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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.
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vendredi 29 mai 2026

Le Château du Rivau #2 le château et l'exposition Métamophoses

Je vous ai emmené en promenade dans les jardins du Château du Rivau, construit en 1442 par Pierre de Beauvau, alors grand Chambellan de Charles VII, classé désormais Monument Historique.

Revenons dans la cour des anciens communs et dirigeons-nous vers la fontaine, une des plus vieilles du Val de Loire.

Nous passons ensuite sur un vrai pont-levis pour pénétrer dans l'enceinte médiévale du château qui évoque déjà la Renaissance par ses fenêtres "empilées" les unes au-dessus des autres.

Mon intention était de me focaliser sur les oeuvres exposées dans le cadre de Métamorphoses mais fut-ce par goût personnel ou parce que Patricia Laigneau, propriétaire et curatrice de l'exposition, s'y attarda particulièrement (ce qui se comprend) je m'aperçois que je dispose surtout de photographies de celles qui composent la "Collection Château du Rivau". Cet article restera donc longtemps encore d'actualité. Et pour mieux apprécier les oeuvres je recommande de cliquer sur la première photo puis de les faire défiler une à une.

Mettre l’Histoire de l’art au présent est le credo de Patricia Laigneau, commissaire de l’exposition, qui invite les visiteurs à une traversée de l’histoire de l’art du passé grâce au regard créatif et espiègle des artistes de notre temps ! À partir de détournements et recyclages d’œuvres clés de l’histoire de l’art de la Renaissance, les secrets des grands peintres du XVI° et des merveilles des cabinets de curiosités se découvrent sous un angle inédit, entre humour et émerveillement.
Une grande sculpture d’une grenouille Xenopus laevis (une espèce largement utilisée dans la recherche scientifique) créée par Bryan Crocket en 2024 est accrochée sur le mur.
Xenomorph (Loire) fait partie d’une série de sculptures de grenouilles réalisées à partir de déchets provenant de grands fleuves urbains, tels que la Seine à Paris, l’East River à New York et maintenant la Loire. L’artiste américain est fasciné par le fait que ces batraciens n’ont aucune barrière entre leur corps et leur environnement. Ils respirent par la peau, ce qui les rend très sensibles à la pollution et aux changements environnementaux. En créant ces sculptures de grenouilles surdimensionnées, Crockett souhaite transmettre l’idée que, comme la grenouille, nous sommes également affectés par la contamination des eaux environnantes.

Nous commençons par la chapelle qui a longtemps servi d'espace de stockage pour le grain, si bien que n'ayant pas été habitée elle a conservé au sol un pavage de silex qui est désormais rare dans la région. On y célèbre aujourd'hui la tradition des portraits
Les représentations des anciens seigneurs du Rivau du XV° peints par Hyacinthe Rigaud (le portraitiste du Roi) dialoguent avec les portraits de notre époque à travers différents médiums comme la photographie (superbe photo de la famille actuelle prise en 2007 par Valérie Belin dont je signale l'entrée à l'académie des beaux-arts).
Il y a aussi la tapisserie, avec le détournement du célèbre portrait du roi François Ier par Clouet (le seigneur du Rivau était son grand écuyer à la Renaissance) enrubanné par l’artiste allemand Volker Hermes dans un esprit iconoclaste avec une œuvre textile intitulée François, appartenant à la série Portraits Cachés, 2025

L’artiste autrichien Arnulf Rainer a recouvert de peinture le portrait de Rembrandt. Enfin Jean-Baptiste Caron invite à effleurer de son souffle un miroir, pour y faire apparaître une phrase-rêve avant de la voir disparaître aussitôt.
Luke James Guardian propose un portrait en terre cuite inspiré du masque africain. Dans le cabinet de curiosités on remarquera sur la table notamment la vanité de Céline Cléron sur une palette à la forme d’un crâne.
Il ne faut pas manquer la superbe collection d’albarelli, des pots à pharmacie cylindriques en majolique. Face à notre surprise, Patricia Laigneau nous expliqua que les trophées présentés dans la salle sont d'origine espagnole et que dans ce pays on a pour habitude de les cirer. Enfin on s'amusera de voir (enfin!) un paon …
La salle du Grand Logis reflète la passion pour l’art cygénétique. De très nombreuses pièces de la collection du Rivau y questionnent l’art du trophée qui signifiait autrefois gloire et puissance alors que nous prônons aujourd’hui le respect de la vie animale.
On retrouve Marie Cécile Thijs (Black unicorn, 2013) qui expose deux tableaux dans l’exposition Licornes! au musée de Cluny, et à laquelle répond la licorne émaillée de céramique de Margaux Laurens Neel alors que la nature morte en céramique de François Chaillou reconstitue une scène de "massacre".
À côté de la licorne, est posée une sorte de vitrine dans laquelle sont disposés des daguets peints en blancs. On dirait une forêt miniature. La Châsse chasse sucrée de Karine Bonneval est un reliquaire, sa forêt d'un blancheur étincelante est en fait un ossuaires d'andouillers de chevreuils en sucre moulé

vendredi 15 mai 2026

Une femme à la mer avec Nathalie Lucas

Pour moi Florence Arthaud avait deux caractéristiques, celle d'avoir été la première femme à remporter la mythique course en solitaire en 1990. Et d'être Flo, l'héroïne célébrée par Pierre Bachelet avec qui elle a interprété 3 chansons.

Je ne savais rien de ses (nombreux) accidents car elle les enchaîna. Elle avait des séquelles d’un accident de la route qui l’avait plongée dans le coma à 17 ans et qui provoqua une paralysie partielle. Elle avait fait une fausse couche avant l'arrivée de la fabuleuse victoire de la Route du Rhum. Elle mourut avec neuf autres personnes, dont plusieurs sportifs français, dans un double accident d'hélicoptères en Argentine sur le tournage d’une émission. C'était le 9 mars 2015. Exactement dix jours avant la sortie en librairie de Cette nuit, la mer est noire, qui est le récit de sa chute en mer, aux éditions Arthaud.

Je n’avais pas entendu parler de ce naufrage, quelques années auparavant, en octobre 2011, le lendemain de son anniversaire, quand elle tomba de son bateau en pleine nuit alors qu'elle naviguait seule et tranquille, revenant de Rome après une croisière en solitaire en Méditerranée.

Je ne suis pas venue voir Une femme à la mer en mémoire de cette femme prodigieuse (dont on a bien raison de projeter le portrait à la fin du spectacle) mais pour assister à la performance de Nathalie Lucas qui est une comédienne que j’aime beaucoup.

Le terme d'exploit ne serait pas exagéré. Peu de personnes sont capables de rester suspendues en l’air aussi longtemps comme l’exige le dispositif scénique imaginé par Stéphane Cottin pour restituer le cadre de l'évènement.

Stéphane est un excellent vidéaste qui utilise ce média avec une justesse qui est toujours au service de la cause. Ses images ne sont jamais gratuites. Et en plus elles sont belles et magnifiquement accompagnées par les lumières de Moïse Hill. On voit vraiment Florence, alias Nathalie, faire une chute dans l’eau de mer en projetant des myriades de gouttelettes. Comme nous savons qu’elle en réchappa on ne s’inquiète pas beaucoup mais, et c’est tout l’art de l’interprétation de la comédienne, elle est si crédible qu’on se demande si elle va s’en sortir, comment, et dans quel état.

Bravo pour nous placer face à un suspense haletant ! Quelle émotion quand l’hélicoptère arrive. Surtout quand on sait que cet engin sera à la fois son sauveur et la cause de son ultime tragédie. Comme le destin peut être étrange !

Disposant d'une lampe frontale et d'un téléphone portable, Florence Arthaud parvint, malgré l'absence de ses lunettes, à appeler sa mère qui prévint son frère. Le CROSSMED est alors alerté, et trois heures vingt minutes après son appel de détresse, elle est récupérée par le biais de la géolocalisation de son téléphone. Consciente mais en état d'hypothermie, restitué à la perfection par la comédienne, elle est hélitreuillée vers l'hôpital de Bastia et en sort le lendemain.

Nathalie Lucas joue avec sensibilité toutes les facettes du personnage, tendre et vulnérable, ayant recueilli un petit chat avant de partir, forte et courageuse aussi.

L'histoire (vraie) est d'autant plus crédible que nous ne pouvons pas blâmer la sportive. Nous commettons tous des erreurs en oubliant les règles pourtant essentielles. Boucler sa ceinture, ici s'assurer avec le harnais, omettre le gilet de sauvetage (ou le casque lorsqu'on repense à Coluche) … On ne le dira jamais assez. La sécurité ne se discute pas, même par mer calme. Et il faut une résistance hors du commun pour se sortir de la catastrophe annoncée.

Florence fait face courageusement, méticuleusement, en se débarrassant de ses bottes roses fétiches qui prennent l'eau, et qui ne sont pas faciles à retirer. La force physique ne suffira pas, la navigatrice le sait bien. Elle a perdu tant d'amis en mer dont les noms s'imposent à sa mémoire et qu'elle pense bientôt rejoindre … Dans ces cas là, rien n'est possible sans un minimum de chance. Disposer de sa lampe frontale … et d'un portable étanche (qu'elle venait d'acheter), pourvu que quelqu'un réponde à son appel.

Nous vivons avec Nathalie Lucas ces trois heures d'angoisse, de détermination et de courage que n'aurait pas renié le célèbre docteur Coué. Nous entendons au loin les conversations étouffées ponctuées de rire des estivants dînant sur la plage de Macinaggio du Cap Corse. Nous craignons pour Bilka, moussaillon impuissant sur l'Argade II qui s'éloigne à la vitesse de 5 noeuds parce qu'il est en pilotage automatique. Nous savons qu'une solution interviendra, mais laquelle ?  Quel bateau de pêcheur pourrait la repérer ? 

La soirée devient alors l'occasion de nous donner une leçon d'espoir.

Au début la musique agréable évoquait un certain exotisme (très belle bande sonore de Cyril Giroux). La nuit recouvre une surface scintillante, rendant l'instant magique et hors du temps. La mer s'étend, calme et paisible, sur la toile de fond du théâtre. C'est une nuit idéale pour naviguer seul et tranquille. Pas tout à fait seule puisque la sportive vient de recueillir un chaton. Pas tout à fait tranquille puisqu'une "petite" vague imprévue la déséquilibre et la jette à l'eau.

Le bateau s'éloigne. La mer promet de devenir son tombeau. Il est près de minuit. Le public est plongé dans un noir aussi profond que celui de cette nuit là, dans le terrible silence de la mer comme du ciel. Florence va mourir.

C'est l'instant du mea culpa, de reconnaitre une vie entière vécue dans l'excès, de s'interroger sur la question de Dieu et d'éprouver la peur avant que les réflexes (et les leçons apprises) ne s'imposent. Se débarrasser de ses bottes. Economiser l'énergie pour flotter le plus longtemps possible en se maintenant dans une espèce de survie animale.

Mais comment positiver quand on sait qu'on n'a quasiment aucune chance, étant à 30 km de la côte la plus proche, dans une eau tout de même un peu froide (12 degrés) ? Florence tente de faire la planche mais coule. Alors elle nage et relativise "surtout ne pas paniquer", se rappeler ses capacités surhumaines de résistance après son accident de la route.

On dit parfois être dans un état second lorsqu'on doit faire face à une situation exceptionnelle. Pour rendre le cocasse de la situation, Stéphane Cottin lui a proposé un dispositif scénique la suspendant dans les airs (et nous donnant l'indice de l'intervention de l'hélitreuillage). Nathalie flotte donc au-dessus de la scène, retenue par des sangles dont elle sait qu'elles deviennent dangereuses pour sa propre santé au bout d'une heure. Elle aussi "reste dans l'action tout en économisant ses forces".

On sent que ça ne va pas suffire. Déjà l'eau s'infiltre par son nez. Elle commence à ressentir l'ivresse des profondeurs. Elle va s'endormir et mourir sans souffrance. A moins que … elle ne songe à sortir son portable et composer au petit bonheur la chance un numéro enregistré à la lettre M … comme maman.
La suite, on la connait. L'exemple est magnifique et doit nous inspirer. Bravo à ces deux femmes d'exception !
Une femme à la mer d'après l'adaptation de Jean-Benoît Patricot du livre "Cette nuit la mer est noire" écrit par Florence Arthaud en collaboration avec Jean-Louis Bachelet aux éditions Arthaud
Mise en scène & scénographie : Stéphane Cottin
Avec : Nathalie Lucas
Lumière : Moïse Hill
Création sonore : Cyril Giroux
Costumes : Chouchane Abello-Tcherpachian
Technique de vol : Marc Bizet MBTA
Avec les voix de Frédérique Tiermont, Julie Delarme et Marc Citti
A partir de 12 ans
Au théâtre des Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Les samedi 2, mardi 5 et lundi 11 mai puis le samedi 23 mai à 15 h et le mercredi 27 mai à 21 h
Au théâtre des Gémeaux - 84000 Avignon à 11h 40
Du 4 au 25 juillet relâche les 8, 15 et 22 juillet 
Reprise aux Gémeaux parisiens à partir du 19 septembre 2026

jeudi 22 janvier 2026

Grignan et la Drôme s'apprêtent à célébrer le 400 ème anniversaire de la Marquise de Sévigné avec faste

Si je dis faste c'est parce que j'aime ce mot mais il y en aura pour tous les goûts, du plus simple au plus grandiose. On sait tous combien la marquise de Sévigné aimait les mots alors ils seront à l'honneur.

Nous étions aujourd’hui réunis à l’Hôtel de la Rochefoucauld, dans les locaux de l’association des Vieilles Maisons Françaises, à l’invitation du Conseil départemental de la Drôme, qui assure la coordination de la programmation de cette année Sévigné et la matinée fut ouverte par Emmanuelle Anthoine, vice-résidente chargée de l'attractivité, du tourisme, de la culture et du patrimoine.

Le 400 ème anniversaire de la naissance de la marquise sera très dignement célébré dans toute la Drôme dont il convient de souligner que le numéro minéralogique se trouve être le 26.

La naissance de Marie de Rabutin-Chantal est attestée le 5 février 1626 au 1, place Royale, dans le Paris aristocratique (aujourd'hui place des Vosges). Elle est devenue Sévigné par son mariage et sa fille, Françoise, épousa le marquis de Grignan.

Orpheline très tôt, l'enfant avait été confié à son oncle, l’abbé de Coulanges, qui lui assura une éducation remarquable pour une jeune fille du XVII° siècle et qui lui permit de développer un goût prononcé pour l’écriture et l’observation du monde.

En 1644, à l’âge de dix-huit ans, elle épouse donc Henri de Sévigné, gentilhomme breton issu d’une vieille famille. Le couple vit entre Paris et la Bretagne, partageant une existence mondaine intense. En 1651, Henri de Sévigné meurt dans un duel provoqué par ses aventures galantes et à seulement vingt-cinq ans, la marquise choisit de préserver son indépendance et de se consacrer entièrement à ses deux enfants, Françoise-Marguerite et Charles.

Elle fera trois séjours au château de Grignan, dont je vous recommande la visite. Mises bout à bout ces périodes formeraient quatre années. Elle mourra au château le 17 avril 1696, âgée de 70 ans. On l'enterrera dans le chœur de la collégiale Saint-Sauveur, à gauche de l'autel, où une plaque au sol indique l'emplacement de sa tombe.

Sa correspondance témoigne d’une époque et mérite d’être lue car elle est instructive sur les mœurs des aristocrates de l’époque. Jamais nulle autre personne n'a su mieux l'art d'avoir de la grâce sans affectation, de l'enjouement sans folie, de la propreté sans contrainte, de la gloire sans orgueil et de la vertu sans sévérité, disait d'elle Madeleine de Scudéry (1607-1701), confirmant ainsi la perfection de l'image mondaine de la marquise ...

Tout cela plaidait à ce que l'anniversaire soit commémoré par une programmation foisonnante et riche afin de satisfaire un double objectif, celui de fédérer les atouts départementaux et la diversité de ses trésors. Un second enjeu est de rappeler la saveur et la qualité de la vie au Grand Siècle en associant la jeunesse.

Le lancement aura lieu le 5 février au département de la Drôme avec la projection du film Madame de Sévigné, réalisé par Isabelle Brocard, avec Karin Viard et Ana Girardot,  sorti en salles le 28 février 2024 et tourné pour partie à Grignan. La soirée aura lieu à Valence, à l'Hôtel du département, gratuit, mais sur inscription obligatoire.

Bruno Durieux, ancien ministre, maire de Grignan, à la tête de la municipalité depuis plus de trente ans, a souligné combien la ville est naturellement très imprégnée de sa mémoire, bar, hôtel, jardin, espace, … son nom est partout. Quant à ses lettres, on y lit le nom de Grignan toutes les deux pages.

Il a rappelé combien les romantiques ont aimé la marquise dont Lamartine écrira plus tard qu'elle est le Pétrarque de la prose en France. Comme lui, sa vie n’a été qu’un nom et elle a ému des milliers d’âmes des palpitations d’un seul cœur.

La commune participera à trois niveaux par :
 - une commande publique commandée à Hélène Delprat qui a imaginé une installation dans le four banal, miraculeusement préservé. Elle en a dit quelques mots en fin de matinée, annonçant une oeuvre qui prendra peut-être la forme d'une grille et qui sera installée dans ce petit espace pouvant devenir une chambre de lecture, un peu à l'instar du carré des lecteurs du Palais Royal.
- la redécouverte de l'opéra d'Henri Berton, Ninon chez madame de Sévigné, porté par six solistes et l'Orchestre de Chambre de la Drôme. La musique a été composée fin XVIII° début XIX°, par le rival de Rossini, qui était une gloire, et avec de nouveaux interludes composés par Youssra Khechai. Le livret, a été écrit en très jolis alexandrins, par Dupaty que l'on rend responsable d'une entrée de Victor Hugo à l’Académie française retardée de sept ans. Ninon était une courtisane remarquable et l’opéra est une sorte de Traviata avant l’heure.
- des extraits de lettres qui seront affichés sur une vingtaine de panneaux pour interpeler un public très large et lui procurer l’occasion de ressentir le plaisir de relire les conversations que la marquise écrivit au fil de sa pensée, sans plan et sans filtre.

Les offices de tourisme de la Drôme provençale proposeront toute l'année des jeux de pistes numériques gratuits. On pourra suivre en famille le chemin qu’elle empruntait de Donzère à Grignan pour rejoindre le château. Les associations organiseront des fêtes parmi lesquelles figurent une course de chaises à porteurs, un bal … et l'association de cartophilie du Pays de Grignan proposera un timbre "Marquise de Sévigné".

Arnaud Vincent-Genod, Directeur général des châteaux de la Drôme, est intervenu sur ce projet de territoire qui incarne l’engouement et où la Provence secrète va se dévoiler. Artistes, viticulteurs, artisans, la feront vivre à travers des lectures, des spectacles, des conférences, un opéra, des fêtes, des éditions d’art …

Grignan se devait à cette époque d'être le reflet de la puissance du roi soleil en Provence et le château sera le lieu central des réjouissances. Son second étage sera rouvert au public cette année à l'occasion du lancement du nouveau parcours de visite au mois de mai. Une nouvelle scénographie mêlant esthétique contemporaine, objets de collection et 
médiation interactive de près de 500 m2 sera consacrée à l’effervescence du XVII° siècle, et guidée par la figure tutélaire de la marquise de Sévigné.

mardi 24 juin 2025

Je suis retournée à Giverny

Giverny est un lieu mythique. C’est là que Claude Monet, qui employait quelque 7 jardiniers à l’année, a composé un jardin à la manière d’une palette, avec une multitude de touches de couleurs.

Et quand on songe qu’aucune plante ne fleurit à longueur d’année il est facile d’imaginer l’énormité du travail pour obtenir un "beau" résultat chaque saison. On parle d’un jardin mais il y en a en réalité deux, le Clos normand qui est en bordure de la maison familiale et le Bassin des Nymphéas ponctué de ponts japonais enjambant le cours d’une petite rivière.

On doit à de multiples personnes le bonheur de visiter ces lieux et j’en trace le portrait en annexe. Je ne vais pas non plus reprendre ici ce que vous pouvez lire partout sur Internet. Je ne donnerai pas de dates ni de chiffres. Je n’ai aucune ambition d’exhaustivité. Je vais juste vous prendre par la main pour vous conduire dans ce merveilleux endroit et provoquer, je l’espère, l’envie de vous y promener tout seul.

Aucune espèce n’est privilégiée parmi les milliers représentées. On remarquera cependant une multitude de coquelicots dont certains semblent rares. Ce n’est pas une surprise. On sait combien le peintre les aimait. Il a créé plusieurs nouvelles variétés. Papaver x moneti a fait l’objet d’un enregistrement en bonne et due forme mais, parce qu’il n’existe pas de conservatoire, cette espèce a désormais disparu.

Il n’y a pas de date idéale pour venir et c’est tant mieux. Sachez juste qu’à partir du 1er novembre le bâtiment est fermé au public, que les tracto-pelles se mettent vite à l’ouvrage et que très vite la terre apparaît dans sa nudité avant d’être mise au repos. Vous ne verrez donc pas de pont japonais sous le givre. Si vous avez envie d’une telle image il vous faudra aller par exemple à l’arboretum de Châtenay-Malabry qui est, lui, ouvert toute l’année mais qui n’a pas la même ambition.

Ici l’objectif est de composer un fouillis organisé m’a expliqué un jardinier. La chose n’est pas très compliquée et vous pouvez appliquer la recette à votre propre jardin, même s’il est modeste. Il faut pour cela y planter des arbustes choisis pour la variété de leurs feuillages. Puis ajouter des vivaces, c’est à dire des plantes qui seront permanentes et qu’il conviendra seulement de "rabattre" de temps en temps comme les aulx, bambous, arnica, capucine (bien qu’on la cultive souvent comme une annuelle), chrysanthèmes, dahlias, hibiscus, hortensias, marguerites, millepertuis, hostas, agapanthes, lavandes, sauges, échinacées, rudbeckias, hémérocalles, alstroemères, anémones du Japon … la liste est très longue.

Pour ma part j’adore les sedums, si beaux à l’automne, l’agastache, les achillées, les géraniums permanents qui satisfont très vite quiconque pense ne pas avoir la main verte, tout comme les escholzias qui se ressèment tout seuls, les asters qui existent dans une immensité de nuances, les gauras, la persicaire (que j'ai beaucoup remarquée à Giverny).

Je n’ai pas pour ambition de vous donner un cours de botanique mais je vous mets en garde. Les plantes sont voyageuses. Certaines vont migrer, et se ressemer toutes seules plus loin comme le gaura. D’autres disparaissent en hiver et repoussent spontanément comme les asters. La rose trémière ne se développera que là où elle l’aura décidé. C’est une précaution de prendre des photos, de faire des croquis ou de placer des repères de manière à ne pas tout détruire au printemps suivant.
Ensuite, et si on cherche à avoir des massifs très fleuris, on plantera chaque année les annuelles dans les interstices. Plusieurs barquettes de petits bégonias rouges ont d'ailleurs été déposées sur une portion de pelouse.

La question que tout le monde pose est de savoir -puisqu’on parle de restauration- si les jardins ont été recréés à l’identique. Il faut avoir conscience que c’est une utopie. Gilbert Vahé, chef jardinier historique de la restauration du domaine, où il a travaillé 43 ans, et que j’ai eu la chance de pouvoir interviewer, m’a confié que la tentative de reconstitution a commencé par une année de sécheresse exceptionnelle et des problèmes d’arrosage qu’il a fallu prendre en compte par la suite.

Les jardiniers du peintre récoltaient les graines pour en effectuer des semis et replanter l’année suivante. Ils opéraient des sélections. Il y a eu ainsi des créations de variétés de cosmos, ce qui est méritoire car la création de nouvelles variétés d’annuelles est très longue et exige beaucoup de place. La création d’hybrides naturels est plus facile pour certaines plantes, comme les iris (je signale d’ailleurs que l’arboretum de Roger de Vilmorin à Verrières-le-Buisson en contient 940 variétés différentes qui offrent toutes des fleurs différentes).

Il serait illusoire de recréer un jardin à l’identique de ce que les yeux des Monet ont pu admirer. Comme je l’ai mentionné plus haut, une variété de pavot a disparu. On a dû aussi se passer de toutes les plantes qu’on ne trouve plus. Et puis quelles fleurs mettre en avant quand on sait que Monet a eu des périodes d’intense collection … par exemple de dahlias et d’iris. La mode a évolué et il faut bien se conformer au système de sélection qui est désormais imposé. Pour le dire simplement, il était facile autrefois d’obtenir des plants plus résistants. Un maraîcher qui faisait pousser des poireaux conservait les plus beaux pour les faire monter en graines et vendait les autres. Au bout de plusieurs années, par sélections successives, il finissait par améliorer la variété. Maintenant, les commerciaux créent des hybrides qui ne peuvent pas se reproduire si bien qu’il faut acheter des graines ou des plants chaque année. C’est pareil pour les fleurs dites annuelles.

On divise les vivaces au moment du labour. Mais on ne récupère pas les annuelles, les bisannuelles ni les bulbes. Tout simplement parce qu’on obtiendrait vite des mélanges qui ne garantiraient pas la couleur d’origine. Les parterres seraient ponctués de taches inopportunes.

On travaille donc "au listing" (de bulbes, vivaces, annuelles) mais ça ne signifie pas pour autant qu’il est facile d’avoir ce qu’on recherche en rachetant chaque année car les producteurs ne tiennent pas toujours parole et que les surprises sont fréquentes.

Regretter ne servirait à rien. Il faut tout miser sur l’organisation de l’espace et viser à recréer l’émotion que Monet avait voulu insuffler. Et c’est finalement la période de la fin de sa vie qui a été retenue pour recomposer les jardins.

Par contre les plantes ne sont pas achetées toutes prêtes à Rungis. Il est primordial de continuer à les produire sur place à partir de graines ou de jeunes plants pour maintenir le savoir-faire, et aussi conserver des plantes qui, sinon, disparaîtraient…. Ce sont ainsi plus de 200 000 plants qui sortent chaque année des serres en dehors des bulbes et de certaines vivaces.

On plante de mai jusqu’au 14 juillet en prélevant dans les serres pour pallier le piétinement. Les jardiniers sont moins dans les jardins en période de production, forcément. De même en automne pour les bisannuelles (semis et repiquage par exemple des œillets de poète et myosotis).
Commençons par le jardin d’eau

On y accède en toute sécurité par un souterrain qui a été créé de toutes pièces. C’est dans cet espace que se trouvent les bambous qui sont eux aussi un éternel sujet de conversation parmi les visiteurs et les guides, mais ils sont bien là depuis toujours. Plantés sous la direction du peintre, ils se sont régénérés d’eux-mêmes en produisant de nouvelles pousses chaque année. On peut donc affirmer qu’ils figurent parmi les rares végétaux encore d’origine, en compagnie des glycines et de quelques vieux arbres. C’est l’endroit où poussent encore les saules qui correspondent le plus au jardin historique mais il n’est pas facile de les maintenir en raison du pourrissement des racines. Par contre les deux ifs qui montent la garde près de la maison d’habitation sont antérieurs à l’arrivée de Claude Monet dans cette propriété.
Les hémérocalles (fleurs oranges) se plaisent le long des berges. Elles sont éphémères mais si abondantes que la plante est constamment en bouquet. Comme indiqué plus haut, on ajoute en ce moment des plantes annuelles. Cela se fait depuis le cours d’eau, à bord d’une barque.

jeudi 24 février 2022

Chroniques noires d’un hussard de la république par Lou Garance

Je savais à quoi m’attendre en ouvrant ces Chroniques noires d’un hussard de la république. Le titre annonce la couleur, si on me pardonne ce simpliste jeu de mots, … que j’allais écrire maux, tant elle sera dure, cette année de stage de stage devant conduire à la titularisation, … enfin si tout va bien.

Lou Garance travaille dans le secondaire. Mais un autre professeur, exerçant dans le premier degré, pourrait tout autant faire un tableau aussi sombre.

L’emploi du terme hussard renvoie loin dans le passé. Il avait été inventé par Charles Péguy pour désigner les instituteurs sous la Troisième République, pour signifier la difficulté de leur mission. On les qualifiait alors de hussards noirs. Et ce n’est pas un hasard si l’auteure déplace l’adjectif.

Le propos de ce livre n’est pas très nouveau mais il a plusieurs intérêts. D’abord (hélas) de confirmer que réforme après réforme (comme s’il était inéluctable de pouvoir bien faire tout de suite ?) rien ne va mieux, et il est bon d’alerter régulièrement l’opinion là-dessus, même si je doute d’un effet aussi explosif que le bilan publié récemment sur les Ehpads. Ensuite parce que Lou Garance restitue parfaitement les dialogues. Que ce soit les petites phrases des élèves, à commencer par l’inévitable, Madame c’est pas juste (p. 47), la novlangue des formateurs, leurs dadas, comme la préconisation du ludique, qui souligne le désormais renversement de paradigme (le prof doit user de stratégie pour intéresser un public qui vient contraint et forcé à ses cours alors qu’il y a cinquante ans l’enseignant avait le beau rôle) et enfin les pensées intérieures qui la traversent.

On est immergés, et pourtant il y a une juste distance autorisant l’analyse. C’est du beau travail ! 

Nous sommes parfois en Absurdie, pas toujours heureusement. Il m’a semblé que l’analyse était d’une grande honnêteté, car l’auteure ne fait pas l’impasse sur ses faiblesses et ne se présente pas en sauveur. Elle est trop lucide pour succomber à ce complexe. On sent néanmoins une vraie envie de faire progresser les élèves. Mais on mesure aussi toutes les incohérences du système. Maintenir la continuité pédagogique, en cette année scolaire particulière avec l’arrivée du covid, équivaut souvent à naviguer en pleine tempête ! 

A commencer par l’évaluation, et la délicate question de la notation (p. 40) qui doit être « bonne » (p. 30). Je me souviens avoir enseigné une année en SEGPA. Certains de mes élèves rendaient copie blanche, sans même y écrire leur nom correctement orthographié (oui, c’est possible) et qui riaient ouvertement en lisant un 5/20 sur leur copie. Il était interdit d’attribuer moins.

Elle n’évite pas la sempiternelle querelle philosophique à propos de l’importance de l’écrit sur l’oral ou le contraire (p. 86) puisque l’un ne va pas sans l’autre. Toujours est-il qu’elle a raison de souligner combien faire parler trente élèves de manière égalitaire sur un créneau d’une heure est une gageure. Même en maternelle, où l’on reste toute la journée avec les mêmes enfants le temps de parole individuel possible est fort réduit, une fois décompté les moments de brouhaha, de récréation, de déplacement, de sieste, de passage aux toilettes … C’est effarant.

Il y a malgré tout dans ce livre un humour puissant, sans lequel il ne serait que révolte et colère. Il y aurait d’ailleurs de quoi. Elle a encore raison quand (p. 89) elle souligne avec sagesse que si beaucoup d’enseignants espèrent avoir le charisme de Robin Williams dans Le cercle des poètes disparus, mais omettent un peu vite la fin du film.

Il faut lire ces Chroniques avant de conclure si enseigner est toujours le plus beau métier du monde, comme on l’a tant laissé croire. Il offre des réflexions très précises sur la formation, voire précieuses pour qui voudrait s’y lancer, avant que la crise de la vocation n’ait décimé les rangs, on ne se demande pas pourquoi.

Née en Alsace en 1990, Lou Garance a fait des études de littérature jusqu’au doctorat. Elle a soutenu une thèse sur le discours totalitaire dans les romans dystopiques. Cela lui a permis de publier quelques articles sur la littérature et le cinéma, mais, comme il faut bien manger, elle a passé le concours de l’enseignement. Quand elle n’enseigne pas, elle passe son temps dans les salles obscures ou dans les forêts vosgiennes.

Chroniques noires d’un hussard de la république par Lou Garance, aux Editions F Deville, en librairie depuis le 10 février 2022

vendredi 7 mai 2021

Angie ! de Marie-Aude et Lorris Murail

 

Nous sommes nombreux à avoir suivi les péripéties de la parentèle de Sauveur, le psychologue imaginé par Marie-Aude Murail. La parution de chaque tome était saluée d’un soupir de soulagement. Les personnages continuaient à vivre mais nous savions bien qu’un jour viendrait où l’aventure s’arrêterait.

Marie-Aude a un peu vocation à soigner, du moins les âmes, en n’hésitant jamais à traiter des sujets qui défendent toutes les différences. Rien d’étonnant à ce qu’elle ait, comme Sauveur, l’esprit de famille et l’envie d‘utiliser la fabrication d’histoires à des fins thérapeutiques.

Son frère Lorris Murail n’écrit plus depuis plusieurs années parce qu’il en est empêché par la maladie. Mais quand sa soeur lui propose de s’y remettre avec elle, alors que la France se confine et se calfeutre, il y voit sans doute l’occasion de s’évader. Les voilà tous les deux en cavale (imaginaire) dans cette ville du Havre qu’ils connaissent par coeur puisque c’est celle de leur enfance. Un plan suffira à raviver leurs souvenirs et garantir la vraisemblance.

Ce n’est pas la première fois qu’ils vont écrire ensemble (et Marie-Aude l’a aussi fait avec sa soeur Elvire). Ils se mettent vite d’accord sur le genre, policier, et si l’une construit le scénario chaque jour chapitre après chapitre, lui les dicte chaque nuit à sa machine pour que sa soeur puisse en prendre connaissance quelques heures plus tard, alors qu’il est dans un sommeil récupérateur. Ils s’appellent en fin de journée pour échanger, se mettre d’accord sur les modifications et surtout continuer, encore et encore.

Voici le premier d’une nouvelle série (car série il va y avoir, ils nous le disent eux-mêmes à la fin du premier en nous offrant même le titre du deuxième, Souviens-toi de Septembre).

Angie ! se déroule entre le port du Havre et le quartier des Neiges, théâtres de trafics en tous genres qui relient une galerie de personnages si vivants qu’on a le sentiment de les voir en chair et en os. Il y a d’abord la jeune Angie Tourniquet, 12 ans, qui porte le prénom d’une célèbre chanson créée en 1973 par les Rolling Stones. Elle impulse régulièrement des rebondissements et son énergie marque ce premier tome. Elle se révèle la coéquipière futée du capitaine Augustin Maupetit, cloué (pour le moment), sur un fauteuil roulant et bien obligé d’avoir des alliés pour mener une enquête délicate.

Il s’appuiera sur son chien Capitaine, sur sa commissaire Alice Verne, sur la fantaisiste tante Thérèse, et ses capacités de médium, sur la mère d’Angie, infirmière de son état. Leurs aventures se dérouleront alors que la France entière subit ce drôle de virus venu de Chine dont on aurait estimé l’apparition un peu exagérée si elle avait été le fruit de l’imagination des auteurs.

En tout cas, situer cette intrigue policière en pleine pandémie lui donne un air familier tout à fait intéressant. Et l’ajout (avec traduction en bas de page) de termes empruntés au parler cauchois -au sens large puisque par exemple le mot déjouqué (p. 143) s’emploie aussi ici sur l’île d’Oléron pour désigner le réveil. Comme cela met du sel dans l’histoire ! On y croit plus que jamais. On vibre pour que tout se termine bien, surtout quand on sait le risque que court la jeune Delphine (qui porte le même patronyme que moi mais qui n’est pas de ma famille). Et on attend la suite avec impatience.

Nous serons comblés puisque non seulement le numéro 2 est achevé mais je peux vous dire que Marie-Aude a déjà lancé le troisième. Pour les auteurs comme pour beaucoup d’entre nous, cette période de « confinement » aura été un formidable terrain d’évasion. Et surtout une occasion insensée de travailler énormément.
Nous allons guetter les prochaines couvertures, en les espérant aussi belles que celle que Levente Szaboa a peinte pour le premier et que j’ai choisie pour illustrer l’article Son plan du Havre, en page interne de couverture est également très onirique et tout à fait précieux pour ceux qui ne connaissent pas la topographie des lieux.
Angie ! de Marie-Aude et Lorris Murail, collection Médium +, Ecole des loisirs, en librairie depuis le 3 février 2021

samedi 7 novembre 2020

Sauveur & Fils Saison 6 de Marie-Aude Murail

Nous voilà déjà rendus au tome 6 alors que la quatrième de couverture promet un septième opus. Comme le temps aura passé vite depuis cette fin de l'année 2016, quand les lecteurs de France Télévision ont décerné une pépite à Marie-Aude Murail au Salon de la Littérature Jeunesse de Montreuil. On peut dire qu’ils ont eu du nez.

Sauveur Saint-Yves est un colosse au prénom prédestiné pour lui donner envie de sauver, si ce n’est le monde entier, en tout cas les patients qui s’adressent à lui, et principalement des enfants qui sont presque tous en recherche d’identité et de modèle. Il est donc devenu psychologue clinicien par vocation et si l’auteure nous rappelle au fil des épisodes quelles sont les règles déontologiques de la profession on s’aperçoit que cet homme en enfreint plusieurs et qu’il a surtout beaucoup de mal à régler ses propres problèmes. Bref, il est humain et c’est (aussi) ce qui nous le rend si sympathique.

Il y a toujours un hamster en couverture, dans une posture positive. Si cette fois celui-ci navigue sur un bateau de papier le nom de Redoutable est de bonne augure. C’était a priori un étrange choix que de donner un tel animal comme compagnon pour les enfants qui vivent au 12 rue des Murlins. Sa durée de vie excédant rarement deux ans, il s’avère judicieux car il offre la possibilité d’évoquer régulièrement l’indispensable travail de deuil que nous devons tous faire à propos de personnes disparues ou de projets échoués. Marie-Aude aurait cependant pu retenir le chat car on s’aperçoit dans cette saison 6 qu’elle en connaît un rayon sur le sujet (page 235).

On apprend toujours beaucoup de choses en lisant chaque épisode, la plupart du temps complété en fin d’ouvrage par plusieurs pages de précisons sur le vocabulaire employé. Avec celui-ci j’en sais plus sur la PNL (p. 39, la folie et le déni (p. 284) et surtout sur la caractérologie (p. 74). J’ai d’ailleurs interrompu ma lecture pour faire moi-même le test du MBTI, et bien m’en a pris. Je me connais mieux, ce qui me fait désormais apprécier l’injonction de Socrate, Connais-toi toi-même.

Ce livre est conçu pour se lire indépendamment des précédents mais il me semble que le lecteur en tirera un bénéfice moins important. On s’attache aux personnages et on est pressé de connaître leur évolution, d’autant que leurs soucis sont très caractéristiques de ceux qui animent les adolescents et dont jusqu’à présent on parlait peu comme l’homosexualité ou la transition de genre, deux sujets qui tiennent particulièrement à coeur à l’auteure qui est tout autant soucieuse de laisser la réalité sociale pénétrer ses ouvrages. Ainsi les Gilets jaunes ne sont pas absents de ce numéro.

Elle a depuis toujours une capacité d’écoute et de recyclage hors du commun des confidences qu’elle glane lors de ses rencontres avec des jeunes. On peut la suivre lorsqu’elle donne des conseils pour lutter contre la dépression engendrée par notre époque (p. 256). Et quand je lis son effarement à propos de l'addiction des enfants aux réseaux sociaux je crois l’entendre s’exprimer à haute voix. La série n’est pas née seulement de son imagination mais surtout du recueil de témoignages.

Je suis bien curieuse de savoir comment les Saint-Yves vont traverser l’année suivante. Quel sera le sexe de l’enfant dont Louise accouchera ? Comment sera le bébé de Frédérique ? Qu’adviendra-t-il de la romance entre Gabin et Alice ? Comment évoluera la santé de la grand-mère de Grégoire et celle de Koslo  ? La saga a beau naviguer entre la pure fiction et le vraisemblable on se surprend à y croire et à se sentir un peu de la famille, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année puisque le roman se termine à cette période, ... en 2018 tout de même.

Je suis aussi très impatiente de savoir si Jovo sera épargné par le virus. Et si la crise sanitaire affectera le travail du praticien au point de l’amener à exercer en téléconsultation ? J’ai peur qu’il nous faille patienter jusqu’à la saison 8 pour apprendre en quoi la Covid aura bouleversé leur vie.
Sauveur & Fils de Marie-Aude Murail à l'Ecole des loisirs, à partir de 13 ans
Saison 1 parue en avril 2016
Saison 2 parue en novembre 2016
Saison 3 parue en mars 2017
Saison 4, parue en  janvier 2018
Saison 5, parue en septembre 2019
Saison 6, en librairie depuis le 19 août 2020

La photo de Marie-Aude Murail a été prise en avril 2016 à l'occasion de la publication du premier tome.

dimanche 13 octobre 2019

Sauveur et Fils Saison 5, de Marie-Aude Murail

Le club des amateurs de Sauveur et Fils sera heureux d'apprendre la sortie de la Saison 5 dans lequel Marie-Aude Murail est toujours très engagée à défendre l’égalité homme/femme mais aussi la vie si difficile des agriculteurs.

Le plus terrible c’est le suicide dans le monde agricole même si je connais cette triste réalité. Par contre j'ai découvert, horrifiée, la mort des vaches (p. 215) en raison de la négligence de ceux qui jettent des canettes sur les talus : La faucheuse les déchiquette en petits morceaux, et après, ça se retrouve dans nos champs et puis dans le fourrage pour nos bêtes. Ces petits bouts de métal coupants, ça leur troue la panse, ça leur déchire les intestins, ça peut même atteindre la membrane du cœur. C’est la troisième vache qu’on perd cette année, et celle-là allait vêler. On n’a pas besoin de ça, en plus du reste. Le reste, c’était deux suicides d’agriculteurs dans la région en un mois.

Elle continue aussi de dénoncer ceux qui utilisent les réseaux sociaux pour nuire à autrui et elle a raison de souligner qu'on ne peut tout de même pas injurier impunément. On peut obliger les opérateurs à lever l’anonymat, et les peines encourues laissent rêveur. Jusqu’à 45 000 € d’amende, et même une peine de prison, si les insultes sont à caractère homophobe ou raciste (p. 264).

Elle réitère les conséquences de l’usage du portable sur un enfant très jeune. Je ne suis pas surprise des troubles autistiques chez des enfants surexposés comme ce petit Maxime (p. 247). Les troubles sont réversibles si on agit à temps. Plus tard (p. 242) on assistera presque en direct à un accident mortel causé par la consultation d'un message téléphonique en conduisant. Néanmoins le psychologue semble un peu perdu dans toutes les pathologies. On a la confirmation dans cette saison de son caractère superstitieux. A ma grande stupéfaction, il ira même jusqu’à faire un quimbois (p.197).

L'humour demeure néanmoins et on découvrira que la clientèle du psychologue semble évoluer, suite à des recommandations d'un employé de Jardiland qui le conseille en tant que comportementaliste animalier.

On apprend qu’un chat repère instinctivement la détresse humaine via les phéromones que nous émettons et nous réconforte grâce aux vibrations réparatrices de son ronronnement. L'animal joue donc un rôle de "soutien émotionnel" ... comme dans L'ami, le dernier roman de la New-Yorkaise Sigrid Nunez, devenue un véritable phénomène littéraire outre-Atlantique.

L'alimentation devient un thème important. Le jeune Lazare penche de plus en plus vers une alimentation excluant la viande. Et Marie-Aude aborde un thème jusqu’à maintenant très peu traité en littérature, celui de l’addiction au sucre. Elle propose même aux lecteurs de répondre à trois questions pour vérifier le niveau éventuel de leur trouble (p.171) sur le niveau de consommation, leur difficulté à se limiter, et surtout le besoin d'en consommer en dehors des repas.

Elle précise qu’il est très difficile de se débarrasser d’une mauvaise habitude, pas parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est habituelle (...) mais très judicieusement elle nous donne un "truc" en suggérant de remplacer une habitude que par une autre (de préférence moins nocive).

On le sait, elle s’inquiète aussi des troubles de genre. Elle aborde donc le dysphorique de genre inquiétant d’une réassignation sexuelle. Marie-Aude a mis d’elle même dans ce roman (à travers les problèmes de grossesse), et s’identifie sans doute à Sauveur lorsqu’il explique ce qu’est la sublimation à Eliott : on renonce à changer de sexe et on devient écrivain (p. 187).

Dans ce cinquième opus chaque enfant de la famille recomposée tente de prendre sa place. Leur histoire se tisse en filigrane des faits de société chers à l'auteure qui continue à les creuser.

Marie-Aude Murail nous offre un roman très social, complètement en phase avec les inquiétudes qui concernent de plus en plus de lecteurs. Faut-il y voir une conséquence de la crise ... mais il est souvent question de budget et du coût des séances.

Etant une lectrice attentive j'ai relevé une erreur (sans nul doute un clin d'oeil de Marie-Aude) : il n'y a pas de salon de thé qui s'appelle Le Loir dans la théière à Orléans. C'est plutôt au Piano dans la théière que Louise va donc retrouver ses copines. Mais quand elle viendra rue des Rosiers à Paris elle pourra y déguster une de leurs fameuses tartes au citron meringuées.

Un loir ... un hamster ... on reste dans la même famille. Et si vous voulez lire les autres billets consacrés à Sauveur et Fils, c'est ici.

Sauveur et Fils Saison 5, de Marie-Aude Murail, Ecole des loisirs, septembre 2019

samedi 31 août 2019

L'Ecole des Loisirs et Rue de Sèvres font leur rentrée

La rentrée littéraire concerne autant les jeunes que les adultes. Sous peine de radoter j'ajouterais que les grands gagneraient à lire cette littérature dite "jeunesse" qui concerne tout le monde.

Ce soir l'Ecole des loisirs présentait quelques-unes de ses nouveautés.

Kitty Crowther a lu un extrait du roman de Ulf Stark, la Cavale, traduit du suédois par Alain Gnaedig, chez Pastel, et qu'elle a illustré.

L'histoire de ce petit garçon organisant la fugue de son grand-père l'a d'autant plus touchée que, si elle vit et travaille en Belgique, elle est née d’une mère suédoise et d’un père anglais. Quant à moi j'ai adoré ce roman dont la première phrase est à elle seule l'annonce de l'aventure qui va suivre : Les feuilles de l'érable devant l'hôpital avaient des reflets rouges et dorés. Je regardais par la fenêtre, et je me suis dit : c'est étonnant comme les feuilles brillent si joliment juste avant de tomber.
L'auteur raconte avec pudeur et humour sa version du chant du cygne dans un récit plein de tendresse. L'illustratrice s'est inspirée de la manière de représenter les visages adoptée par le peintre norvégien Edward Munch (qui a fait bien d'autres tableaux que Le cri) et pour qui le visage était comme une cartographie de la vie de la personne.

mercredi 3 octobre 2018

Skorpios au loin avec Niels Arestrup, Ludmila Mikael et Baptiste Roussillon

Nous sommes en Juillet 1959. Le somptueux yacht d'Aristote Onassis, le Christina O, appelé ainsi en hommage à sa fille, s'apprête à quitter le port de Monte-Carlo pour effectuer une croisière en Méditerranée avec, à son bord, beaucoup d'invités (que l'on ne verra pas). Parmi eux, deux en particulier seront sous les projecteurs : Winston Churchill et Greta Garbo. L’histoire est étonnante. Et pourtant vraie.

Il fallait des acteurs de l'envergure de Niels Arestrup et de Ludmilla Mikael pour interpréter ces deux "monstres" en parvenant à faire ressentir leurs forces mais aussi les blessures d'enfance qui les ont marqués tous les deux. Et entre eux Niklaus, le maitre d'hôtel, a de la présence sans occuper le devant de la scène. Le rôle est subtilement interprété par Baptiste Roussillon.

Le soir de la présentation de saison des Bouffes Parisiens Jean-Louis Benoît disait que c'était la première fois qu'il montait une pièce dite de "conversations", lesquelles sont en général situées dans un salon, ou sur un quai de gare. L'originalité de Skorpios au loin est que l'action se déroule sur un espace en mouvement.

Le méga yacht vogue par un beau ciel d'été vers les côtes de Ligurie et le décorateur Jean Haas a fait en sorte, avec une scénographie néanmoins très simple, de rendre cela palpable parce que le ciel passe de l'ombre au crépuscule et à la nuit.

Le spectateur a d'emblée l'impression de ressentir un léger souffle de vent, suggéré par une douce musique d'orchestre, le bruit des vagues, les cris des mouettes. Churchill est alors dos au public, face à la mer. Il se plaint de n'avoir pas fermé l'oeil de la nuit et s'étonne que le bateau soit encore à quai, à Monte Carlo. Il est encore plus surpris d'apprendre que la "Reine Christine" soit à bord. Le "sauveur du monde libre" s'en dit ébloui. Il faut dire que la pièce est une fantaisie, mot grec signifiant "apparition".
Il a réclamé son matériel de peinture. Le public peut ignorer que l'homme politique avait ce don mais l'actrice, qui est aussi collectionneuse, a vu l'exposition qu'il a faite à New York et le complimente : votre peinture est troublante.

dimanche 5 août 2018

La putain du dessus d’Antonis Tsipianitis

La putain du dessus fut un succès au Théâtre de la Huchette et c'était légitime que le spectacle fasse escale en Avignon.

C'est un monologue écrit par Antonis Tsipianitisun dramaturge grec contemporain, mais la comédienne nous fait vivre son quotidien d'une telle manière que défilent toute une galerie de personnages.

Elle incarne une femme née dans une petite ville industrielle du nord-ouest de la Grèce. Elle rêvait de faire des études mais son statut de sexe féminin est un handicap. Son père a beau la frapper, une gifle ne change pas une fille en garçon !

Si elle est "honnête" elle ne doit songer qu'à fonder une famille. N'importe qui à sa place aurait cru comme elle son jour de chance arrivé lorsqu'elle rencontre Leftéris qui exerce un honorable métier.

Erato (Emilie Chevrillon) arrive sur scène en mantille et toute vêtue de noir, embrasse la croix, tremble encore à l'idée que son mari pourrait revenir. Il est pourtant mort et enterré. Le temps est venu de préparer le blé qu'on mange en Grèce pour éloigner les mortsLa jeune femme a subi des violences conjugales d'autant plus pernicieuses que son époux était policier, et qui plus est, corrompu.

Je me suis mariée comme quelqu'un qui signe les yeux fermés une formule hypothécaire sans avoir vu les petits caractères.

Loin d'être un sauveur, Leftéris est une sorte de bourreau. La parole d'Erato est malgré tout forte et imprégnée d'humour, ce qui ne retire rien à l'universalité" de cette situation puisque les violences concernent une femme sur trois, au moins une fois dans leur vie.

Ce spectacle parle aussi de la crise que traverse la Grèce. Et d'autres souffrances comme celles des migrants entassés dans un minuscule logement, juste au-dessus.
Tout est détruit autour d'elle et l'appartement a été saccagé où elle erre le revolver à la main, prête à tout : Tu souffres de me voir libre ?

On assiste à une explosion de rage et d'émotions. On découvre aussi une âme sensible. La jeune femme raconte ce qu'elle cuisinait et déposait devant la porte de ses voisins du dessus, et son admiration pour la putain qui sait cacher son plaisir.
On lui souhaite de trouver durablement la paix et que son coeur cesse d'être lui aussi complètement noir, à l'instar de celui de PJ Harvey chantant The dancer et qui résonne dans la salle.

La mise en scène est sobre, laissant la place à Emilie Chevrillon pour jouer dans une palette toute en nuances.

La putain du dessus d’Antonis Tsipianitis
Un texte d’Antonis Tsipianitis
Adaptation: Haris Kanatsoulis et Chantal Stigliani
Mise en scène de Christophe Bourseiller
Avec Emilie Chevrillon
Au Théâtre de l'Arrache-Coeur • 13, rue du 58ème RI • 84000 Avignon • Tél : 04 86 81 76 97
Du 6 au 29 juillet 2018 à 18 h 40
Relâche les 9, 16 et 23 juillet

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Laurencine Lot

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