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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

vendredi 22 janvier 2016

E- Generation de la Compagnie j'ai peur que ça raconte autre chose au Festival Virtuel.Hom(e)

Le Théâtre Victor Hugo (en partenariat avec la médiathèque et la ville de Bagneux) organise du 10 au 31 janvier un festival sur les arts du geste, explorant la virtualité, intitulé avec beaucoup d’à-propos Festival Virtuel. Hom. Trois spectacles sont présentés sur la scène et des ateliers d’improvisation collective avec les comédiens sont programmés autour du spectacle, dans les établissements scolaires. Des projections de films, et des conférences sont organisées sur le transhumanisme et deux expositions complètent le dispositif.

C’est dans ce cadre que j’ai vu E Génération par la Compagnie j'ai peur que ça raconte autre chose qui est une association de 12 jeunes comédiens qui a vu le jour en 2014. Ce spectacle écrit et mis en scène par Jean-Christophe Dollé est un petit bijou.
La génération Z a succédé dans les années 90 à la génération Y. Ce sont les enfants qui sont nés, et qui ont grandi avec les nouveaux moyens de communication, Internet, le téléphone portable. On les surnomme aussi les Geeks. Les Américains les appellent plutôt "net generation" ou "digital natives". Car ils sont hyper connectés. D’ordinateurs en portables sophistiqués, de jeux vidéo en photos, ils vivent leur vie en réseau ou en solo très sono. Ils multiplient leurs comptes : Instagram, Snapchat, Tumblr, Vine, Tinder…Parce qu’aujourd’hui, leur PC ou leur I-phone fait partie d’eux-mêmes comme leur cerveau ou leur propre mémoire. Comment ces grands enfants ont-ils appris à communiquer avec ces outils ? Sont-ils prisonniers de cette technologie ou ont-ils réussi contre toute attente à la domestiquer, à s’en rendre les maîtres, pour conserver leur humanité ? N’ont-ils pas réussi à devenir peut-être même plus humains que nous ne l’avons été, une génération plus tôt ? Ce sont quelques-unes des questions que le metteur en scène a souhaité explorer.
Il soumet au public un texte qui s’appuie sur une partition corporelle. Tout est admirablement pensé, depuis les costumes, en noir-gris et blanc, avec quelques pointes de rouge, jusqu’au décor, très minimaliste, dans les mêmes tons, en passant par des choix musicaux qui traversent les années. On reconnait des oiseaux gazouiller à l’évocation de Twitter. Et bien sûr les notes de musique caractéristiques du démarrage d’un ordinateur PC.

Peut-on avoir 300 amis sur Facebook et se sentir seul ? Le public n’est pas surpris d’entendre des fadaises comme : je ne suis plus tout à fait moi. Plus ils me likent, plus j’existe.

L’ego de la jeunesse semble assoiffé de satisfaction mais on pourrait étendre cette caractéristique aux usagers de tous âges. L’addiction aux réseaux sociaux peut toucher tout le monde et la scène de thérapie montrant un groupe tentant de se libérer de l’emprise du portable à l’instar des alcooliques anonymes est très savoureuse.

Il est intelligent de souligner que si les écrans sont devenus tactiles, les corps se touchent par contre de moins en moins. On est effrayé du corps de l’autre qui disparait derrière un écran en 2 D. A l’inverse le théâtre, qui n’est pas la réalité, convoque de vrais corps et pas des images.

On drague sur Internet à coups de messages brefs qui parfois s’interrompent brutalement. Il est si facile de se déconnecter à la moindre gêne.

On assiste à la joute entre Google je sais tout et Wikipedia, atteint de cusuraphobie, qui est la peur d'avoir tort. En poussant le raisonnement à l’extrême, on pourrait considérer qu’il n’est plus nécessaire d’entretenir sa mémoire puisque "tout" est dans les appareils connectés qui pourraient finir par se substituer à nos cerveaux.

On assiste à une scène surréaliste au cours de laquelle quatre personnes apprennent la mort d’un membre de la famille alors qu’ils ne peuvent se retenir de converser par SMS. La confusion s’amplifie au fur et à mesure que les messages s’enchainent, s’affichant sur une toile derrière eux.
On suit, en français puis en espagnol, créole et japonais, une querelle à propos du téléchargement illégal, qui serait un truc de radin. La scène rejouée plusieurs fois gagne en vigueur à chaque reprise.

Une sonnerie interrompt la représentation, questionnant sur la légitimité d’exiger des spectateurs qu’ils éteignent leur téléphone au théâtre.

Tout est dramatiquement juste. La mort du bébé qui a traversé un pare-brise n’est pas un épisode fictif. On peut s’inquiéter de l’hyperconnectivité qui empêcherait la génération Z de faire la différence entre la vie réelle et la vie virtuelle. Cela pourrait vite devenir caricatural. Néanmoins le spectacle est écrit avec une juste dose d’effets comiques pour éviter de verser dans le pathétique.

Une bagarre au ralenti s’achève sur le refrain de la chanson Tous les garçons et les filles. Françoise Hardy chantait en 1962 des paroles quasi prémonitoires : Personne ne murmure je t’aime à mon oreille.

Les jeunes ont néanmoins bien raison, à la fin de la représentation, d’insister sur le fait qu’Internet a été créé (dans les années 90) par leurs parents et qu’il n’est pas légitime de leur reprocher leur utilisation. La génération Z n’a pas connu la Guerre froide, mais des discours de crise et des courbes de chômage exponentielles. Après tout, avoir le monde entier dans sa poche, c’est lourd à porter. Et pourtant ces jeunes agissent, travaillent et créent avec d’autres méthodes et d’autres valeurs.

E Génération par la Compagnie j'ai peur que ça raconte autre chose
écrit et mis en scène par  Jean-Christophe Dollé
Jeudi 21, vendredi 22, samedi 23 janvier à 20 h 30
Dimanche 24 janvier à 17 h 30
Au Théâtre Victor Hugo
14, av. Victor Hugo - 9220 Bagneux
À voir en famille
À partir de 10 ans

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Gaël Rebel

jeudi 21 janvier 2016

J’envisage de te vendre (j’y pense de plus en plus) de Frédérique Martin

J'ai découvert Frédérique Martin avec Le Vase où meurt cette verveine (Talent Cultura 2012 – Grand Prix littéraire de Villepreux 2012). J'avais tout autant apprécié le suivant, Sauf quand on les aime (sélection Fnac 2014).

Je retrouve l'esprit caustique dont cette auteure est capable à travers le recueil de nouvelles qu'elle publie toujours chez Belfond.

Elle y pousse les travers de notre société, à leur paroxysme. Elle a le chic de pointer les mots béquille, les expressions creuses, les tu vas bien ? lancés quand on n'a rien de mieux à se dire. Selon les mots de son éditeur,  son livre est un recueil pur malt, sec et bien tassé. Ce n'est pas du feel good, c'est du feel better.

J'envisage de te vendre ... Le fils fait bien davantage et passe à l'acte. Il met sa mère en vente pour, prétend-il, quitter l'enfance. Frédérique Martin force le trait : tous les parents devraient s'y attendre (p. 18). La crainte de la maison de retraite n'est pas si différente si on y réfléchit bien.

Dans ce premier texte la mère ne bronche pas. Elle a pourtant de la valeur puisque les enchères montent et qu'on se la dispute. Quant au fils il ressent juste à la fin le désespoir tranquille des roses. On est dans l'esprit du Vase où meurt cette verveine.

Avec Remugles (p. 43) on glisse du conte de fées à l'épouvante. Plus tard on se mariera pour le pire avant le meilleur. Il sera aussi question de mourir dans la dignité, ou plutôt dans la discrétion (p. 133) en vertu du décret 8731 qui autorise de "donner les moyens d'une fin digne à ceux qui en ont fait le choix".

Toutes ces nouvelles font majoritairement froid dans le dos. On espère que le monde de demain ne sera pas celui-là.

En attendant, la cruauté semble avoir la cote. Il y a quelques semaines Nicolas Cauchy en faisait la brillante démonstration ... lui aussi chez Belfond.

J’envisage de te vendre (j’y pense de plus en plus) de Frédérique Martin, Belfond, en librairie le jeudi 21 janvier

mercredi 20 janvier 2016

La visite de la vieille dame mise en scène par Omar Porras

C'est rare de pouvoir l'écrire, mais je suis devenue fan d'un metteur en scène de théâtre. Il s'appelle Omar Porras. La visite de la vieille dame est je pense le cinquième spectacle que je vois de lui.

Le dernier était cette très belle  Histoire du soldat, dans ce même théâtre 71.

Un air d’accordéon. Une annonce ferroviaire. Un train passe, repasse, et revient encore. Une idée toute simple rend la chose presque réelle. Omar Porras est un metteur en scène très inventif qui stimule l’imagination du spectateur.

Aucun train ne s’arrête plus ici depuis belle lurette. La ville qui a connu Goethe et Brahms est au bord de la ruine. Alfred Hill (Philippe Gouin, qui était le narrateur dans Histoire du soldat) ne masque pas la réalité : on végète d’allocations … mais on sait qu’une milliardaire va venir. Elle s’appelle Clara Zahanassian et il l’a connue (aimée ?) il y a 45 ans.

On remarque que personne ne porte de chaussures. Sont-ils si pauvres ? L’huissier voudrait procéder à une saisie, mais peut-on saisir une ville entière ? Le curé a été confronté à Parque dans une vision d’épouvante.

Clara a le pouvoir de faire arrêter le train. Chacun rêve que maintenant tout va changer. Elle répond que certainement, elle les aidera. Le discours de bienvenu est enthousiaste. La vieille rétablit la vérité. Elle promet 100 milliards à condition que soit entrepris un procès en recherche de paternité car elle a dû quitter la bourgade sous les quolibets parce qu'elle était enceinte. Alfred tente de se dégager : il y a prescription, implore-t-il.
Les habitants refusent. Elle attendra. Les couronnes mortuaires tournoient comme sur un manège, celui de la vie sans doute. Alfred consent avoir fait une sale blague, mais j’étais jeune, je ne savais pas.

Tout aurait peut-être été différent s’il avait exprimé un regret. Au contraire de cela c’est un chant rock et gouailleur (parfaitement jubilatoire) qui célèbre par anticipation la fin supposée de la misère. Les dépenses se multiplient. Les vannes des crédits sont ouvertes. Toute la ville se chausse de souliers neufs jaune vif, la couleur de la trahison. Toute la ville va bientôt crouler sous les dettes.

On a beau se repaitre de dialectique conjuguant respect et amitié, se persuader qu’on ne doit pas craindre les hommes mais uniquement Dieu, Alfred sent que la ville le menace … ne voulant pas admettre que c’est sa conscience qui le tourmente.

La raison de votre crainte est en vous. Pour votre âme cette épreuve est positive.

Il n'empêche que notre bonhomme tente de se sauver au premier battement de la cloche de la trahison pour se mettre à l'abri dans la forêt. C'est que la faiblesse humaine est immense.
Clara (toujours brillamment interprétée par Omar Porras lui-même) se remarie pour la 8ème fois. Toute la clique parisienne assiste aux festivités. Et la ville entière de chanter les paroles de Cho Ka Ka O qui fut un grand succès d’Annie Cordy (1971) :
Dans l’île au soleil, dans l’île aux merveilles
Y a des oiseaux-fleurs (cui-cui), des dragons siffleurs (chi-chi)
Et tous les enfants, pour passer le temps
Chou pi tamtam des bambous, des bambous
Des toumbas en chantant cet air là
Un, deux, trois
{Refrain}
Cho Ka Ka O Cho chocolat

Le public a compris que la vengeance de la vieille dame n'aura pas de limite : tout est à moi. Avec ma puissance financière on s'offre la conscience à l'échelle mondiale.
Ce spectacle est une tragi-comédie extrêmement féroce, dont l'humour est cependant toujours présent. L'auteur, Friedrich Dürrenmatt démontre la versatilité des valeurs et des discours politiques. On comprend qu'Omar Porras se soit emparé de ce texte qui est devenu sa pièce signature. C'est la troisième fois qu'il la monte et elle lui a déjà valu une reconnaissance internationale.

Sa manière de travailler, en ayant recours à des masques (dont la réalisation est toujours parfaitement maitrisés par Fredy Porras), autorisant la cruauté comme la truculence, conjuguée à l'inventivité de sa mise en scène et à la qualité des acteurs en fait un des meilleurs spectacles du moment.

Il démontre parfaitement combien le masque nous libère dans le rire et dans la nécessité des pleurs. Le masque se glisse dans tous les drames avec le lyrisme du quotidien; il dessine une grande fresque de notre état grotesque et débusque l'effrayante ambivalence humaine.

La visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt
adaptation et mise en scène d’Omar Porras
traduction Jean-Pierre Porret
scénographie et masques Fredy Porras
avec Yves Adam (l’adjudant, le chef de train, un citoyen), Laurent Boulanger (le mari n°7), Olivia Dalric (le proviseur, une citoyenne), Peggy Dias (le maire, un citoyen), Fanny Duret (Madame ILL, une enfant de chœur, une citoyenne), Karl Eberhard Boby (Jacob Hühnlein, Monsieur Hofbauer, un citoyen), Philippe Gouin (Alfred ILL, la Mort), Adrien Gygax (le curé, un citoyen), Jeanne Pasquier (l’huissier, une enfant de chœur, la journaliste, la secrétaire), Omar Porras (Clara Zahanassian, le speaker), Gabriel Sklenar (une citoyenne).

Du mardi 19 au vendredi 29 janvier au Théâtre 71 Scène Nationale de Malakoff - 3 Place du 11 novembre - 92240 Malakoff - 01 55 48 91 00, à 20H30, les mardis et vendredis, à 19 h 30 les mercredis, jeudis et samedis, à 16 h le dimanche.
Ensuite en tournée le 5 mars 2016 au Teatro Sociale - Bellinzona (Suisse), du 10 au 12 mars 2016 à Châteauvallon, auCNCDC, du 24 au 28 mars au Festival Iberamericano de Bogota (Colombie), les 8 & 9 avril au Théâtre de Corbeil-Essones, les 21 & 22 avril au TPR de La Chaux-de-Fonds, en Suisse, les 27 & 28 avril au Carreau de Forbach et les 4 & 5 mai 2016 à l'Espace Malraux de Chambéry.

Les photos sont de Jean-Louis Fernandez

mardi 19 janvier 2016

Dîner dans le décor du film Chocolat à la Brasserie Julien

Vous allez bientôt en entendre parler. Et ce sera en toute logique parce que Chocolat est un film réellement formidable.

Je suis sortie de la projection avec un fort enthousiasme. Cette tragédie historique qui est aussi une ode à la tolérance mérite un billet spécifique et je reviendrai sur ce sujet au moment de sa sortie sur les écrans.

C'est l'histoire méconnue du premier duo de clowns composé d'un Auguste souffre-douleur et d'un clown blanc. Ils connurent un énorme succès dans le Paris du début du XX° siècle, de 1886 à 1910.

Ce duo est né de l'association entre George Footit, déjà célèbre artiste de cirque, et Rafael Padilla, un ancien esclave affranchi arrivé de Cuba. Leur histoire est portée à l'écran par Roschdy Zem, avec  dans les rôles principaux Omar Sy (l'exceptionnel interprète d'Intouchables, César en 2012), et James Thierrée (le si talentueux petit fils de Charlie Chaplin, plusieurs fois couronné d'un Molière).

Tout est réussi, jusqu'au moindre détail, costume et décor inclus. Quelques scènes ont été tournées dans une brasserie où dînait le Tout-Paris de l'époque, en sortant du Théâtre Antoine, voisin (et où Rafael Padilla sera le premier acteur de couleur à interpréter Othello).
C'est la Brasserie Julien et il se trouve que j'y ai passé la soirée, à cette même table, face à l'un des tableaux inspiré de Mucha, où a été tournée la scène où Chocolat (Omar Sy) se régale d'une souris d'agneau. Ce plat n'est pas à la carte mais je parierais qu'il y sera bientôt, car c'est une recette typique d'une brasserie.
En ce moment c'est la truffe qui y est à l'honneur. A commencer par une assiette d'amuse-bouche mettant en valeur la truffe noire en croque au sel à partager à l'apéritif.
Pour suivre on peut opter pour une brouillade d'oeufs à la truffe noire, à moins de choisir une formule Entrée + Plat (ou Plat + Dessert) à 32,00€ ou Entrée + Plat + Dessert à 39,00€ qui sont vraiment d'un rapport qualité/prix irréprochable.
Une dizaine d'entrées sont inscrites au menu conçu par le chef Edouard Faure, parmi lesquelles cette Chair de tourteau en millefeuille de pomme verte, fine julienne de céleri.

Pour suivre, un Foie de veau poêlé, un Tartare de boeuf Charolais, un Paleron de boeuf, un Cabillaud, un Filet de bar ... le choix est vaste, sans oublier le plat du jour ... et le plat à la truffe noire qui est un Parmentier de Boeuf Hereford.
Comme dessert, outre l'assortiment de fromages, la Crème brûlée, les Profiteroles (qui seraient mythiques à ce qu'on m'a dit) ou les crêpes Suzette flambées en salle, on peut se tourner vers la spécialité de la maison, le Saint-Julien, qui est un Entremet praliné, biscuit noisettes caramélisées.
La Brasserie Julien a ouvert ses portes en 1903. C'est un chef d’œuvre de l’Art Nouveau qui a été classé monument historique en 1990. On peut toujours y admirer de superbes panneaux de pâte de verre exprimant les saisons à travers quatre Femmes Fleurs inspirées de Mucha et réalisées par Louis Trézel.
Sans oublier les sublimes verrières fleuries dessinées par Charles Buffet (le père du peintre Bernard Buffet) qui en font encore aujourd'hui l’une des plus belles Brasseries de Paris.
Et le sol aux carreaux de ciment composant un tapis.
Si la table du fond à gauche de la salle est occupée vous pourrez peut-être obtenir la 24 qui fut celle que préférait Edith Piaf. Elle y dinait régulièrement avec ses amis en attendant Marcel Cerdan dont la salle de boxe se trouvait à deux pas. C'est bien entendu là qu'Olivier Dahan a placé ses caméras pour y tourner la Môme en 2007, avec Marion Cotillard.

Peut-être dinerez-vous près de Fabrice Luchini, Lorànt Deutsch ou Angelina Jolie en voyage à Paris et qui sont tous des fidèles de l'établissement.
16 rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris
Tél. 01 47 70 12 06
Ouvert 7J/7 de 12h à 15h et de 19h00 à minuit (22h du dimanche au lundi)
Menus & formules :
Entrée + Plat ou Plat + Dessert : 32,00€
Entrée + Plat + Dessert : 39,00€
Formule du Jour : entrée+ plat ou plat + dessert 25 €

lundi 18 janvier 2016

La nuit des rois mise en scène par Clément Poirée

Un voile masque le décor de la Nuit des rois, symbolisant la houle dans laquelle un navire fera naufrage. Nous comprendrons bientôt que deux jumeaux, Viola et Sebastien s’échouent séparément sur les rivages de l’Illyrie. Chacun d’eux pensera l’autre noyé, ce qui ouvrira des quiproquos comme Shakespeare excelle à les imaginer. Car pour lui le langage est trompeur.

L'instant d'après apparait un genre de grand dortoir pris dans un rayon de lune qui s’anime dans la nuit, comme dans un rêve, peuplé d’êtres mélancoliques et drôles... Notre Illyrie, je la situe au bout de la ligne du transsibérien... dans une demeure hors d’âge, comme prise dans la glace. Des lits séparés par des paravents, un piano désaccordé...

La description que le metteur en scène, Clément Poirée, fait de la scénographie est tout à fait juste. Elle fonctionne comme une mécanique bien huilée, offrant tour à tour des espaces différents. Il me dira s'être inspiré de l'univers du photographe Klavdij Sluban dont il avait vu le cliché d'un dortoir en Sibérie.

Il se trouve que j'ai rencontré ce photographe et que j'avais eu pendant le spectacle le sentiment d'une proximité avec Clément Poirée. Klavdij Sluban a été lauréat du Prix de la photographie en octobre dernier.

Un air de guitare se fait entendre. Le comte Orsino trompe son chagrin : Si l’amour se nourrit de musique, jouez donc, Donnez-m’en à l’excès, pour qu’ainsi rassasié mon appétit s’écœure, étouffe et enfin meure. 

Nous sommes au coeur de l’hiver, précisément la douzième nuit après Noël. L'humanité est en sommeil. Le pays est gouverné par le comte Orsino, passionnément amoureux de la comtesse Olivia. Mais cette jeune beauté a décidé de s’astreindre à un deuil de sept ans pour pleurer son frère mort, et repousse tous ses courtisans. Orsino devra se contenter de lui .
Viola se travestit en homme pour mieux approcher Orsino dont elle est tombée amoureuse. Il la choisit pour plaider sa cause auprès d'Olivia, laquelle succombe sous le charme de la jeune femme qui se fait appeler Cesario. Le désordre va bientôt être à son comble : Lui, tourmenté, romantique, elle, entremetteuse et amoureuse ... c'est sans issue.
Ne croyez pas qu'on nage en tragédie. Seuls les personnages se débattent de rebondissement en rebondissement. La pièce est indubitablement une comédie, avec des dialogues qui s'entendent à plusieurs niveaux de langage, frôlant parfois (à peine) la grivoiserie, et on rit beaucoup.

La traduction qui est en fait une adaptation est très savoureuse. Les mots sont comme des vestes pour les cerveaux habiles qui peuvent les retourner (...) Les mains sont aux fous ce que les harengs sont aux sardines. De fait les jeux de mots se multiplient. Les situations sont extrêmement drôles. On devine le jeu de 1, 2, 3 soleil. Et le fou (Bruno Blairet) n'est pas si fou.

La musique a une importance capitale. Qu'elle soit classique ou la reprise de grands standards comme Ti amo de Umberto Tozzi.
La folie s'emballe. Les lits s'organisent en labyrinthe, métaphore de l'entrelac des malentendus et des entourloupes dont le spectateur est, au fil de la pièce, le témoin amusé, sachant qu'au bout l'attend la réconciliation et donc à la joie. Rarement Shakespeare n'aura été aussi drôle tout en interrogeant sur l'amour et la folie. Jusqu'à la chanson finale du fou sous la pluie ... littéralement parlant.

Le double est une question théâtrale et Clément Poirée a eu la bonne idée de prendre la même comédienne (Morgane Nairaud) pour interpréter les deux rôles de Viola et de Sébastien, exprimant par là le déchirement des parts féminine et masculine qui sont en chacun de nous. Quant à la soubrette, Maria (Camille Bernon) elle est tout bonnement formidable face à la Comtesse (Claire Sermonne). Il y a une forte homogénéité dans la distribution. Tous les comédiens, sans exception mériteraient d'être cités. Ils ont pour la plupart déjà travaillé avec le metteur en scène qui, lui-même est un fidèle de Philippe Adrien, le directeur de la Tempête avec qui il a collaboré sur plusieurs créations, dont l'excellent Bizarre Incident du chien pendant la nuit à l'automne.

La pièce sera jouée un mois. Allez-y. Impossible de regretter la soirée.
La Nuit des Rois de William Shakespeare
Adaptation Jude Lucas
Mise en scène Clément Poirée
Avec Moustafa Benaïbout (Sir Andrew), Camille Bernon (Maria), Bruno Blairet ( Feste Le Fou / Le Capitaine), Julien Campani (Fabien / Antonio / Curio), Eddie Chignara (Sir Toby), Matthieu Marie (Orsino Le Comte), Laurent Menoret (Malvolio), Morgane Nairaud (Viola /Césario /Sébastien), Claire Sermonne (Olivia La Comtesse)
Scénographie Erwan Creff
Spectacle créé au Théâtre des Quartiers d’Ivry CDN du Val-de-Marne, en janvier 2015.
Au Théâtre de la Tempête.
du 14 janvier au 14 février 2016
du mardi au samedi 20 h dimanche 16 h
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de © Nolwenn Brod

dimanche 17 janvier 2016

Le Goût du large de Nicolas Delesalle chez Préludes

Voilà un livre original ... comme son auteur et comme le voyage qu'il a entrepris pour l'écrire.

Nicolas Delesalle est grand reporter à Télérama. C'est un baroudeur qui a vu je ne dirai pas tous les conflits mais beaucoup bien qu'il ait plutôt enquêté sur des zones de paix. Il a engrangé des souvenirs terribles, d'autres plus roses aussi. Car pour supporter la réalité il faut savoir oublier, ou du moins mettre à distance ce qui peut bouleverser.

Nicolas a une idée qui peut sembler saugrenue et qui était un rêve de gamin. Il entreprend un voyage de 9 jours d'Anvers à Istambul sur un cargo porte-conteneurs pour s'isoler du monde et terminer un projet de livre. Le pari  de promettre le livre au bout de la route est très osé. Par chance le fil rouge est apparu dès le port d’Anvers en voyant les porte containers. L'auteur confie qu'il n’a jamais écrit aussi vite et qu'il est allé beaucoup plus loin qu'Istambul, même s'il n'aura pas réussi à voir la moindre baleine pas davantage que le fameux rayon vert cher à Rohmer.

Les containers ont été inventés par un Américain dans les années 50 et, trente ans plus tard ont envahi les océans (p. 17). Ils ont permis la mondialisation comme l’ascenseur a autorisé l’érection de New-York. On dit que 90% des marchandises échangées dans le monde transitent par cargo. On ne sait jamais vraiment ce qui se cache dans ces boites. On apprendra plus tard (p. 85) que le Cordoba transporte des citrons de la Belgique vers la Turquie. Où est la logique ?

Il croit connaître le Goût du large, lui le baroudeur. Ce qu'il ignore c'est l'effet cargo, sorte de métaphore de la somme de ce qu'il a vécu jusque là. Ce château cache une âme sous l’acier rongé par le sel marin et repeint mille fois (p. 17). Cette cathédrale, mais une virgule à l'échelle de l’océan, qui glisse sur le miroir bleu amniotique, est aussi un cimetière qui a le pouvoir de faire remonter à la surface de sa mémoire des bulles qui vont éclater au grand jour.

Son livre décrit sommairement le Cordoba, monstre de 60 000 tonnes de métal et de 275 mètres de long, aux coursives interminables, aux échelles vertigineuses, aux mille sabords*, au ventre digne d’un décor de film d’horreur. Il brosse brièvement le portrait de quelques personnes, le capitaine et son second, le chef de la salle des machines, le cuisinier … On apprend que les marins étaient tatoués pour faciliter leur identification en cas de naufrage, que pygmée vient du grec "haut d’une coudée" mais que c’est une insulte (on devrait dire semi nomade autochtone p. 156) et que les dauphins ont le même taux de salinité dans le sang que les êtres humains.

Il tient du récit de voyage, au travers d'un journal de bord assez succinct, mais surtout il insère quelques-uns des moments qui l'ont le plus marqué composant un portrait de la folie des hommes qui nous entourent. Depuis les attentats de novembre, Paris est un peu en position latérale de sécurité et Nicolas Delesalle estime qu'il est plus que jamais temps de partir à la rencontre des autres qui sont, certes différents de nous, mais qui comme nous vivent, pleurent ... ont peur, comme nous. C’est essentiel de vérifier cela régulièrement, au bout de sa rue comme au bout du monde

Il n'a pas autant de souvenirs que l'écrivait Baudelaire, affirmant qu'il avait plus de souvenirs que s'il avait mille ans, il en a beaucoup et il nous les offre bruts de décoffrage, sans fards et sans spleen.

Nicolas Delesalle rend hommage aux vivants, comme aux morts. Antonio, son voisin de palier qui travaille à Charlie Hebdo a été sauvé parce que le 7 janvier il était à un enterrement. (p. 83). Un mort qui sauve une vie en quelque sorte.

Il est souvent question de vie ou de mort. Guerre et paix reviennent régulièrement dans le récit, mettant le focus sur les migrants, ou sur des peuples méconnus, comme les Hazaras qui vivent en paix dans un minuscule territoire au cœur d’une Afghanistan en guerre (p. 100) ou encore un agriculteur qui laboure à proximité des bombardements de la vile syrienne de Kobané, à tel point que la caméra doit zoomer pour qu’il n’apparaisse pas à l’écran. Bantous et Pygmées s’entredéchirent. Le Japon irradié relègue au second plan le reportage programmé en Libye (p. 270).

Inversement auront-ils permis, son fixeur** et lui, la guérison des jumeaux Asma et Asmara ? Leur mère est morte en couches comme une femme sur 7 au Niger et le père est nulle part comme 7 hommes sur 7 en Afrique subsaharienne (p. 131). Ils auront au moins osé se démarquer de la ligne de conduite habituelle sans détourner le regard qui voudrait qu'on n'intervienne pas. Réussite certaine du coté de la salle de sport du cargo dont la pendule aura été réparée. Il n'y a pas de petit succès.

On peut lire ses souvenirs au fil du texte, et même les reprendre ultérieurement car l'auteur a eu la bonne idée de placer un sommaire en fin d'ouvrage. Il manquerait peut-être une carte pour mieux situer les lieux où se sont déroulés ces reportages extraordinaires.

C'est cette définition qu'il interroge. Quelles sont les composantes d'un de ces moments qui nous marquent ? Parfois un détail, ou une anecdote, une citation qui lui revient en mémoire comme cette phrase de Mme de Staël : les Russes n’atteignent jamais leur objectif : ils le dépassent (p. 68) alors qu’il revit la traversée d’une forêt pétrifiée par les pluies acides.

La nature est très présente. Que ce soit leur présence magique, comme celle du sapelli, ou leur perte par la déforestation. C'est aussi la vie sous terre, à moins 85 mètres, dans le Causse noir, avec pour tout repère temporel le comptage des gouttes d'eau qui coulent d'une stalactite.

Des sujets plus légers surgissent régulièrement comme l’explication du succès des soviétiques aux échecs, simplement parce que les politiques ont voulu que tout le monde y joue. Tout est politique, démontre-t-il (p. 57) le chômage, les famines, la prostitution … et les échecs.

Le voyage permet de lâcher prise, de ne plus penser à rien, dit-il … ou alors, et c’est moi qui le dis, de penser autrement. Il agit en catalyse et je m'interroge sur ce qu'un tel périple fera remonter comme souvenir à quelqu'un qui n'en aurait que de bons.

Nicolas Delesalle encourage tout un chacun à partir comme lui, sur un cargo qui représente la quintessence du voyage. Car c'est une vraie gageure de couper les portables pendant 9 jours. Mais c'est le moyen idéal pour ouvrir les porte-containers où sont rangés nos souvenirs, que l’on ouvre quand on a le temps ou quand il est temps.

Il cite à la fin du livre une compagne de voyage, Maïté, la jeune retraitée, qui lui confie (p. 277) : Tu vois, dans la vie, il faut accomplir ses rêves, malgré tout, il y a toujours une bonne raison de ne pas se lancer, il faut aller au-delà.

Sachant que j'avais moi-même effectué une traversée sur un cargo il y a plusieurs années il a cherché à me convaincre de récidiver sans attendre. L'agence Mer & Voyages, 75 rue de Richelieu, est spécialisée dans cette forme de tourisme et il se pourrait que j'y songe ... Quand je découvre (p. 181) dans le livre que nous avons tous les deux les mêmes poèmes fétiches (Demain dès l’aube de Victor Hugo et Comme un vol de gerfauts de José Maria de Heredia) je veux bien croire qu'il a raison.

Les éditions Préludes organisent du 6 au 31 janvier un jeu-concours dont le gagnant vivra une expérience unique d’immersion totale pendant 10 jours à bord d’un cargo. Je vous invite autant à participer qu'à lire le livre.

Le Goût du large de Nicolas Delesalle chez Préludes

* Un sabord est une ouverture dans le flanc d’un navire.
** Dans les zones difficiles, notamment dans les pays en guerre, un "fixeur", ou accompagnateur, est une personne connaissant au mieux la région, faisant office à la fois d'interprète, de guide, d'aide de camp d'un journaliste étranger, pour lequel il peut organiser une rencontre avec tel ou tel ...

samedi 16 janvier 2016

Pygmalion dans la mise en scène de Ned Grujic

C'est toujours un plaisir d'aller au théâtre pour voir une comédie, surtout quand on en connait l'intrigue. Est-il nécessaire de résumer le sujet de Pygmalion, immortalisé au cinéma en 1957 sous le titre de My fair lady ?

George Bernard Shaw (Prix Nobel de Littérature en 1925) écrivit en 1914 la métamorphose d'Eliza Doolittle, petite marchande des rues londonienne qu'un célèbre professeur de phonétique prend le pari de transformer en duchesse en modifiant sa façon de parler.

C'est en Angleterre une pièce quasi mythique très souvent montée. Et Ned Grujica a décidé de modifier un peu le contexte pour déplacer l'intrigue dans les années 50 en la rapprochant du cinéma hollywoodien.

La double fenêtre qui occupe le fond de scène devient régulièrement la toile où est projeté un petit film tourné spécifiquement, en référence à ce qui se faisait à l'époque.

L'acte IV se conclut par un numéro chanté et dansé, absolument charmant qui se déroule aussi par effet de miroir sur la scène, sollicitant un des talents de Lorie Pester (Eliza Doolittle) qui est de savoir parfaitement danser ... et chanter bien sur puisque c'était son métier quand elle s'appelait simplement Lorie.
Le metteur en scène cherche à pointer que les apparences trompeuses, que derrière l'icône se cache la femme, derrière la star fabriquée palpite le coeur d'un être humain ... On pourrait dire que derrière la chanteuse se révèle une actrice même si le challenge est difficile quand on se souvient du talent d'Audrey Hepburn.

Après avoir été l'idole des jeunes au début des années 2000, Lorie Pester s'est lancée en tant que comédienne en 2007, d’abord à la télévision puis au cinéma avant de monter cette année sur les planches. Elle a aussi assurer plusieurs doublages. Elle est ainsi devenue la voix officielle française de La Fée Clochette.

Le spectacle s'ouvre et se clôture sur le clin d'oeil à l'univers technicolor du cinéma. C'est une récréation mais c'est aussi une réflexion sur la condition sociale et l'importance de l'éducation.
La jeune Eliza accepte la proposition de Mr Higgins (Benjamin Egner) non pas dans l'espoir d'une destinée aristocratique mais pour réaliser son rêve qui est de travailler chez un marchand de fleurs. La belle est loin d'être sotte et son honnêteté ne peut pas être mise en cause, ce qui finalement place le sujet sur une dimension philosophique : peut-on durablement modifier son destin ?

Le personnage de Mrs Pearce (Claire Mirande), la gouvernante du professeur, est savoureux par sa manière de lui donner des leçons ... de savoir-vivre, voire même de langage, avec notamment l'emploi du mot "foutre". Son jeu est excellent et elle mérite une mention particulière.

Les costumes de Virginie Houdinière fonctionnent à la perfection dans ce spectacle décidément très équilibré et joyeusement distrayant.

Pygmalion de George Bernard Shaw
Traduction et adaptation : Stéphane Laporte
Mise en scène de Ned Grujic
Avec Lorie Pester, Sonia Vollereaux, Benjamin Egner, Jean-Marie Lecoq, Philippe Colin, Claire Mirande, Emmanuel Suarez et Cécile Beaudoux.
Au Théâtre 14
20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris, 01 45 45 49 77
Du 12 janvier au 27 février 2016
mardi, vendredi et samedi à 20h30
mercredi et jeudi à 19h00, matinée samedi à 16h00
Avant une tournée ensuite dans toute la France

vendredi 15 janvier 2016

Maladie de la jeunesse de Ferdinand Bruckner mise en scène Philippe Baronnet

Philippe Baronnet monte la première pièce de Ferdinand Bruckner, Maladie de la jeunesse, au Théâtre de la Tempête.

Les spectateurs en sont pas encore tous entrés que les comédiens, déjà sur scène, commencent à se disputer dans un chahut très représentatif de ce que peuvent faire quatre jeunes femmes et trois hommes un peu excités, la plupart étudiants en médecine.

Nous sommes dans une chambre dont le lit fait office de coulisses. Certains s'amusent. D'autres sont assez violemment chahutés, les rôles pouvant d'ailleurs s'inverser car tous ces jeunes gens testent leurs limites comme celles des autres. Ils devraient se réjouir d'avoir terminé leurs études mais ils sont déjà désabusés, aigris.

La salle s'assombrit. Marie s’apprête malgré tout à fêter son doctorat. Et puis elle aime Petrell, qui aime Irène… Désirée a quitté Freder qui manipule Lucie en attendant que Marie lui cède… Ce chassé-croisé des désirs, pour superficiel qu’il paraisse, n’en traduit pas moins une désorientation profonde.

Nous sommes en Autriche, vers 1923, peu après la Première Guerre mondiale, un peu avant l’avènement d’Hitler (mais cela ne se sait pas encore). Les personnages se lancent d’étranges défis et se livrent à une vertigineuse joute d’esprit. Compromission, embourgeoisement, abandon des idéaux, tentation du néant : la jeunesse chez Bruckner se débat dans un monde en ruines.

Car comme on l'entend dans la pièce : il ne suffit pas de survivre aux épreuves initiales de la jeunesse (celle-ci) devient une maladie.
Les rapports de forces sont constants et la question qui sous-tend la pièce est celle du sens que l'on désire donner à sa vie. L'usage de costumes qui ne sont pas datés rend les dialogues encore plus incisifs et l'envie est forte de les confronter à ce que peut ressentir la jeunesse contemporaine.
Damia chante avec son timbre si particulier : j'ai perdu ma jeunesse en perdant ton amour / pour chasser am détresse il faudrait ton retour. Cette chanson créée en 1935 est la seule indication permettant de repérer la période si on ne connait pas l'oeuvre de Bruckner.

A la fin, et malgré le drame qui vient de se dérouler, ils dînent joyeusement sur la scène après avoir repris leur jeu de devinette du début. La parenthèse se referme. Comme si après l'orage la vie reprenait son cours.

Les étudiants sont devenus de jeunes adultes. Ils mettent le couvert, puis s'attablent sans plus se préoccuper des spectateurs, parlant entre eux à voix basse, nous plaçant presque en position de voyeurs. Est-ce leur réponse à la question de l'auteur : s’embourgeoiser ou se tuer ?
Maladie de la jeunesse de Ferdinand Bruckner
mise en scène Philippe Baronnet
du 15 janvier au 14 février 2016
du mardi au samedi 20 h 30 dimanche 16 h 30
Théâtre de la Tempête

Cartoucherie, Rte du Champ- de-Manœuvre, 75012 Paris
infos et réservations : 01 43 28 36 36

traduction Henri Christophe, Alexandre Plank
avec Clémentine Allain (Désirée), Thomas Fitterer (Alt), Clovis Fouin (Freder), Louise Grinberg (Lucy), Félix Kysyl (Petrell), Aure Rodenbour (Irène), et Marion Trémontels (Marie)
scénographie Estelle Gautier,
lumières Lucas Delachaux,
son Julien Lafosse,
regards et collaboration Jérôme Broggini, Nine de Montal

rencontre-débat avec l’équipe de création, mardi 19 janvier après la représentation

Photos © Olivier Allard

jeudi 14 janvier 2016

La vie en Rosalie de Nicolas Barreau chez Héloïse d'Ormesson

C'est le troisième ouvrage que je lis, après le formidable Sourire des femmes qui valut à Nicolas Barreau la notoriété en France. Son éditeur, Heloïse d'Ormesson publia alors très vite Tu me trouveras au bout du monde. Le style était moins affirmé, en toute logique car c'était son premier roman paru en 2008 en Allemagne.

Je ne sais pas si La vie en Rosalie a été écrit avant ou après le Sourire des femmes. Comme dans ses précédents romans, Nicolas Barreau y construit une histoire mutine dont le charme est un peu anachronique. On est toujours dans le 6ème arrondissement de Paris que cet auteur franco-allemand semble affectionner plus que tout. On retrouve ainsi l'hôtel des Marronniers, le pont des Arts ... Les personnages n'ont pas la même identité mais on a l'impression de lire un épisode d'une longue et unique série.
Rosalie Laurent tient une jolie papeterie à Paris où elle confectionne et vend des cartes poétiques. Un jour, un vieil homme entre et renverse un présentoir. Séduit par le talent de la jeune femme, il lui propose d’illustrer un conte, Le Tigre bleu. Ravie de cette heureuse collaboration avec un auteur célèbre et qui a bercé sa jeunesse, elle expose l’ouvrage publié dans sa devanture. Un professeur de littérature anglo-saxonne, fraîchement débarqué des États-Unis, surgira dans son magasin et, après avoir lui aussi renversé un présentoir, soutiendra mordicus que l’histoire du Tigre bleu lui appartient. Max Marchais serait-il un plagiaire ? Les deux jeunes gens, d’abord hostiles, vont faire cause commune pour enquêter et mettre au jour un secret qui les liera à tout jamais.
Elle s'appelle Rosalie mais elle ne voit la vie qu'en bleu. Elle fait office d'écrivain public en écrivant des cartes de voeux personnalisées et uniques dans sa boutique Luna-Luna. Comme on n'est jamais si bien servi que par soi-même elle s'en fait une, pour chacun de ses anniversaires, qu'elle jette du haut de la Tour Eiffel. Elle a un autre rituel qui est de noter tous les soirs le meilleur et le pire moment de la journée.

L'auteur nous prévient très vite (p. 11) qu'une histoire de tigre bleu dissimule un secret qui va impacter sa vie. Autant dire qu'on lira l'histoire en question (p. 67) sans songer au hasard. Comme le dit Nicolas Barreau, faisant semblant de ne pas y croire : il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous.

Il nous incite à croire que l'on est constamment dans la répétition. L'enfance est le sol sur lequel nous marcherons toute notre vie, écrit-il à propos d'un écrivain dont il ne révèle pas le nom. Une recherche rapide m'a permis de découvrir que c'était une parole d'une romancière brésilienne, Lya Luft, tirée d'un livre dont le titre semble prémonitoire, Pertes et profits.

Nicolas Barreau distille ses idées fixes au fil de ses romans. Ne jamais abandonner ses rêves est sans doute la plus fondamentale.

La lecture est agréable mais sans réelle surprise, parce qu'on connait désormais bien la manière qu'à cet auteur de nourrir de coïncidences le destin du couple qu'il met en scène, ce qui, en fin de compte, nuit au suspense. On sait d'avance que Rosalie et Robert devront surmonter plusieurs malentendus avant d'être réunis. On se doute qu'avec deux prénoms qui sonnent comme une allitération iront forcément très bien ensemble ...

Nicolas Barreau est le pseudonyme de quelqu'un qui travaille dans le monde de l’édition et qui se cache, ce qui empêche tout dialogue avec lui (ou elle ...) et qui nuit sans doute à la remise en question. C'est dommage parce que le Sourire des femmes nous a rendu exigeants.

La vie en Rosalie de Nicolas Barreau chez Héloïse d'Ormesson, traduit de l'allemand par Sabine Wyckaert-Fetick, en librairie le 14 janvier 2016

mercredi 13 janvier 2016

Les Indociles de Murielle Magellan chez Julliard

Les Indociles est un roman qui monte en puissance un peu à l'instar d'un opéra. Lentement, peut-être "trop", si bien qu'un lecteur impatient risque de sous-estimer le plaisir de lecture qui l'attend dans la seconde moitié.

Murielle Magellan a d’abord écrit pour le théâtre et la télévision. Pour le cinéma également. Elle a co-signé le scénario de Une famille à louer, avec Jean-Pierre Améris qui en a assuré la réalisation il y a quelques mois.

Son premier roman, Le Lendemain, Gabrielle, a paru en 2007 aux Éditions Julliard. A suivi Un refrain sur les murs (2011) et  N’oublie pas les oiseaux (2014), qui révélait beaucoup sur le sentiment amoureux.

Elle va encore plus loin avec celui-ci en s'écartant d'un contexte autobiographique au travers des parcours d’Olympe, Solal, Paul et Khalia, de New York à la villa Médicis, en passant par Paris bien sûr, le quartier gitan de Saint-Jacques à Perpignan, et jusqu’au Chili.

Olympe est une galeriste trentenaire, d’allure androgyne, bisexuelle, enferrée dans une posture de carnivore femelle (p. 90). Sur le plan amoureux c’est une chasseuse, une Don Juane qui ferait bien de se méfier de  la statue du Commandeur (p. 112). Ce n’est pas à proprement parler une sex-addict puisqu’elle est capable de rester chaste plusieurs semaines, mais elle s’autorise ce qu’elle appelle des élans qui n’ont pas seulement à voir avec le désir.

En matière d'art elle pourrait sembler amorale mais elle a un code d'honneur, même s'il est personnel.

Le roman commence et se clôture sur la musique de Bach. Mais Olympe apprécie tout autant Bashung. Elle est libérée de dieu et des dogmes, n’éprouvant ni spiritualité ni foi. Une douleur peut-être, et encore. (p. 30) Elle avait choisi de montrer à sa mère, comme exemple de ce qui lui plait, une toile de 1810, la Mère infortunée de Marie-Françoise Constance Mayer, exposée au musée du Louvre (ci contre).

Khalia, sa jeune assistante, d’origine gitane, est un buvard, une éponge intarissable (p. 98). Elle vendra un tableau, La Prisonnière à Paul, scientifique au cœur pur, marié et fidèle, avec qui elle va  accepter de tenter l’amitié. Il a été peint par un gitan de génie, aujourd’hui reclus. Solal est un peintre de la liberté qui a fini par peindre l’enfermement (p. 98) à qui Olympe va permettre de connaitre (enfin) la reconnaissance et de laisser une trace avec ses "crachats d’or fin" comme il le dit de ses œuvres. Tous les quatre sont des indociles.

Murielle Magellan nous en livre la définition au milieu du roman. Pour eux (p. 125) les succès et les échecs ne sont que les rebondissements d’une vie qui s’écrit chaque jour. Les tiroirs dans lesquels on voudrait les ranger ne ferment pas. Les indociles débordent. (…) Ils font dans l’ombre ou la lumière un chemin qui échappe à ceux qui ont besoin de repères. (…) Ce sont des étonnés. Des modestes. Des vibrants. Des aimants. Des souffrants aussi, souvent.

Je n'ai pas le sentiment de dévoiler excessivement le sujet en mettant cette citation en avant. Murielle Magellan maitrise en orfèvre l'art de la description et du rythme. Etre scénariste muscle sa plume. Si je résume vous y verrez de la cupidité, de l'affairisme, de l'égoïsme et de l'adultère alors que les Indociles ont une forte capacité à vous cueillir et vous emporter. Ils sont sublimes.

Les Indociles de Murielle Magellan chez Julliard, en librairie le 11 janvier 2016 

mardi 12 janvier 2016

Pour que tu m'aimes encore Elise (chapitre 2)

(mise à jour 29 février 2016)

Elise Noiraud avait présenté les Fils de la Terre en octobre dernier qu’elle avait mis en scène au Théâtre 13.

Elle est pour quelques avant-premières sur la scène du Théâtre de Belleville pour interpréter le second chapitre d’une épopée autofictionnelle dont le premier opus s’intitulait la Banane américaine en 2011. Après l'enfance place à l'adolescence. Mais il n’est pas nécessaire de l’avoir vu pour apprécier Pour que tu m’aimes encore, en référence à la chanson de Céline Dion qui sera la toile de fond de la choré du spectacle de fin d’année du collège.

C'est ce qu'on appelle un seule-en-scène, avec le même parti pris que pour le précédent, une absence de décor, un justaucorps noir, les pieds nus, une chaise et une malle dont la comédienne sort quelques accessoires. Tout repose donc sur le jeu et à ce jeu-là Elise est spécialiste. Le spectacle est drôle, à la fois tendre et cruel.

Son texte pourrait se dilater en 3 heures de spectacle mais elle le condense en moins de la moitié, parlant à une vitesse qui coupe le souffle du spectateur.
Les rires s’enchaînent en cascades dans une salle qui est immédiatement en empathie avec cette adolescente aux prises avec son mal-être et ses premiers émois amoureux. Elle mime à la perfection l’animatrice enthousiaste d’un jeu radiophonique, Mumu l’enseignante d’éducation physique un peu (beaucoup) ordurière et bien entendu la mère, limite maltraitante qui justifie avec mauvaise foi ses brimades de remarques assassines : on ne peut plus rire de rien ! ou mielleuses : Tu vois c’est pas à sens unique les relations parents-enfants …pour provoquer le compliment, tu es la meilleure maman du monde.
La trame est inspirée de faits réels mais Elise n’a pas subi tous ces déboires dans sa vraie vie. Cela reste une œuvre fictionnelle. Certes les rapports mère-fille ont sans doute évolué. Il n’y avait pas de textos, de messages FB et assimilés dans sa jeunesse.
L’influence des réseaux sociaux a du furieusement compliquer les relations familiales des pré-ados. Mais ce que nous offre Elise Noiraud est déjà si savoureux que l’on ne peut s’empêcher de suggérer la totale, avec les deux chapitres enchainés au cours d’une même soirée, même si ce serait une performance physiquement éprouvante pour la comédienne.
Un chapitre maintenant vaut mieux que deux tu l’auras (peut-être) plus tard. Le Théâtre de Belleville a donc accordé 6 dates à Elise Noiraud pour lui permettre de convaincre les programmateurs de lui faire confiance. C’est ce qu’on appelle dans le jargon un show case.

Le dispositif a réussi puisque la Comédie de Paris va exploiter Pour que tu m’aimes encore sur une longue durée. Le spectacle sera réellement créé dans cet établissement. Vous pourrez le voir du 1er avril au 25 juin 2016, … et plus si succès, ce que j’imagine très bien.

Pour que tu m'aimes encore Elise (chapitre 2)
de et avec Elise Noiraud
Collaboration artistique Baptiste Ribrault
Avec le soutien de la Compagnie Étincelles et de la Ville de Nemours
Durée : 1h25
À partir de 8 ans

Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple 75011 Paris
du 11 au 26 janvier 2016,les lundis à 21h15 et les mardis à 19h.
Réservations 01 48 06 72 34

Comédie de Paris, 42 rue Pierre Fontaine, 75009 Paris
Du mardi au samedi à 19h30
Du 1er avril au 25 juin 2016

lundi 11 janvier 2016

En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut

(mise à jour 31 mars 2018)
C'est tout le contraire d'En attendant Godot, la célèbre pièce de Samuel Beckett. Les personnages d'Olivier Bourdeaut vivent à mille à l'heure. La description de leur désordre foisonnant est cependant teintée de mélancolie et on entend à intervalles réguliers la voix chaude de Nina Simone en contrepoint.

Ce n'est pas tout à fait un premier roman. L'auteur confesse en avoir commis un précédemment qui n'a pas été publié. Alors il a "mis le paquet" pour celui-ci qu'il a écrit à toute allure en Espagne, en l'espace de sept semaines.

Le résultat est brillant. En attendant Bojangles (prononcer bodjangueulssss) a déjà été acheté, à la dernière Foire du Livre de Francfort, par dix éditeurs étrangers. Il fait partie des 5 finalistes pour le grand prix RTL Lire, qui sera remis lors du prochain Salon du livre de Paris.

C'est un objet inclassable, ou alors peut-être entre Boris Vian et Fitzgerald. C'est une histoire d'amour fou, entre un homme et une femme mais aussi entre un enfant et ses parents.

Quand le fils raconte, le récit se teinte de surréalisme. Mais quand il intercale des extraits du journal du père le lecteur comprend davantage l'ampleur de la situation. Malgré la cocasserie de nombre de scènes on espère, comme l'écrit le père à propos des histoires que lui-même rapporte, qu'il n'y a rien d'autobiographique dans la description de cette folie douce qui tourne mal : cette histoire est trop grosse, trop monstrueuse pour être vraie ! C'est une fable ! (p. 28)

Il fait vivre au lecteur l'intensité du coup de foudre avec une femme incroyable, qu'il conquiert en rivalisant d'absurdités et d'impostures à une cadence d'enfer jusqu'à ce moment si particulier (p. 33) où l'on peut encore choisir l'avenir de ses sentiments (...) au sommet du toboggan (...) avec cette douce impression de ne plus rien décider, (...) s'enfuir (...) ou m'engloutir dans un bac aux sables mouvants, dorés et ouatés.

L'expression pour le meilleur et pour le pire sera usée jusqu'à la corde. Ils vont convoler dans une sorte de folie douce qui tournera à la folie furieuse. Et pourtant, et c'est là que le roman est extrêmement attachant, il y a beaucoup de moments frappés au coin du bon sens, évidemment car il en va de la folie comme du reste, rien n'est tout rose ou tout noir.

Je ne suis pas sûre qu'en vous résumant l'affaire je parvienne à restituer l'écriture si particulière d'Olivier Bourdeaut. Peut-être saisirez-vous son univers si je vous dis qu'il m'a fait penser au film  Marguerite.

Je vous conseille de commencer par écouter Nina Simone avant de plonger dans sa lecture. Soit dit en passant la chanteuse est à la mode puisque c’est une autre de ses chansons qui lançait le spectacle que j’ai vu il y a quelques jours au Théâtre de l’Atelier. Il y était encore question de marguerites.

La passion amoureuse est parfois aveugle. Les parents semblent vivre un amour infini qui s’épanouit dans un monde parallèle où leur enfant occupe la place d’un petit prince. Ils se vouvoient, laissent le courrier s’entasser dans un coin, ont pour animal de compagnie une grue de Numidie sensible aux mondanités, dansaient chaque jour sur "Mr Bojangles" de Nina Simone et surtout font la fête autant que possible. L'enfant apprend à mentir à l'envers à l'école, à l'endroit à la maison et analyse avec la lucidité propre à ses jeunes années une réalité souvent déformée, pour le moins complexe.

C’est joyeusement sérieux, faussement naïf, autant extravagant que bouleversant surtout lorsque le déménagement (c'est ainsi qu'il désigne la démence) devient dévastateur. L’amour pourra-t-il faire un miracle ? Sans doute au moins le temps d’une chanson.

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. On raconte que l’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup, ce qu’il piochait au petit bonheur dans la bibliothèque de ses parents, et rêvasser énormément.

Il a travaillé dans l’immobilier, l’expertise du plomb, la chasse aux termites et l’édition scolaire. Ce qu’il souhaitait le plus au monde c’était écrire. Ce roman est le premier à être publié.

En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut, Finitude, en librairie depuis le 7 janvier 2016
Prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2016
Sélectionné pour le Prix Goncourt 2016 du Premier Roman

Le livre a été adapté au théâtre dans une mise en scène très réussie de Victoire Berger-Perrin.

dimanche 10 janvier 2016

Galette des chefs, galette du coeur 2016


(mis à jour le 17 janvier 2016)

C'est un rituel. Le premier samedi suivant l'Epiphanie les Disciples d’Auguste Escoffier Paris se mobilisent avec le soutien de Potel et Chabot pour la Galette des Chefs, la Galette du Cœur, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, entre 9 et 12 heures.

Ils entrainent des pâtissiers et de grands chefs qui apportent chacun entre dix et vingt galettes dont la vente est reversée au profit des Pseudo Obstructions Intestinales Chroniques (POIC),  qui est une maladie orpheline, si bien qu'en achetant une galette ce matin là on fait acte de gourmandise et une bonne action.

Cette année encore fut un grand succès en permettant de générer 12.000 euros. 9.500 € vont aux POIC et 2.500 € sont octroyés à l’association Zazakely Sambatra de Véronique Geoffroy de Bourgies, disparue dans les attentats du 13 novembre dernier, rue de Charonne. Cette association va continuer à oeuvrer sous la présidence de son mari Stéphane pour qui la défense des enfants, à Madagascar,

J'avais rendu compte de l'évènement l'an dernier et connaissant le déroulement de l'opération j'avais "préparé" ma venue en consultant les sites des pâtissiers de manière à avoir une idée de ce que je souhaitais gouter parce que une fois sur place tout part très vite sans que l'on puisse avoir des explications sur le fourrage.

Il se trouve que mes enfants sont "un peu" difficiles et qu'ils ne voulaient pas quelque chose d'original. J'ai hésité en découvrant celle de la Grande Epicerie (dans le carton ci-dessous) que je savais à la framboise.

samedi 9 janvier 2016

De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites

Un capharnaüm règne sur la scène du théâtre de l'Atelier bordée de murs délabrés. La mère, Béatrice Hundsdorfer, (Isabelle Carré) est sous la couette. Ruth (Alice Isaaz), 17 ans, fantasque et rebelle, coud. Mathilda (Armande Boulanger), 13 ans, potasse ses cours de physique.

Au fond, un tableau récupéré dans une ancienne salle de classe fait office d'écran sur lequel sont projetées les images de Nina Simone chantant en 1968 Ain't Got No...I've Got Life qui, en substance dit que si elle ne possède aucun bien matériel elle est en vie et surtout elle vit libre et compte bien le rester.

C'est un hymne à la dignité qui a presque valeur prédictive de la fin de la pièce.

Mais pour le moment, Béatrice Hundsdorfer rêve d’ouvrir un salon de thé élégant "comme à la maison" alors qu’elle élève seule ses deux filles en vivotant d'une indemnité de garde d'une vieille dame grabataire.
Les deux adolescentes ont des caractères opposés. Ruth est exubérante, superficielle et épileptique, Mathilda est introvertie, idéaliste et surdouée, passionnée de sciences, étudie l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites. La mère semble se reconnaitre dans Ruth mais elle est en vérité totalement dépassée par l'une comme par l'autre. Fragile certes, submergée par les frustrations, mais malheureusement abusive aussi, elle glisse de la folie douce à la folie tout court.

D'abord égoïste et fantasque, enferrée dans une grande confusion, parfois franchement sadique, elle sombre lentement dans une profonde dépression, concluant à la fin qu'après avoir tout additionnée de sa vie elle arrive à zéro. Mais ça c'est juste avant que Mathilda ne remporte un prix pour ses travaux, ce qui rendra sa mère fière de quelque chose pour la première fois de sa vie.

Peut-on en conclure qu'elles sont désormais sur la bonne voie ?

Ecrite en 1964, la pièce de Paul Zinder valut à l'auteur le Prix Pulitzer. Paul Newman le réalisa au cinéma en 1972. Quarante ans plus tard Isabelle Carré redonne vie à ce texte qu'il faut considérer comme une métaphore.

On peut être pauvre, et malmené, il suffit d'un petit quelque chose pour que la vie renaisse avec une vigueur nouvelle ... mais l'existence est injuste et imprévisible, certains ne s'en remettent pas.

Les trois actrices ont l'habitude de travailler pour le cinéma. Le rôle de Mathilda est joué en alternance. Le soir de ma venue c'était Armande Boulanger, dont la justesse de jeu est remarquable. Isabelle Carré signe là une (première) mise en scène très sensible.

De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites
Texte de Paul Zindel
Mise en scène de Isabelle Carré
Adaptation et collaboration à la mise en scène: Manèle Labidi-Labbé
Avec Isabelle Carré, Alice Isaaz, Lily Taïeb et Armande Boulanger en alternance
Au Théâtre de l'Atelier, ​1 place Dullin - 75018 Paris 18​​ - 01 46 06 49 24
Jusqu'au 23 janvier
Du mardi au samedi à 19h00
Matinée le samedi à 17h00

A signaler qu'on peut toujours boire un verre ou même "casser une graine" au bar du premier étage à partir de 18 h 30. L'endroit s'appelle le Milk (Mum in her little kitchen) et est ouvert du mardi au dimanche avant chaque représentation.

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