lundi 22 mars 2021

Les orageuses de Marcia Burnier

Pour moi, ce livre arrive une année trop tard. Le public est repu de tant d’histoires de violences faites aux femmes qu’il peut penser qu’il a entre les mains un roman de plus sur le même thème.

Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il demeure essentiel et j'ai énormément apprécié Les Orageuses tout en estimant que Marcia Burnier n'est pas allée trop loin en décrivant les plans d'action de ses sorcières, sorte de surnom affectif qu'elle donne à ses personnages féminins.

Pour résumer, ce sont les péripéties d'un gang de filles décidées à reconquérir leur estime de soi, perdue après un viol.

Ce livre est féministe, mais il n’est pas un réquisitoire contre les hommes. Or il le pourrait légitimement … après des siècles de droit de cuissage.

D'ailleurs je recommande à celles, et à ceux, qui continueraient de croire que tout va pour le mieux dans notre monde d'écouter Andréa Bescond (vous savez, celle qui a écrit et joué au théâtre Les Chatouilles) parler à propos de l’éducation des hommes. Et surtout de voir, dès qu'il sera de nouveau à l'affiche, le bouleversant, et néanmoins drôlissime Caroline Vigneaux croque la pomme.

Je pourrais tout autant suggérer Pompiers, pour comprendre comment une femme peut avoir du mal à imposer le "non", ce petit mot si important chanté par Angèle, et qui figure en bonne place dans le roman :  non c’est non (p. 30). Même si Les non qu’elle opposait n’avaient pas de valeur. Ils étaient comme du silence (p. 40-41). C’est très bien vu et on peut penser alors particulièrement aussi au contexte du viol conjugal.

A tous ceux et celles qui estimeraient que Marcia Burnier exagère je rappelle (ou j'apprends) que fut un temps où avorter était un crime, donc passible de la cour d'assises. Le viol n'était alors qu'un (petit) délit. Voilà comment et pourquoi le violeur de la jeune fille que Gisèle Halimi a défendu au fameux procès de Bobini avait pu "dénoncer" sa victime et obtenir en échange une remise de peine car il était passible de correctionnelle pour un (autre) méfait qu'il avait commis. Monstrueux, non ? Courrez voir Hors-la-loi de Pauline Bureau dès que le spectacle sera reprogrammé dans les théâtres!

C'est donc sans surprise que j'ai découvert que le personnage de Lucie comparait le traitement des affaires de tribunal correctionnel à celles de viol. Comme s’il y avait deux poids deux mesures. Et bien que le viol soit désormais catalogué parmi les crimes (et pas un délit), donc reconnu comme une des plus graves infractions, y compris le viol conjugal.

Ce type d'éclairage rend paisible la lecture des Orageuses. Le thème n'est d'ailleurs pas nouveau. Il a été traité, de manière plus comique et très fantaisiste par l'américaine Fern Michaels dans Vengeance à temps partiel. Et plus récemment, dans un autre contexte, par Erri de Luca avec Impossible.

Ces trois ouvrages posent la question de la légitimité qu'il pourrait y avoir à se substituer à la justice quand celle-ci fait défaut. Sous la plume de Marcia Burnier, tout est bon pour "un de moins" surtout s’il fait profession d’éducateur comme l’agresseur d’Inès.

L'objectif de ce groupe de femmes est avant tout de se réparer (puisque la justice ne le fait pas). Cette posture est démontrée dès le début (p. 24) : Lucie avait commencé à comprendre que le projet de Mia était organisé, que son groupe de copines avait décidé que ça serait ça le remède, la manière d’aller mieux.

Elle est ré-affirmée régulièrement. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c'est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d'autre n'est disposé à le faire (p. 50).

Elles agissent de façon mesurée, ce qui les rend très attachantes ces sorcières, et fait qu'on a une immense compassion pour elles. Elles expriment une sorte de code de déontologie : Elles avaient passé des nuits et des jours entiers à élaborer leur plan et les limites de ce qui leur semblait acceptable moralement (…) parlementé pendant des heures sur l’éthique de la vengeance (p. 67).

Le processus passe aussi par les mots. Autour d’elle, à la pause-déjeuner, on lui demande Lucie ça va ? Tu fais une drôle de tête, elle est la gêne quand le mot est prononcé, mais merde à la fin, Lucie n’a pas envie de dire agression, parce que ce qui arrive aux meufs c’est des viols, voilà, y’a pas de raison d’avoir honte, mais plein de raisons d’être en colère (p. 38)L'auteure passe en revue toutes les étapes, sans occulter la honte : il ne faut surtout pas qu’elle oublie que rien n’est de sa faute … (p.41)

Elle a raison de citer plusieurs types de viols. Comme celui d'une soirée d’anniversaire, à un âge pleinement adulte, car le viol ne concerne pas que les mineures … il peut intervenir à 28 ans.

Le récit des Orageuses se déroule sur une année. Et bien qu'il ne soit pas présenté comme tel, il présente des allures de journal de bord. Ce n'est pas, non plus, un documentaire même s'il alimente la connaissance du phénomène à propos duquel on voudrait savoir si on en parle plus parce que les langues se délient ou parce qu'il est en progression, ce qui serait effroyable.

L'auteur nous livre malgré tout quelques clés explicatives, en pointant (p. 68) qu’on paie l’absence d’apprentissage de la frustration. C’est effectivement une cause, mais elle n'est pas la seule.

Marcia Burnier connait le sujet par coeur et parfois laisse filtrer des opinions personnelles fort à propos. Elle voit juste quand elle dit que dans l’exercice de sa profession l’expérience personnelle est une force autant qu’une brèche (p. 79). Raison de plus pour avoir avoir opté pour un roman avec une intrigue et des faits qui sont racontés sous l'angle de la fiction de manière à ce que la révolte de chacune puisse s'exprimer. En premier celle de Lucie (dont je me suis demandé si ce n'était pas la voix de Marcia) : son cœur s’emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira.

Elle aurait pu choisir la forme d'une compilation de dossiers rédigés à partir des confidences que Lucie entend dans son bureau, mais le résultat aurait été moins fort car il aurait perdu sa valeur universelle. On sent néanmoins le souci de faire bouger les lignes. En prévoyant par exemple dans un questionnaire de filiation "enfant né d'un viol".

Marcia Burnier est une autrice franco-suisse de 33 ans. Elle a co-créé le zine littéraire féministe It’s Been Lovely but I have to Scream Now et a publié différents textes dans les revues Retard Magazine, Terrain vagueet Art/iculation. Née à Genève, elle a grandi dans les montagnes de Haute-Savoie. Elle a notamment suivi des études de photographie et cinéma à Lyon 2 et vit désormais à Paris.

Elle est éprise de justice, cela transparait à chaque ligne. Mais elle est aussi passionnée par les loups. Un sujet qui apparaitra peut-être dans son second roman …

C'est elle qui a choisi l'illustration de couverture, réalisée par Marianne Acqua et qui colle parfaitement à l'histoire. Bravo aux éditions Cambourakis pour cette publication qui m'a fait découvrir cet éditeur.

Les orageuses de Marcia Burnier, aux Éditions Cambourakis, en librairie depuis le 2 septembre 2020

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