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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

dimanche 3 octobre 2021

Les sœurs Tatin de Laetitia Gonzalbes

L’idée de départ était intéressante : raconter l’histoire des sœurs Tatin en s’appuyant sur la dramaturgie des Trois Soeurs d’Anton Tchekhov.

On ne tiendra pas rigueur à Lætitia Gonzalbes que deux n’égale pas trois. Ni que la Sologne n’est pas la Russie. Ce sont des géographies malgré tout comparables, retirées.

Pourquoi lui ajouter des épisodes de comédie musicale ? Certes, ils sont réussis mais ils retirent de la gravité au propos. Et puis, danser avec un balai poussiéreux au-dessus des fourneaux n’est pas très sérieux.

Comme nous sommes au XXI° siècle on utilise la vidéo, c’est classique, et pourquoi pas ? Cela permet de montrer Lamotte-Beuvron à un public qui n’en a sans doute jamais entendu parler. Sauf que même si les scènes ont été tournées dans le vrai Hôtel Tatin, on ne le voit pas plus que si on avait filmé en studio. Le montage est curieux et l’accent berrichon ne crève pas l'écran.

On connait tous ce dessert fameux qui est un succès mondial. Les gastronomes savent qu’une fable a été montée de toutes pièces pour justifier la cuisson à l’envers. Ce plat régional et à l’origine banal s’est paré d’un story-telling (comme on dit en marketing) qui continue à faire couler beaucoup d’encre. Sur ce point, le spectacle reste muet. On assiste à la fin à la confection de la tarte dans sa sobriété la plus simple. Et on ne comprend pas qu’elle soit associée à un incendie. Pas plus que le visuel de l'affiche soit inversé car (enfin !) la pâte cuit sur les pommes et non dessous comme on a l'impression en la regardant.

Mais je rends hommage à Lætitia Gonzalbes de n’avoir pas enjolivé les choses car ni Stéphanie ni Caroline n’ont inventé cette tarte qui porte leur nom. Elles en furent les mamans d’adoption. Comme Tchekhov est le père adoptif de ses personnages. L'interprétation est plutôt sensible par deux comédiennes qui s’entendent comme des soeurs, exprimant ce qu’il faut de jalousie et d’affection.

Au début du spectacle on remarque un fauteuil à bascule qui, immédiatement, fait penser au grand âge. La femme qui s’y installe joue à ce moment le rôle d’une vieille dame souffrant de la solitude après la mort de sa grande soeur adorée. Dommage qu’elle martyrise ses cordes vocales. Toutes les septuagénaires n’ont pas une voix éraillée. Les buches flambent dans la cheminée. On se rassure, le feu est virtuel mais il annonce l’incendie qui va ravager le quartier plus tard.

Quand on n’a pas de vraie vie, on vit de mirage. Stéphanie (Roxane Le Texier) aime Tchekhov dont cette phrase, tirée des Trois sœurs, lui rappelle sa soeur Caroline (Anaïs Yazit, excellente comme dans le précédent spectacle de la metteuse en scène), décédée il y a un an, en 1911. A quoi bon se souvenir, se plaint-elle avec mélancolie. On nous oubliera, c’est inéluctable (sauf qu’à ce stade le public sait bien que tout le monde se souvient de ce plat devenu culte et qui porte leur nom).

C’est pourtant au jeu des souvenirs qu'elle va se livrer en rejouant avec sa soeur les principaux épisodes de leur vie. Stéphanie se souvient de leur vie à sa soeur et elle dans l’hôtel familial, des discussions philosophiques dans la cuisine, de leurs histoires d’amour… et du moment où elles ont servi pour la première fois le fameux dessert. Les deux soeurs chantent et dansent Plaisir d’amour, le Temps des cerises, … Stéphanie se veut didactique, expliquant pourquoi le vert est une couleur que les artistes n’aiment pas porter. Et elle nous donne le secret pour combattre la mélancolie : travailler, travailler encore et encore.

Le texte est très nostalgique, souvent ponctué de regrets : J’ai l’impression que tout sur terre est destiné à changer. Il peine à se construire. Une fois la recette expliquée et réalisée presque sous nos yeux Stéphanie jugera : cette histoire est sans dessus dessous, comme notre tarte, tiens.

Apprécions cette création qui est cependant pour moi un cran en dessous de la précédente, Je m'appelle Erik Satie comme tout le monde. J'ajoute que Roxane Le Texier sera prochainement Ulla, rôle principal féminin, dans Les Producteurs, la comédie musicale qu'Alexis Michalik prépare pour le Théâtre de Paris.

Les sœurs Tatin d’après « Les Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov
Création librement adaptée de Laetitia Gonzalbes
Avec Roxane Le Texier et Anaïs Yazit
Costumes : Claire Avias  
Film : Mathilde Sereysk
Musiques : David Enfrein et Tim Aknine 
Au Théâtre de la Contrescarpe - 5, rue Blainville - 75005 Paris
(Métro Place Monge ou Cardinal Lemoine)
Jusqu’au 28 novembre 2021
Du mercredi au vendredi à 19 h, les samedis et dimanches à 18 h 30

samedi 2 octobre 2021

Le voisin de Picasso, écrit et interprété par Rémi Mazuel

La photographie d’Alexis-Joseph Mazerolle par Nadar en 1883 est posée sur un chevalet au centre de la scène. Le noir se fait. Des bruits évoquent la folie alors qu’un faisceau de lumière blanche découvre un homme recroquevillé et secoué d’angoisse.

Contemporain de Monet, Renoir et Sisley, Mazerolle (1826-1889) appartient à la catégorie des peintres académiques. Son style correspondait aux goûts de son époque et il connut une belle notoriété. Il a en effet reçu de multiples commandes privées et publiques. Il a décoré de nombreux lieux de spectacle comme l’Opéra Garnier, le Conservatoire de musique de Paris, les théâtres d’Angers et de Baden Baden… et la Comédie Française, ce qui lui valut la Légion d’honneur.

Le grand public ne le connait plus vraiment. Et pour cause puisqu’en 1900, un incendie détruisit les plafonds peints en 1877-1879. Il n’en subsiste que des gravures et esquisses. Rémi Mazuel s’est penché sur ce parcours qu’il estime injuste en écrivant son histoire pour le théâtre tout en rendant plus largement hommage aux artistes qui connaissent une éphémère gloire, parce que ce fut aussi le cas de son propre grand-père, devenu artiste-peintre après une carrière d’entrepreneur. Il a eu envie d’écrire sur ces deux mondes, l’art et l’entreprise, que l’on oppose trop souvent.

Et ce qui est amusant c’est que c’est sa propre grand-mère qui lui avait donné le point de départ de sa pièce en lui offrant un jour un catalogue sur l ‘œuvre d’Alexis-Joseph Mazerolle. C’est bien plus tard qu’il apprit qu’un descendant de ce peintre était marié à la cousine de son grand-père. Cette découverte renforça sa motivation.

Étant comédien, il a choisi d’interpréter tous les rôles. Par contre il ne voulait pas se priver d’un regard extérieur et il a eu raison. Il a donc préféré confier la mise en scène à Marie-Caroline Morel, qui comme lui a suivi le Cours Cochet-Delavène.

Après le prologue, la pièce se poursuit autour de l’histoire d’Antoine, un comédien que son agent lâche brutalement faute de réussir à lui trouver des contrats. Comme il lui faut gagner sa vie, le jeune homme dépité devient gardien de musée, dans un lieu où le plus célèbre est Picasso. Si bien qu’on lui demande à longueur de temps où se trouvent ses tableaux.

Rémi Mazuel renseigne sur tous les tons et gère des situations cocasses, surtout pendant les visites scolaires. Le comédien mime une incroyable bagarre le précipitant hors de scène avant que la pression ne retombe. Il réhabilite aussi l’artiste surdoué et tombé dans l’oubli en convoquant les personnalités marquantes de sa carrière dans la « salle Mazerolle », voisine de celle de Picasso. Il joue quatre personnages principaux et six lieux différents joués dans le décor épuré conçu par Alix Cohen.

Sa passion n’est pas incompatible avec une certaine objectivité car soutenir un artiste c’est aussi lui dire ses quatre vérités quand il le faut.

On peut aller au théâtre de la Contrescarpe voir Rémi Mazuel pour connaitre l’histoire de Mazerolle mais c’est tout de même la performance d’acteur que j’ai grandement appréciée. J’ai découvert un comédien dont le travail mérite d’être salué. C’est en toute logique qu’il s’est illustré dans l’improvisation et l’éloquence. Et sa carrière ne fait que commencer !

Le voisin de Picasso écrit et interprété par Rémi Mazuel
Mise en scène : Marie-Caroline Morel
Costumes : Leslie Pauger
Musique : Charles Tumiotto
Conception & Décors : Alix Cohen
Au Théâtre de la Contrescarpe - 5 rue Blainville - 75005 Paris
Les mercredi à 21h, samedi à 16h30
Relâches les 6, 27 et 30 octobre et 15, 18 décembre
Mais supplémentaire le dimanche 21 novembre à 16 h 30

vendredi 1 octobre 2021

La plus grande collection au monde de convolvulacées est à Châtenay-Malabry

J'ai bien dit "convolvulacées" mais, si le terme est trop compliqué pour vous, parlons de patate douce, de belle-de-jour ou de liseron. Ces plantes appartiennent en effet à la même famille et le moins qu'on puisse dire c'est que ses membres n'ont pas bonne presse. On les dit invasives mais il faut rétablir quelques vérités.

D’abord ce ne sont pas toutes des lianes. Il en existe qui, au Mexique, deviennent des arbres, d’autres sont arbustives, grimpantes ou retombantes ou enfin couvre-sols. Mais elles ont toutes en commun la même forme de leur fleur, en entonnoir avec cinq pétales soudés.

Par contre vous remarquerez sur les photos la diversité des feuilles dont certaines peuvent aller jusqu'à ressembler à une chauve-souris déployée. Cet animal est d'ailleurs un des animaux pollinisateurs de quelques espèces. Et le feuillage de plusieurs espèces de patates douces peut se consommer comme des épinards. Ils sont pour la plupart très denses et offrent des contrastes saisissants entre les variétés.
Une de leurs spécificités est d'avoir besoin d'un tuteur pour se développer, le plus fin possible (car c'est plus épuisant de s'enrouler autour d'un tronc que d'une tige) hormis celles qui sont couvre-sols comme les patates douces (mais que l'on peut malgré tout faire grimper si on manque de place) ou le Liseron de Mauritanie (Convolvulus sabatius ci-dessous à gauche) ou qui se laissent choir comme la Dichondre argentée (Dichondra argentea ci-dessous à droite). Originaire du Sud des États-Unis, celle-ci est vivace,  rustique jusqu'à -10°. Son feuillage argenté est persistant ou semi-persistant et sa croissance est rapide. Elle supporte toutes les expositions et elle est d'un bel effet au bord des murets ou en potée et suspension pour décorer les terrasses et balcons. Ses fleurs sont très petites et blanches, à peine visibles à l'oeil nu. Les fruits sont des capsules minuscules contenant 1 ou 2 graines, convoitées et dispersées par les fourmis.
Les arbres n'ont pas davantage besoin de soutien mais leurs branches sont fragiles et peuvent se casser au moment de leur rentrée sous serre. Il y a par exemple l'Ipomoea murucoïde, originaire du Mexique. dont les mexicains utilisent l’écorce en cataplasme pour soulager les morsures de serpents.
Un second arbre, lui aussi en pot, est un don du Museum arboretum de Chèvreloup. Il est entré illégalement en France en 1995. N'étant pas auto-fertile on tente des boutures pour la multiplier, pour le moment sans résultat. Un autre arbuste résulte d'un croisement, d'où la présence d'un x dans sa dénomination. Il est étonnant (ci-dessous) avec ses longues tiges qui se comportent comme de la broussaille. C'est le Convolvulus×desprauxii, une espèce hybride de Convolvulus floridus et Convolvulus scoparius, endémique des îles Canaries.
Toutes les couleurs de fleurs existent. La Strictocardia beraviensis "Philippe Bonduel" (Afrique du Sud) est d'un rouge corail lumineux. A noter que les guillemets signifient qu'il s'agit d'un cultivar, c'est-à-dire un type végétal résultant d'une sélection, d'une mutation ou d'une hybridation (naturelle ou provoquée) et cultivé pour ses qualités particulières. Le pistil est très développé. Il est politisé par les oiseaux qui déguste une goutte de nectar au fond du calice. Il y peu d'oiseaux nectarivores en région parisienne mais tout de même quelques-uns, ce qui explique la production de quelques fruits. A coté, l'Ipomoea Setosa Campanulata (Brésil) est une liane aux fleurs rose clair s'ouvrant l'après-midi, aux tiges poilues, aux fruits étrangement gonflés et eux aussi poilus et aux belles feuilles découpées évoquant la vigne.
Ci-dessous à gauche une originaire du Caire (Ipomoea Cairica P.B. 99-50) dont les feuilles sont palmilobées. 
Rien à voir avec celles de l'Ipomoea Indica Edith Piaf aux fleurs bleu clair striées d'une bande rose.
Pour avoir un aperçu de cette richesse, il suffit de venir visiter la plus grande collection au monde, qui se trouve en région parisienne, dans l’arboretum de la Vallée-aux-loups, à Châtenay-Malabry (92), un endroit magnifique auquel j’ai d’ailleurs consacré plusieurs articles. J’ai eu cette chance cette année, juste avant que les plus fragiles soient rentrées pour les protéger du froid. Date limite de leur vie en plein air sous nos climats  : 15 octobre.
L'histoire est singulière. Vous connaissez sans doute les murs végétaux. Le premier a été créé en 1988 à la Cité des Sciences et de l’Industrie à Paris et celui de la façade du musée du quai Branly les a rendus célèbres en 2004. On les doit à Patrick Blanc, chercheur au CNRS. Mais l'homme a d'autres spécialités.

En 1996, il avait présenté "Les folles Ipomées" au festival des jardins de Chaumont-sur-Loire (où je suis allée en 2010). N'ayant pas la possibilité de les conserver il chercha ensuite à offrir ces 80 plantes alors inconnues en France à qui voulait bien en prendre soin. Ce sera Nelly Bouilhac qui s'en chargera à Châtenay pour le Conseil général des Hauts-de-Seine. Et qui développera la collection, en partant de rien puisqu'au mieux on les considérait comme des plantes médicinales et qu'elle n'avait à l'époque aucune connaissance botanique.

Elle peut être fière aujourd'hui de compter 31 genres parmi les 56 genres qui sont référencés et 1500 espèces parmi les 1900 qui existent. Les 700 mètres carrés de serres sont bien remplis en hiver. Les noms, par contre, sont en train de changer suite aux analyses ADN mais nous conviendront d'utiliser pour le moment les plus connues et d'attendre la fin des recherches pour lancer "la valse des étiquettes".

Il faut savoir aussi qu'il y a deux catégories : les vivaces, et puis les annuelles, souvent subtropicales qui font beaucoup de graines pour assurer l’avenir. Nelly conseille de scarifier les graines, pour faciliter le travail du bourgeon et les mettre en terre humide, enfoncées juste de la même hauteur que leur épaisseur,  en les plaçant à l'horizontale car on ne sait pas où est le haut, où est le bas.

Si ces plantes se développent vite c'est parce qu'elles font la course à la lumière. Mais elles n'abiment pas leur support puisqu'elles sont démunies de crampons. Leur nom vient de convolvere, qui signifie envelopper, s’enrouler.

Une des plus spectaculaires en terme de développement est l'Ipomoea indica, (parfois dites Ipomoea learii mais ce n'est pas son nom véritable). Elle surplombe la volière des rossignols de la serre. On peut s'étonner de la présence d'oiseaux mais elle s'explique par le fait qu'ils sont insectivores et bien utiles pour préserver les plantes puisque l'emploi d'insecticides est prohibé. En s'approchant de certaines ipomées on remarquera des sachets contenant des coccinelles.
L'Ipomea indica est une vivace qui pousse à l'état sauvage sur les falaises de Porto. Capable de ramper comme d'escalader de grands arbres, elle pourra produire des tiges d'une douzaine de mètres en une seule saison, et donc de recouvrir par exemple une tonnelle en un temps record.
Elle produit, de juillet jusqu'aux premières gelées, des milliers de grandes fleurs bleu-violet le matin, s'empourprant aux heures les plus chaudes de la journée, avant de se refermer lorsqu'il fait trop chaud. La souche est rustique jusqu'à -8°C en situation abritée. Elle est considérée comme une plante invasive en climat doux, dont il faudra contrôler le développement.

Tel est le souci qu'on peut rencontrer avec de telles plantes. Mais si on comprend leur mode de croissance on pourra les contenir. Les plantes de cette espèce ont toutes pour spécificité de décompacter et de dépolluer la terre. Leurs racines peuvent se propager jusqu’à 8 m de profondeur et à chaque fois qu'on donne un coup de bêche pour les arracher on ne fait que favoriser le bouturage.

Si on veut malgré tout s'en débarrasser il sera plus efficace de freiner leur expansion en apportant du sable à la terre qui, plus légère, ne les intéressera plus. Si on est pressé on peut les couvrir d'une bâche pour les priver de la lumière ou bien cultiver tout de suite en plantant autre chose qui couvrira le sol.
Quand elles se sont enroulées autour d'un rosier il suffira de les couper régulièrement autour des pieds sans les arracher puisqu'elles ne les étoufferont pas. Et on continuera à profiter de leur floraison. Ces plantes sont extrêmement mellifères et si certaines (comme l'Ipomoea carnea photographiée pour montrer combien les graines sont différentes d'une variété à une autre) contiennent des substances hallucinogènes dans leur pollen celles-ci n’affectent pas les abeilles mais peuvent être toxiques pour le bétail. Elles représentent une source sûre de nourriture pour les abeilles dès le début du printemps. Il faut donc les préserver. Et puis, s'agissant d'annuelles qui se ressèment par graines, il "suffit" après tout de supprimer les fleurs fanées en fin de journée pour ne pas être envahis.
Plusieurs convolvulacées sont comestibles. Le liseron d'eau, Ipomoea aquatica, est cultivé dans les régions tropicales pour ses feuilles consommées comme légumes.
Ce sont surtout les patates douces que l'on mange. Il y en a de multiples ici, au pied de la serre (mais on pourrait les cultiver en tipi) et de feuillages de couleurs très variées, parfois panachées.
Celles qui ne sont pas d'un grand intérêt gustatif sont de plus en plus utilisées par les communes pour agrémenter parcs, massifs, suspensions ou ronds-points et après avoir visité l'arboretum je les remarque davantage. Comme ici à Antony (92) :
Et voici l'Ipoméa batatas Palm Blackie, au feuillage presque noir et très découpé.
Les tubercules de la variété Murasaki sont très originaux par leur chair blanche et leur peau rose pourprée. Cuisinés comme les pommes de terre classiques – en purée, à la vapeur ou en poêlées –, ils peuvent aussi être râpés crus en salade. La chair douce et très légèrement sucrée à la saveur de noisette permet également de confectionner de surprenantes chips.
Quelques dernières photos pour terminer et poursuivre l'illustration de la diversité de ces Ipomées. On pourrait tout à fait composer, dans son jardin, une horloge florale en disposant les plantes selon leur heure de floraison quotidienne. On pourrait ainsi passer une journée entière auprès d'elles sans se lasser. Je précise cependant que mes photos ont été prises un matin, en fin de saison d'une mauvaise année climatique pour ces espèces qui aiment les fortes chaleurs.
Voilà pourquoi j'ajoute le lien vers l'émission Silence ça pousse qui a consacré une séquence à la collection. Une fois el fichier ouvert allez à la fin de la 11ème minutes jusqu'à la 15 ème ici.

La Collection nationale de Convolvulacées remplit une triple mission scientifique, de conservation es espèces, en particulier d’espèces menacées dans leur milieu naturel, et conservatoire de graines et de vulgarisation auprès du grand public.

On vient du monde entier à Châtenay pour les admirer de fin mai à début octobre, obtenir des graines ou faire des échanges (sur rendez-vous bien évidemment). Le stock est d'environ 500 000 graines. Certaines acquisitions sont exceptionnelles et n'ont pas encore fini de "parler", notamment sur leur mode de multiplication.

Collection nationale des Convolvulacées
Arboretum de la Vallée-aux-Loups - 102 rue de Chateaubriand
92290 Châtenay-Malabry
tel : 01 49 73 20 63

mercredi 29 septembre 2021

Les intranquilles, un film de Joachim Lafosse

Leila (Leïla Bekhti) et Damien (Damien Bonnard) s’aiment profondément. Malgré la fragilité consécutive à d’épuisantes phases maniaques, Damien tente de poursuivre sa vie avec Leila, sachant qu’il ne pourra peut-être jamais lui offrir ce qu’elle désire. 

Joachim Lafosse n’a pas eu à chercher loin pour écrire le scénario des Intranquilles. Il s’est inspiré de ses propres souvenirs. Il connait bien la bipolarité. Le petit garçon qui assiste impuissant aux bouffées délirantes d’un père qu’il admire, c'était lui. La différence c’est qu’il n’était pas peintre mais photographe. Bien entendu il ne faudrait pas conclure que tout artiste est bipolaire (sa femme ne l’est pas) ni que tout bipolaire est artiste.

Evidemment, on pensera néanmoins (et le réalisateur le connait bien) à Gérard Garouste dont j’avais découvert la biographie, précisément intitulée L’intranquille, lorsque j’étais jurée du Grand Prix des Lectrices de Elle.

On comprend très vite que cette famille vit au bord du drame. Pas moyen d’être tranquille cinq minutes. Même à la plage. Romain a emmené son fils faire un tour de bateau et soudain l’envie lui prend de rentrer à la nage. Ramène le bateau crie-t-il à son gamin de fils, tu sais faire. Le môme se met aux commandes, bien obligé, son père irresponsable a déjà plongé. Il semble se débrouiller comme un chef mais l’angoisse est palpable, chez la mère et contamine le spectateur.

Dans le plan suivant Romain est devenu cuisinier et prépare en pleine nuit un festin pour une armada. Là encore on se dit qu’il pourrait provoquer un incendie. Et quand il peint dans son atelier c’est avec une frénésie comparable. Le réalisateur nous le montre en jouant de gros plans et de mises au point parfois floues. La musique est absente ou tourne en boucle. On oublie qu’on est face à une œuvre de fiction.

Ce qui est admirable dans la démonstration que fait Joachim Lafosse, c’est que l’amour ne suffit pas à contenir la psychose. Et les médicaments n’améliorent pas tant que cela la situation puisque le patient est alors sans aucune énergie. Il passe d’un extrême à un autre, et c’est un des aspects les plus éreintants pour les proches. Cette facette est admirablement traduite, par le fait que les acteurs principaux incarnent leurs personnages sans avoir changé de prénom.

Leila Bekhti, alourdie par une récente grossesse a différé la perte de poids de manière à être physiquement au plus près de cette femme qui fait tout passer avant son propre confort. Elle fait remarquer aussi en interview qu’elle exerce le métier de restauratrice de meubles anciens et qu’en quelque sorte elle va transposer dans sa vie personnelle en tentant de réparer son mari.

La famille est donc présente, aimante, entourante, conciliante, mais elle ne « suit » pas. Ni le père, ni l’épouse, ni le fils ne réussissent à infléchir le processus. Personne n’y parviendrait.
Et pourtant Romain les aime. Et pourtant il est doué, artiste reconnu. Et pourtant il vit dans un cadre agréable, sans soucis financiers. Pas besoin d’une goutte d’eau (ni d’alcool) pour faire déborder le vase. C’est inéluctable. Voilà le pire.

Les Intranquilles, film réalisé par Joachim Lafosse avec Leïla Bekhti, Damien Bonnard.
Présenté en compétition au Festival de Cannes 2021
Photo © Les Films du Losange

lundi 27 septembre 2021

revenir fils de Christophe Perruchas

Après Sept gingembres, un premier roman découvert l’an dernier, pour lequel mon avis fut difficile à écrire, Christophe Perruchas revient pour nous proposer de réfléchir à une autre pathologie, celle que l’on connait sous le nom de Syndrome de Diogène, c’est-à-dire la manie compulsive de collectionner et de garder "tout". Même pas "au cas où".

Depuis la mort de son père, le narrateur, un collégien de quatorze ans, vit seul avec sa mère, qui montre les signes grandissants d’une accumulation pathologique : non seulement elle conserve des objets devenus inutiles comme des boites vides ou des piles de journaux qui envahissent peu à peu la maison mais elle récupère autour d'elle tout ce qui peut contribuer à occuper de l'espace, un peu comme un boulimique se remplirait de nourriture. Tandis que le fils adolescent grandit, la mère se replie jour après jour dans un monde où seul existe son premier enfant, Jean, décédé de mort subite du nourrisson. La faute au manque durant la guerre. Au manque d’amour après. Aux deuils. A tout ce qu’il aura fallu combler …

De toute façon, on n’a pas le choix, on est toute seule. L’Homme, nous a laissé tomber et avant lui, l’enfant Jean, on ne se plaint pas, non, c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? (p. 108) Elle peut tellement peu qu’elle se carapaçonne avec ce qu’elle a sous la main.

Il y aura un moment (p. 131) qui laissera envisager que cette femme a une soudaine prise de conscience : « On a gardé, gardé (je pense à être sur ses gardes) et puis un jour tout est sorti d’un coup (…) les digues qui cèdent, la catastrophe (…). Les médicaments vont aider comme une béquille quand on a une patte cassée. Et puis, quand ça ira mieux on s’en passera. Rien de plus, rien de moins.

Dans deux séquences de six semaines chacune, en 1987, puis vingt ans plus tard, en 2007, marqué par un difficile retour, l'auteur fait entendre alternativement deux voix qui vont finir par se rejoindre dans une folie aux multiples ramifications, étouffantes comme les tentacules d'un poulpe. Ce qui est intéressant c’est de nous placer dans la tête du fils, puis dans celle de la mère, sachant que lorsqu’on est dans la sienne c’est un « on » indéfini qui s’exprime.

revenir fils est très bien écrit, et bouleversant. L’auteur parvient à la fois à faire ressentir le dégoût et l’admiration que le fils ressent à l’égard de sa mère dont il associe les déplacements à la lenteur du ski de fond (p. 194) avant d’en faire une description effrayante. Christophe Perruchas veut que son écriture dérange et il y parvient à travers ce récit hypnotique, en décrivant en peu de mots un désordre qui, lui, est infini. Elle a construit des pyramides dans son désert, élève des palais et des monuments, dresse des autels et des temples. L’espace d’un moment je suis fier d’elle, petite mère courage (p. 220).

Adolescent, le fils parvenait à s'opposer, en se réfugiant dans une caravane. Quand la situation est devenue incontrôlable il a été placé dans une famille d'accueil. Il est parti avec le minimum. Il sait se débarrasser du « trop » mais dira malgré tout : C’est fou ce qu’on peut garder (p. 123 en commentant ce qu’il a conservé, et sans faire le lien avec la maladie mentale de sa mère). Pourra-t-il se tenir longtemps à l'écart d'une telle folie ? Peut-on supporter d’être « débarqué de la mémoire » de celle qui vous a donné la vie ?

Il y a du surréalisme dans cette histoire qui a sans doute été composée sur un fond de témoignages. Les médecins ont étudié la syllogomanie, qui est la plupart du temps associée à une démence sénile, mais qui a aussi tendance à se transmettre au sein d’une même famille. Il faut dire qu’autrefois il était vital de garder le moindre morceau de corde parce qu’on manquait de tout dans les campagnes. On n’allait pas se rendre ville voisine pour acheter une bricole. On se débrouillait avec ce qu’on avait sous la main. Avec l’avantage de ne gâcher de l’argent qui, de toute façon, faisait défaut. Récupérer était une qualité. Elle le redevient avec les préoccupations contemporaines de développement durable.

Cette lecture m’a malgré tout ébranlée. Elle a déclenché une nouvelle fringale de rangement. Je me sentais protégée par le fait que je n’ai pas subi un traumatisme comparable à celui de la mère (la perte d’un enfant) mais je ne me sentais pas indemne, avec mon habitude de conserver moi aussi plein de trucs dont je suis persuadée qu’ils me serviront un jour. Et lorsque par hasard cette croyance s’avère exacte elle justifie des accumulations qui peuvent sembler excessives.

Depuis le confinement, curieusement (et je ne suis pas la seule à avoir été animée par cette pulsion) j’ai énormément trié, classé, ordonné et rangé (ces verbes sont d'ailleurs rarement utilisés à bon escient) et j'ai réussi (car cela n’allait pas de soi) à beaucoup jeter, donner, voire même vendre. Des sacs entiers de documents administratifs périmés ont débarrassé le plancher. Mais je n’ai pas fini. L'acte est douloureux avant de donner satisfaction. Et je n'ai pas été exempte de regrets, ayant brutalement besoin de quelque chose dont je m’étais séparée quelques jours auparavant.

Contrairement au personnage du roman je fais la différence entre garder, accumuler, collectionner, et se laisser envahir, … recouvrir et disparaitre. Outre le fait que ce soit un très bon second roman, revenir fils est de ces livres qu'on a envie de faire circuler car il interroge pile là où la peur de disparaitre pourrait nous amener à des comportements extrêmes. Garder tout ne prémunit de rien. Et sous le pansement, la plaie s'infecte.

revenir fils, de Christophe Perruchas, la brune, éditions du Rouergue, en librairie depuis le 18 août 2021
Ce roman a été inclus dans la sélection 2022 des 68 premières fois.

dimanche 26 septembre 2021

Petite soeur, un film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond

Je m'étais gardée d'exprimer mon ressenti sur le film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, Petite soeur, parce que j'étais juré du Festival Paysages de cinéastes de Chatenay-Malabry (92) où il était en compétition. Il y a été projeté les 12 et 13 septembre derniers.

Il va sortir en salle dans quelques jours et je peux désormais en parler. D'abord je dois reconnaitre que c'est un excellent film. Tout y est admirablement maitrisé, le sujet, le scénario, l'interprétation et personne ne s'étonnera qu'il ait été primé déjà plusieurs fois, notamment à la Berlinade où il était en compétition officielle.

Je ne révèlerai rien des délibérations chatenaisiennes mais je peux donner mon avis. D'autant que depuis j'ai vu d'autres films comparables, notamment Tout s'est bien passé à propos duquel j'écrivais il y a quelques jours qu'il est tout le contraire.

Outre ce contexte où les films autour de la fin de vie se multiplient j'ai regretté que les réalisatrices ne se renouvellent pas. On retrouve le même sujet que dans leur précédent film, La petite chambre (avec Michel Bouquet).

Lisa (Nina Hoss) est une dramaturge allemande qui a abandonné ses ambitions artistiques pour suivre son mari en Suisse et se consacrer à sa famille. Lorsque son frère jumeau Sven (Lars Eidinger), acteur vedette du théâtre Schaubuhne de Berlin, tombe malade, Lisa remue ciel et terre pour le faire remonter sur scène. Cette intense relation fraternelle renvoie Lisa à ses aspirations profondes et ravive en elle son désir de créer, de se sentir vivante.

Le scénario est assez prévisible. Après le don de moelle que la soeur jumelle fait à son frère celui-ci va mieux. Elle entretient son désir de remonter sur scène. Thomas Ostermeier, qui joue son propre rôle puisqu'il est directeur du célèbre théâtre berlinois (et qui a souvent dirigé les deux comédiens) tente de la convaincre que ce n'est pas une bonne idée. Marthe Keller est fantasque à souhait dans son rôle de mère-sorcière voulant à toute fin gaver ses enfants de Sacher Torte, la fameuse spécialité rhénane, mais ratée systématiquement.

Il n'empêche que les images sont sublimes, même si l'ensemble est très "noir et blanc" que ce soit à Berlin comme en Suisse où l'air pur de Leysin ne suffira sans doute pas pour guérir ni de la leucémie, ni d'un état dépressif qui lentement se diffuse entre les protagonistes. Le parallèle qu'on peut voir entre le conte traditionnel Hansel et Gretel, que Lisa récrit pour son frère et leur propre situation est intéressant (alors que l'ensemble des critiques se focalise sur le drame shakespearien puisque Sven était l'interprète fétiche d'Hamlet).

La forme poétique est belle, que ce soit par les dialogues, la réalisation, la musique de Brahms ou de Schuman, le recours au sable et aux arbres pour symboliser le temps qui passe et le cycle de la vie. Mais la beauté ne fait pas tout.

Petite soeur, un film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond
Avec Nina Hoss, Lars Eidinger, Marthe Keller …, en salle e 6 octobre prochain

samedi 25 septembre 2021

Je chemine avec Gilles Clément

Chacun son chemin. Celui de Gilles Clément est différent de celui de Nancy Huston que j’ai beaucoup aimé suivre. Ils ont sans doute cependant des pensées communes.

Il y a des principes à retenir, comme celui du jardin qui bouge. L’homme a peur du burnou, c’est le mot qu’il emploie (burn-out) qu’il attribue au fait qu’on ne vit pas à son propre rythme. Il en a fait son principe de vie et il l'applique à son travail de jardinier.

Il raconte (p. 57) son sursaut politique lorsqu’il vote pour la première fois pour René Dumont. Ce qui lui a permis de vivre c’est la polyactivité : les jardins, l’enseignement et l’écriture. Et puis la pratique de ce qu’il appelle l’économie de la non-dépense, n’achetant pas ce dont il ne se servira pas. Interrogé sur les lectures qui l’ont marqué, il cite le Petit Prince de Saint-Exupéry. Et surtout les Souvenirs entomologiques de Fabre, s’extasiant à juste titre sur l’abnégation du bousier roulant des boules dans lesquelles les femelles pondront. Cet insecte qu’on écrase sans y prendre garde est en voie de disparition à cause des antibiotiques qu’on injecte dans les animaux d’élevage.

Gilles Clément ne craint pas de dire des vérités qui ne sont pas consensuelles chez nos élites. Il pense particulièrement (p. 16) aux exploitants en agriculture conventionnelle. On leur dit ce qu’ils doivent cultiver, ou élever, faute de quoi on les menace de ne pas leur verser les primes qui leur permettront (peut-être) de rembourser les crédits. Il ajoute qu’en aucun cas un enfant ne doit accepter d’être ainsi transformé d’humain en robot. Il faut leur apprendre à réfléchir au sens de ce qu’ils font.

Il exprime d'autres inquiétudes (p. 66) : j’ai peur que l’on s’achemine vers une privatisation généralisée et une sponsorisation par Engie ou EDF etc. sur les transitions énergétiques, écologiques et sur le paysage. Et là on ne pourra plus rien dire. Ce seront les lobbys qui dirigeront. Je crains que les écoles soient bientôt concernées elles aussi. Il n’y a pas de formation sur le vivant adaptée aux questions d’urgence biologique dans les établissements qui devraient en principe traiter ces sujets.

Quelles sont en effet les écoles qui ont repris son principe de Jardin en mouvement, un concept qui relève pourtant aujourd'hui de l'évidence ? Un lycée agricole (un seul ?) s’est saisit de cette idée, et vingt ans après. Il réfute le qualificatif de paysagiste, car celui-ci n’est pas obligé de travailler avec le vivant, préférant le terme plus modeste de jardinier. Pour simplifier, on dira que le paysage est alors le résultat, pas forcément imposé par l’homme qui est au service de la nature.

Il a formalisé ce principe sous le nom de Jardin en mouvement. C’est un jardinage sur le terrain, empirique. La position de départ vient du désir de protéger la diversité vivante, surtout animale, entomologique. Comment je fais pour garder les papillons et les insectes alors qu’on m’a appris à les tuer ? Si l’on veut théoriser, c’est l’idée que l’on fait avec et pas contre, et que l’on dépense très peu d’énergie contraire. Il s’agit de préserver les espèces autant que possible, dans leur diversité, y compris celles représentées par une série de plantes à cycles courts, qui meurent après avoir fait leurs graines. Ces graines se ressèment, mais jamais au même endroit. Donc, les plantes se déplacent sur le terrain et il faut respecter cette dynamique (p. 76) quitte à modifier le tracé d’une allée si celle-ci est soudainement "envahie".

Dans son jardin potager personnel il est passé progressivement en permaculture, mais pas partout. En tout cas il bannit les engrais solubles que l’on utilise d’habitude et et qui ne sont pas vraiment utiles aux plantes. Elles n’en absorbent qu’un tout petit peu et tout le reste s’en va dans les ruisseaux provoquant ensuite la destruction des milieux et profitant aux plantes gourmandes d'engrais, invasives et non souhaitées. Il alerte aussi sur des choses toutes simples comme ce que contiennent les nuages qui lorsqu’il pleut déversent autant d’eau que des particules empoisonnées.

Il tient aussi à rétablir la vérité à propos du concours du parc André Citroën dans le 15e arrondissement de Paris (ouvert au public en 1992) puisqu’ils ont été deux architectes et deux paysagiste à être au final sélectionnés même si on lui en a attribué souvent la seule paternité. Aujourd’hui il n’y a plus de budget alloué à l’entretien du parc, qui coûte trop cher, et surtout la fontainerie. C’était financièrement possible, ça ne l’est plus. C’est là que pour la première fois il a aidé les jardiniers qui ne connaissaient pas ce principe de gestion du Jardin en mouvement et qui ne savaient pas comment s’y prendre.

Il compare très finement (p. 94) le mécanisme darwinien qui est bref et sélectif  et le processus lamarckien qui est long et transformateur. Le succès du modèle darwinien vient de ce qu’il coïncide avec la vision de l’économie qui dicte ses règles or ce qui est intéressant à comprendre c’est que rien n’est jamais fichu (c’est le mot qu’il emploie), car il n’y a pas de destin génétique pour toute la vie et c’est très important de le dire : tu es comme tu es, mais si cela ne te convient pas, tu peux changer comme tu penses qu’il faut changer. Et il donne l’exemple des plantes du feu qui ont qui ont été sélectionnées pour le supporter et qui maintenant ont besoin de lui pour vivre car les levées de dormance de leurs graines nécessite un choc thermique. (p. 96)

Ce petit livre est très intéressant et pousse l'adulte que nous sommes à réfléchir. Mais si on le place dans cette collection conçue par les éditions du Seuil pour aider les adolescents à choisir leur voie les propos de Gilles Clément sont peut-être un peu trop empreints de regrets (mais on comprend qu'il en soit ainsi). Espérons que ses arguments, qui sont implacables, suscite des vocations. Car il a raison. Il devient urgent de changer de modèle économique et, pour être efficace, cela ne peut se faire qu’à une échelle mondiale (p. 74).

En tant que parent on retiendra le conseil, même s'il n'est pas nouveau, d'éloigner les esprits, surtout ceux des enfants, de la fascination des écrans qui les monopolisent, mais qui ne sollicitent ni leur réflexion, ni leur intelligence, ni leur curiosité (p. 124). Et pour terminer sur une note positive on se rassurera que chaque enfant se développe à son rythme.

Je chemine avec Gilles Clément, Entretiens menés par Sophie Lhuillier, au Seuil, en librairie depuis le 12 mars 2021

vendredi 24 septembre 2021

Tout s'est bien passé, film de François Ozon

Il y a tant de spectacles et de films autour de la santé et de la mort que j'ai hésité à parler de Tout s'est bien passé dont le thème n'est pas réjouissant, a priori.

Hospitalisé après un sévère accident vasculaire cérébral, André (André Dussolier) se réveille diminué et surtout dépendant. Cet homme de 85 ans vivait jusque là passionnément, à l'inverse de sa femme (Charlotte Rampling) très atteinte par une démence consécutive à une maladie de Parkinson et surtout d'une froideur polaire à l'égard de sa famille. Ne voyant pas d'issue positive à la situation malgré une amélioration de sa santé, André va demander à sa fille cadette, Emmanuelle, de l'aider à mourir.

François Ozon a écrit le scénario à partir du livre éponyme d'Emmanuèle Bernheim, publié en 2013 et dans lequel elle raconte comment elle a aidé son père à mourir ...

On se trouve exactement à l'opposé du propos de Petite soeur, le film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond présenté en avant-première au Festival Paysages de cinéastes et qui va sortir très prochainement sur les écrans. Je publierai ma critique dans quelques jours.

Tous deux se situent dans un milieu aisé et artistique. Chacun sollicite l'aide au sein de la cellule familiale.  C'est toujours la femme qui est bien portante, sorte d'ultra infirmière porteuse de vie ou d'espoir. Mais si ces Ozon on lui demande d'aider à partir, chez Chuat et Reymond on la sollicite pour rester.

Ce qui est touchant dans Tout s'est bien passé, c'est qu'on perçoit qu'André Dussolier joue un rôle de composition (bravo pour le maquillage !), admirable au demeurant, ce qui autorise le spectateur à prendre le minimum de distance pour supporter le propos. Chacun est juste, que ce soit les têtes d'affiche ou les rôles, dits secondaires, pour beaucoup interprétés par des comédiens de théâtre comme Judith Magre (Simone, la cousine d'André), Daniel Mesguich (l'avocat Maître Kiejman), Stéphane Hillel (le médecin) …

Emmanuèle est une romancière épanouie et accomplie, aussi bien dans sa vie privée que professionnelle. Son mari (Éric Caravaca) est aux petits soins pour elle et la soutiendra, quoiqu'elle décide. Sa soeur ainée, Pascale (Géraldine Pailhas) est à peine jalouse de la complicité qui l'unit à leur père. Elle restera elle aussi toujours très proche d'elle. Il y a bien une crise de conscience, l'euthanasie n'étant pas une décision facile, et bien entendu toujours illégale en France. Mais elle est vite surmontée, comme le sous-entend le titre du film. Bien sûr, l'argent facilite les choses pour organiser de dignes adieux.

Il y a des crises de larmes, de la douleur, et Emmanuèle tombe elle-même malade, comment pourrait-il en être autrement ? Mais François Ozon évite le trop plein de pathos avec une responsable d'association suisse d'une grande dignité (Hanna Schygulla). Il distille plusieurs rebondissements, osant parfois le cocasse (notamment avec la scène des ambulanciers invoquant leurs croyances religieuses). Les dialogues sont souvent teintés d'humour noir (Sa femme, avec son coeur de ciment, elle est déjà morte). Il offre à Grégory Gadebois un rôle de contre-emploi autrement plus intéressant que sa prestation dans Délicieux.

Géraldine Pailhas et Sophie Marceau sont deux soeurs très crédibles. L'une et l'autre se donnent la réplique comme si elle appartenaient à la même famille. Leur jeu est juste et au final on se dit que oui tout s'est bien passé.

Initialement planifié en mars 2020 le tournage fut reporté à cause du confinement en raison de la pandémie de Covid-19. Il commença finalement au cours de l'été. Le film a été présenté et sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes 2021. Il est sorti en salles depuis le 22 septembre 2021 en Belgique, France et Suisse romande.

Tout s'est bien passé
Scénario et réalisation François Ozon
Avec Sophie Marceau, André Dussollier, Géraldine Pailhas, Charlotte Rampling, Éric Caravaca, Grégory Gadebois, Hanna Schygulla …

jeudi 23 septembre 2021

La rue, mise en scène de Marcel Bozonnet

La Rue se joue dans la salle de répétition du Théâtre du Soleil, pour permettre à la troupe de ne pas interrompre la préparation de la prochaine grande création.

Cet espace, certes plus modeste, convient très bien comme cadre à cette adaptation du texte que sa traductrice, Rachel Ertel, grande spécialiste de la littérature yiddish, qualifiait elle-même de roman "inclassable, déroutant".

Marcel Bozonnet réussit parfaitement ce pari insensé de rendre palpable l’âme yiddish sans tomber dans l’explicatif. Tout est suggéré et s’accorde avec notre monde contemporain, que le choix musical installe dès le début, avec une musique palpitante, exécutée en direct, par Gwennaëlle Roulleau.

Plus tard, l’allée qui borde le bâtiment constituera un prolongement de la scène, si bien que tout en étant au théâtre on perd nos repères habituels de spectateur. D’ailleurs nous voici dans une usine textile polonaise, dans des tranchées creusées dans la neige, en bordure d’une arène de cirque, et puis dans un musée en croyant reconnaître dans une poupée rouge qui vole l'évocation d'un tableau de Chagall.

Ils ne sont que trois comédiens, et un musicien, mais ils sont multiples, et c'est le miracle des marionnettes qui prennent vie en insufflant de al poésie dans le drame. Elles sont si réalistes que je me suis laissée prendre par la plus grande, assise, me fixant de son regard, qui inspire la pitié.

C'est que le personnage du soldat (interprété avec beaucoup de sensibilité par Stanislas Roquette) est terriblement humain. Et que Josefa (Lucie Lastella) effectue un numéro de cirque aussi surprenant que réussi.

Marcel Bozonnet a sans doute effectué un travail d'adaptation (avec Jean-Pierre Jourdain) orienté de manière à servir une mise en scène très personnelle en nous livrant sa propre lecture … en dirigeant notre regard afin que nous ne soyons pas "déroutés".

Il nous propose un spectacle qui se déroule essentiellement en noir et rouge, deux couleurs symboliques de la guerre et du sang, de la mort et de la vie, sublimé par les éclairages toujours très justes de Philippe Catalano, en parfait accord avec les projections vidéo de Quentin Balpe.

Les images projetées s’estompent, s’accordant avec l’effacement du soldat parmi les effectifs de l’armée. Il est réformé et condamné à la rue. Cet espace sera à la fois un dedans et un dehors, une réalité et un rêve auquel on veut croire, même après que les marionnettes auront quitté le plateau, entrainées par le vieux marionnettiste juif (Jean Sclavis).
La Rue
D’après le roman d’Isroël Rabon traduit du yiddish par Rachel Ertel
Adaptation Jean-Pierre Jourdain et Marcel Bozonnet
Mise en scène Marcel Bozonnet en collaboration avec Pauline Devinat
Avec Stanislas Roquette, Lucie Lastella et Jean Sclavis 
Marionnettes Emilie Valantin
Scénographie Adeline Caron et Costumes Renato Bianchi
Du 15 au 25 septembre, puis du 5 au 10 octobre 2021
Du mardi au samedi à 20h30, sauf le dimanche 10 octobre représentation unique à 16h 
Au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes - 75012 Paris

mercredi 22 septembre 2021

On n’est pas là pour disparaître, dans la mise en scène de Mathieu Touzé

L’accueil se fait dorénavant en extérieur et en cette fin de septembre c’est une excellente idée. Les parasols donnent envie d’arriver en avance, de s’installer avec un bouquin, de boire un verre (en toute modération). Tout cela est possible avant et même après le spectacle. Outre le fait que la distanciation est plus commode à respecter.

Mathieu Touzé et Edouard Chapot espèrent bien offrir ce cadre le plus longtemps possible aux spectateurs. L’affichage des spectacles à venir sur le grillage de la clôture donne de la visibilité à la programmation, et interpelle sans doute les chineurs qui déambulent dans le quartier les week-ends.

Le seul reproche à faire est la courte durée de la présence de chaque spectacle.  Espérons qu'en cette rentrée pléthorique chacun puisse trouver son public. Soyez attentifs aux reprises. Elles sont une forme de prolongement, la première étant pour Moi, Malvolio, qui avait été créé au ParisOFFestival.

Le confort est également sensible dans la salle encore fraichement refaite (nous n'avons pas vraiment eu le temps de nous y habituer avec la crise sanitaire). La musicienne Rebecca Meyer a commencé à jouer et les notes de sa guitare électrique vont accompagner Yuming Hey tout au long de sa performance. Car c’en est une. Insensée. Confirmant ce que l’on sait déjà, qu’il est un immense comédien.

Pour le moment c’est Marina Hands (de la Comédie française) qui nous demande d’éteindre nos téléphones portables.

Il est beaucoup question de maladie et de mort, au cinéma comme au théâtre. La santé est devenue une préoccupation majeure de cette rentrée, et c'est compréhensible. Entre Covid et cancer il y a aussi ce foutu Alzheimer qui touche des millions de personnes, se propageant comme un incendie, alors qu'il n'a rien de contagieux.

Yuming, parfois à peine audible débite dans la pénombre ou en pleine lumière, jouant tous les personnages, avec de légères inflexions de voix différentes jamais trop appuyées. On sait très bien qui parle, cela tient au texte, à la syntaxe magnifiquement orchestrée par l'auteure Olivia Rosenthal, et surtout au jeu. On mesure l’évolution des dégâts à la capacité ou non à faire un exercice de décompte que même un être censé ne parviendrait pas à tenir très longtemps. L'angoisse monte et pourtant le pire ne s’était pas tout à fait produit.

Ce pire, on le connait dès le début. il n'y a pas mystère. Monsieur T. a planté un couteau à cinq reprises dans le corps de sa femme, sans intention de la tuer, mais par une sorte de nécessité vitale.
 
J’ai peur de toi, dit la femme. On devine l’enfer que subissent le mari comme l’épouse, chacun d’un côté du mur.

Le décor est fascinant, comme un soleil qui s'effondrerait sur un sol devenu inhabitable. Les lumières sont indissociables de la création vidéo, évoquant des programmes informatiques dont la compréhension nous échappe. Le temps s'arrête ou s'accélère. Le comédien se fossilise et pourtant une part de lui est encore en mouvement, totalement malléable, pour donner vie à chacun des personnages que l'on reconnait sans chercher à savoir de qui il s'agit. On assiste, impuissant, mais fasciné, à un émiettement.

C’est compliqué sera le mot de la fin.
Et pourtant Yuming Hey, formidablement dirigé par Mathieu Touzé qui évite une mise en scène pathologique, aura réussi la prouesse de tout rendre fluide. Et de faire oublier la difficulté de la performance, à l’instar des circassiens si agiles qu’on ne craint même pas qu'ils puissent chuter. La présence du comédien est incandescente.

Il relâche la pression aux saluts, retrouvant son sourire après cette heure aussi sportive qu’une course de ski.
On n'est pas là pour disparaitre est un spectacle dont on sort chamboulé. On s'en doutait, à cause du sujet, cette maladie d'Alzheimer dont on parle de plus en plus, et qui finit par devenir le cauchemar de tout un chacun au fil des années.

Alors on en rit s'exclamant Oh je développe le syndrome d'Aloïs (le prénom du célèbre médecin) au moindre oubli comme pour conjurer le sort. Mais là, sur cette scène, la perte d'identité est autrement cauchemardesque et splendidement incarnée.

On n’est pas là pour disparaître 
D’après le roman d’Olivia Rosenthal, publié aux Éditions Gallimard, en 2021
Mise en scène et adaptation Mathieu Touzé
Avec Yuming Hey, et la participation de Marina Hands de la Comédie-Française
Du 21 septembre au 3 octobre du mardi au samedi
Au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier - 75014 Paris
mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h, jeudi à 19h, dimanche à 16h
A partir de 14 ans

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