le temps affreusement émotif... Natalia Stépanovna est une force de la nature, s'exprime sans filtre avec un accent puissant qui la rend ... fascinante. Jusqu'à ce que malencontreusement la conversation porte sur la parcelle des Petits prés aux boeufs que l'un et l'autre vont revendiquer avec une détermination farouche (la terre est toujours l'objet d'enjeu dans le théâtre de Tchekhov). Les répliques s'enchaînent dans l'excès ... tout le bazar, comme dirait le paternel, Tchouboukov. Le règlement de comptes sera terrible.
Qu'avons-nous fait ? s'émeut la belle en comprenant sa méprise. Le père persuade le garçon de refaire sa demande mais rebelote, la situation se répète autour d'un autre sujet de discorde, la qualité de Faro, le chien de l'un, qui serait meilleur que Miro, l'animal de l'autre. La situation ne peut que dégénérer une nouvelle fois et rien n'arrêtera le démon de la contradiction. Lomov en mourra et ce n'est pas un verre d'eau qui aurait le pouvoir de le ressusciter.

L'ours présentera une autre situation qui pourrait bien être sans issue, allant jusqu'à se régler dans un duel parce qu'après tout oser défier une femme est une façon de la considérer à l'égal d'un homme. Si l'intrigue est différente on assiste néanmoins à un tourbillon aussi fort que dans la première.

On remarquera à ce propos que Tchékhov renverse les codes. Le maillon fort est la femme alors que l'homme est faible. Lomov est très malade et très mal dans sa peau. Smirnov est au bord du suicide. On peut évidemment pressentir derrière le rire, et comme le souligne le metteur en scène Jean-Louis Benoitun fond tragique dans ses personnages.

J'ai appris que l'auteur disait de ces deux pièces courtes qu’elles étaient des "plaisanteries" et que ce sont elles qui lui offriront ses premiers triomphes. Ce Tchékhov-là, trentenaire joyeux, farceur, humoriste, mais féroce, fait preuve d’une violence grotesque incomparable. Le rythme soutenu, la puissance de la cocasserie des situations, et la folie de ces personnages ahuris et furieux nous font passer une soirée de pur divertissement, très loin de l'image tragique que la plupart des gens ont de cet auteur.

C'est Jean Haas qui a imaginé le décor, très campagnard, qui pourrait aussi bien situer l'action dans le Berry qu'en Russie, ce qui rend le propos plus proche de nous, même si les noms des personnages ne laissent pas planer de doute. Un vent de folie semble souffler autant sur la scénographie que dans les dialogues mais ... je n'en dirai pas davantage.

Les trois comédiens sont furieusement drôles. Je penserai désormais systématiquement à Manuel Le Lièvre quand je repasserai des sous-vêtementsEmeline Bayart m'avait déjà convaincue dans le film Bécassine ! qu'elle m'avait fait apprécier. Elle jouait il y a encore quelques semaines dans la pièce Fric-Frac pour laquelle elle est nominée aux Molières au titre de révélation féminine. Quant à Jean-Paul Farré on pourrait le croire artiste associé du Poche tant il y est souvent, et pour notre plus grand plaisir. Je me souviens notamment de la finesse de son interprétation dans le spectacle Voltaire / Rousseau en 2017.

Tchékhov à la folie : La Demande en mariage et L’Ours
Deux pièces en un acte d’Anton Tchékhov
Traduction André Markowicz et Françoise Morvan - Acte Sud, collection Babel
Mise en scène Jean-Louis Benoit
Décor Jean Haas
Costumes Frédéric Olivier
Avec Emeline Bayart, Jean-Paul Farré et Manuel Le Lièvre
Du 9 Avril au 14 Juillet 2019
Relâches exceptionnelles les 26 mai et 4 juillet
Du mardi au samedi 19h, dimanche à 17h30
Au Théâtre de Poche-Montparnasse - 75 Boulevard du Montparnasse - 75006 Paris
 01 45 44 50 21
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Victor Tonelli

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