mercredi 17 mars 2021

Tuer le fils de Benoît Séverac

J'ai dû vérifier le titre. J'aurais juré, une fois le livre refermé qu'il s'agissait de Tuer le père. Heureusement que je n'ai pas eu à témoigner. Comme quoi la vérité est ténue.
Matthieu Fabas a tué parce qu’il voulait prouver qu’il était un homme. Un meurtre inutile, juste pour que son père arrête de le traiter comme un moins que rien. Verdict, 15 ans de prison. Le lendemain de sa libération, c’est le père de Matthieu qui est assassiné et le coupable semble tout désigné. Mais pourquoi Matthieu sacrifierait-il une nouvelle fois sa vie ? Pour l’inspecteur Cérisol chargé de l’enquête et pour ses hommes, cela ne colle pas. Reste à plonger dans l’histoire de ces deux hommes, père et fils, pour comprendre leur terrible relation.
Je n'aurais sans doute pas ouvert ce roman s'il ne s'était pas trouvé dans la sélection du Prix du roman d'antony. Mais je reconnais que cette lecture fut agréable pour moi qui ne suis pas fan de romans policiers.

Sans doute parce que l'intrigue policière n'est, me semble-t-il, que prétexte à interroger la paternité à petites touches, dans plusieurs personnages. Comme il a raison d'insister sur le fait qu'un fils reste un fils quoiqu’il ait fait (p. 38). Peut-on retourner l'affirmation en l'appliquant au père ? 

J'ai apprécié par contre qu'on nous dévoile en quelque sorte l'envers du décor en donnant les clés pour comprendre comment on instruit une enquête. J'ai été amusée aussi que l'essentiel de l'action se déroule dans une partie de la région parisienne que je connais bien, entre Palaiseau, Versailles et Saint-Quentin-en-Yvelines, jusqu'à l'étang Braque où j'ai des souvenirs personnels heureux.

L'auteur s'est manifestement documenté sur les milieux du jeu et des motards, en particulier des passionnés de grosses cylindrées aux opinions extrêmes. Et bien entendu sur les capacités extrasensorielles des non voyants puisque un des personnages est aveugle, ce qui ne l'empêche pas d'être une sportive de haut niveau.

Mais ce que j'ai sans doute le plus apprécié, outre l'humour discret mais présent (le commandant voue un culte à la confiture et il pourrait bien en subir de graves conséquences) ce sont toutes les analyses que Benoît Séverac nous donne sur le travail d'écriture. Il va jusqu'à comparer (p. 137) la réclusion d'un homme en prison à l'isolement de l'écrivain pour écrire au calme. Mon incarcération n'était plus un malheur : elle est une bénédiction pour un écrivain.

Ainsi (p. 70) on note le conseil de nourrir son imagination, en ne se fiant pas à l'inspiration qu'on pourrait avoir au moment d'écrire : construisez votre base de données, votre banque d'expressions, de sensations, dans laquelle vous puiserez le moment venu pour façonner une scène, donner corps à un personnage.

La pratique régulière d'exercices sous contrainte, donnés par l'animateur des ateliers en prison, est judicieuse pour se muscler les neurones. Cela devra faciliter l'application de la recommandation de Stephen King dans son livre Sur l'écriture (p. 127) de s'éloigner de son quotidien, de ne pas parler de soi et d'inventer des récits aux antipodes de nos vies.

L'empathie, c'est la condition sine qua non pour pour réussir ses personnages, et des personnages caractérisés, c'est la pierre angulaire d'une oeuvre de fiction (p. 71).

J'ai retenu qu'il ne fallait pas sentir la présence de l'auteur derrière le narrateur dans un récit écrit à la première personne. Je le suivrais moins sur son point de vue à propos de l'autofiction qui serait le défaut du débutant (p. 192).

Quant à l'aspect purement polar du roman il est bien ficelé, mais peu surprenant. J'avais vite deviné l'auteur du meurtre, ce qui ne m'a néanmoins pas fait perdre l'intérêt d'assister à la résolution de l'enquête.

Benoît Séverac, né en 1966, a grandi aux pieds des Pyrénées et est devenu toulousain à l'âge de 18 ans. Il a été tour à tour guitariste-chanteur, comédien, saisonnier agricole, gardien de brebis, restaurateur de monuments funéraires, vendeur de produits régionaux de luxe et de chambres "meublées" pour gros clients japonais, professeur de judo, photographe dans l’armée de l’air, serveur en Angleterre, clarinettiste dans un big band de jazz puis co-fondateur d’une fanfare rock-latino-jazz… Il s'est formé à la dégustation de vin en Alsace, est diplômé du Wine and Spirit Education Trust de Londres et il enseigne aujourd'hui l'anglais à l’École nationale vétérinaire de Toulouse. Il publie à la fois des romans pour les adultes et de la littérature jeunesse.

Tuer le fils de Benoît Séverac, la Manufacture des livres, en librairie depuis le 6 février 2020
Sélection pour le Prix des Lecteurs d'Antony

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