jeudi 25 février 2016

Lapidée à la Comédie Bastille

Voilà un spectacle qui ne me "disait" pas. Il y a des thèmes que j'évite. Des quartiers aussi. Pour cause de mauvais souvenirs.

Mais il faut savoir se bouger un peu quand les circonstances l'exigent.

En l'occurence Lapidée mérite très largement d'être vu. D'abord parce que la direction d'acteurs est exemplaire. Ensuite parce que la pièce est très bien écrite. Enfin parce que sur un sujet délicat toute l'équipe parvient à faire vivre l'émotion sans tomber dans un pathos exacerbé.

Ne m'en veuillez pas si je campe d'abord le décor extérieur. Nous sommes à quelques pas des anciens (et pour cause) locaux de Charlie Hebdo. Et face à l'immense mur peint qui borde la Comédie Bastille on découvre les plus modestes mais saisissants portraits de Charb et de Cabu.

La programmation de Lapidée par Christophe Segura, le nouveau directeur du théâtre depuis le 1er juillet dernier, est courageuse et prend tout son sens. La fonction première du théâtre n'est pas que de divertir mais de bousculer les consciences et Lapidée soulève une forme d'exécution archaïque et monstrueuse encore pratiquée de nos jours dans une quinzaine de pays.

Si les victimes sont majoritairement des femmes les hommes ne sont pas épargnés. L'histoire commence comme un beau roman :
Aneke est hollandaise et étudie la médecine à l’Université de Maastricht. comme un étudiant yéménite, Abdul. Ils se marient et décident d'aller vivre au Yémen. Les premières années sont heureuses, mais après la naissance de leurs deux filles, Aneke décide de ne plus avoir d’enfant, afin de se consacrer à son métier de médecin. Ce n’est pas dans la Tradition, surtout sans héritier mâle…La pression du village et des religieux, et surtout de sa propre mère, pousse Abdul vers ce qu’il pense être LA solution; il épouse une deuxième femme. La réaction d'Aneke est vive, et elle commet la grave erreur de l'exprimer en public ! Abdul est dès lors forcé de réagir.
La pièce commence à ce moment là. Abdul exige que sa femme lui remette son téléphone, son passeport et ses clés en vociférant que, dans ce pays, il y a un sens de l'honneur.
Aneke (très juste Pauline Klaus) ne comprend pas. C'est sa belle-soeur Nouria (prodigieuse Nathalie Pfeiffer) qui va faire toucher la réalité à la jeune femme, et au public. C'est le tour de force de l'écriture de Jean Chollet-Naguel. Dénoncer sans juger.

Abdul (rôle difficile endossé par Karim Bouziouane) pourrait fléchir s'il ne se sentait pas si coincé par les exigences de sa culture d'origine.
Nouria rappelle à Aneke la valeur et la force de son engagement auprès des femmes. Elle en a sauvé de la mort. Elle aurait pu exercer son métier de médecin. Elle avait de grands espoirs dans la capacité de sa belle-soeur à faire bouger les choses, même si elle l'exprime à demi-mots : tu aurais sans doute pas provoqué de remords mais peut-être un petit malaise. (...) Tu aurais pu ouvrir une brèche.

Les femmes se sont réfugiées dans leur coutume pour condamner Aneke, puis elle l'ont adoptée. Toutes, sauf une, sa belle-mère à qui elle n'a jamais rien demandé, sans doute par fierté. Il n'aurait pas fallu qu'elle soit si droite dans ses convictions.
Nouria adopte progressivement le point de vue de Aneke qui lui fait prendre conscience que le Coran ne prône pas la lapidation. Mais elle sait que "chez eux il n'est pas nécessaire d'avoir des preuves pour condamner". Elle tente pourtant de s'opposer à son frère : "je défends une femme contre la folie des hommes, je trahis rien, c'est tout".

Aucune alternative ne sera acceptable par tout le village. Aneke est prise au piège. Seule la force d'opinion internationale pourrait inverser le cours du destin. Avec un père avocat, une mère journaliste, Aneke devrait bénéficier d'une médiatisation positive. Elle y croit, et nous aussi lorsque s'élèvent des clameurs.
Hélas, le piège était trop serré. La situation est sans issue. Nouria apporte sa plus belle robe, celle qu'elle réservait pour son futur mariage. Le cérémonial du bain est très émouvant, ainsi que le chant qui s'élève. Elle se prosterne aux pieds de Aneke, qui prend soudain le statut de martyr.
La bande-son du spectacle est toujours juste, laissant deviner l'activité d'un village entier.

Une voix off rappelle que la lapidation est encore pratiquée en 2016 dans des pays dont les noms sont égrenés, faisant écho à la voix de Roland Giraud qui, une heure trente plus tôt présentait la région comme l'ancien royaume de la reine de Saba. Son miel vaut de l'or, la musique envoute et la cuisine est raffinée.
Avec une mise en scène sobre et des paroles authentiques Lapidée témoigne que la barbarie n'est pas une anecdote.
Lapidée
Texte, mise en scène et lumières : Jean Chollet-Naguel
Distribution : Nathalie Pfeiffer, Pauline Klaus, Karim Bouziouane
Voix off: Roland Giraud
Du mercredi au samedi 19h30
Dimanche 15h
Au moins jusqu'en avril 2016
à la Comédie Bastille
5, rue Nicolas Appert
75011 Paris
Tél : 01 48 07 52 07

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Ludovic Lisee

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