dimanche 17 janvier 2016

Le Goût du large de Nicolas Delesalle chez Préludes

Voilà un livre original ... comme son auteur et comme le voyage qu'il a entrepris pour l'écrire.

Nicolas Delesalle est grand reporter à Télérama. C'est un baroudeur qui a vu je ne dirai pas tous les conflits mais beaucoup bien qu'il ait plutôt enquêté sur des zones de paix. Il a engrangé des souvenirs terribles, d'autres plus roses aussi. Car pour supporter la réalité il faut savoir oublier, ou du moins mettre à distance ce qui peut bouleverser.

Nicolas a une idée qui peut sembler saugrenue et qui était un rêve de gamin. Il entreprend un voyage de 9 jours d'Anvers à Istambul sur un cargo porte-conteneurs pour s'isoler du monde et terminer un projet de livre. Le pari  de promettre le livre au bout de la route est très osé. Par chance le fil rouge est apparu dès le port d’Anvers en voyant les porte containers. L'auteur confie qu'il n’a jamais écrit aussi vite et qu'il est allé beaucoup plus loin qu'Istambul, même s'il n'aura pas réussi à voir la moindre baleine pas davantage que le fameux rayon vert cher à Rohmer.

Les containers ont été inventés par un Américain dans les années 50 et, trente ans plus tard ont envahi les océans (p. 17). Ils ont permis la mondialisation comme l’ascenseur a autorisé l’érection de New York. On dit que 90% des marchandises échangées dans le monde transitent par cargo. On ne sait jamais vraiment ce qui se cache dans ces boites. On apprendra plus tard (p. 85) que le Cordoba transporte des citrons de la Belgique vers la Turquie. Où est la logique ?

Il croit connaître le Goût du large, lui le baroudeur. Ce qu'il ignore c'est l'effet cargo, sorte de métaphore de la somme de ce qu'il a vécu jusque là. Ce château cache une âme sous l’acier rongé par le sel marin et repeint mille fois (p. 17). Cette cathédrale, mais une virgule à l'échelle de l’océan, qui glisse sur le miroir bleu amniotique, est aussi un cimetière qui a le pouvoir de faire remonter à la surface de sa mémoire des bulles qui vont éclater au grand jour.

Son livre décrit sommairement le Cordoba, monstre de 60 000 tonnes de métal et de 275 mètres de long, aux coursives interminables, aux échelles vertigineuses, aux mille sabords*, au ventre digne d’un décor de film d’horreur. Il brosse brièvement le portrait de quelques personnes, le capitaine et son second, le chef de la salle des machines, le cuisinier … On apprend que les marins étaient tatoués pour faciliter leur identification en cas de naufrage, que pygmée vient du grec "haut d’une coudée" mais que c’est une insulte (on devrait dire semi nomade autochtone p. 156) et que les dauphins ont le même taux de salinité dans le sang que les êtres humains.

Il tient du récit de voyage, au travers d'un journal de bord assez succinct, mais surtout il insère quelques-uns des moments qui l'ont le plus marqué composant un portrait de la folie des hommes qui nous entourent. Depuis les attentats de novembre, Paris est un peu en position latérale de sécurité et  Nicolas Delesalle estime qu'il est plus que jamais temps de partir à la rencontre des autres qui sont, certes différents de nous, mais qui comme nous vivent, pleurent ... ont peur, comme nous. C’est essentiel de vérifier cela régulièrement, au bout de sa rue comme au bout du monde

Il n'a pas autant de souvenirs que l'écrivait Baudelaire, affirmant qu'il avait plus de souvenirs que s'il avait mille ans, il en a beaucoup et il nous les offre bruts de décoffrage, sans fards et sans spleen.

Nicolas Delesalle rend hommage aux vivants, comme aux morts. Antonio, son voisin de palier qui travaille à Charlie Hebdo a été sauvé parce que le 7 janvier il était à un enterrement. (p. 83). Un mort qui sauve une vie en quelque sorte.

Il est souvent question de vie ou de mort. Guerre et paix reviennent régulièrement dans le récit, mettant le focus sur les migrants, ou sur des peuples méconnus, comme les Hazaras qui vivent en paix dans un minuscule territoire au cœur d’une Afghanistan en guerre (p. 100) ou encore un agriculteur qui laboure à proximité des bombardements de la vile syrienne de Kobané, à tel point que la caméra doit zoomer pour qu’il n’apparaisse pas à l’écran. Bantous et Pygmées s’entredéchirent. Le Japon irradié relègue au second plan le reportage programmé en Libye (p. 270).

Inversement auront-ils permis, son fixeur* et lui, la guérison des jumeaux Asma et Asmara ? Leur mère est morte en couches comme une femme sur 7 au Niger et le père est nulle part comme 7 hommes sur 7 en Afrique subsaharienne (p. 131). Ils auront au moins osé se démarquer de la ligne de conduite habituelle sans détourner le regard qui voudrait qu'on n'intervienne pas. Réussite certaine du coté de la salle de sport du cargo dont la pendule aura été réparée. Il n'y a pas de petit succès.

On peut lire ses souvenirs au fil du texte, et même les reprendre ultérieurement car l'auteur a eu la bonne idée de placer un sommaire en fin d'ouvrage. Il manquerait peut-être une carte pour mieux situer les lieux où se sont déroulés ces reportages extraordinaires.

C'est cette définition qu'il interroge. Quelles sont les composantes d'un de ces moments qui nous marquent ? Parfois un détail, ou une anecdote, une citation qui lui revient en mémoire comme cette phrase de Mme de Staël : les Russes n’atteignent jamais leur objectif : ils le dépassent (p. 68) alors qu’il revit la traversée d’une forêt pétrifiée par les pluies acides.

La nature est très présente. Que ce soit leur présence magique, comme celle du sapelli, ou leur perte par la déforestation. C'est aussi la vie sous terre, à moins 85 mètres, dans le Causse noir, avec pour tout repère temporel le comptage des gouttes d'eau qui coulent d'une stalactite.

Des sujets plus légers surgissent régulièrement comme l’explication du succès des soviétiques aux échecs, simplement parce que les politiques ont voulu que tout le monde y joue. Tout est politique, démontre-t-il (p. 57) le chômage, les famines, la prostitution … et les échecs.

Le voyage permet de lâcher prise, de ne plus penser à rien, dit-il … ou alors, et c’est moi qui le dis, de penser autrement. Il agit en catalyse et je m'interroge sur ce qu'un tel périple fera remonter comme souvenir à quelqu'un qui n'en aurait que de bons.

Nicolas Delesalle encourage tout un chacun à partir comme lui, sur un cargo qui représente la quintessence du voyage. Car c'est une vraie gageure de couper les portables pendant 9 jours. Mais c'est le moyen idéal pour ouvrir les porte-containers où sont rangés nos souvenirs, que l’on ouvre quand on a le temps ou quand il est temps.

Il cite à la fin du livre une compagne de voyage, Maïté, la jeune retraitée, qui lui confie (p. 277) : Tu vois, dans la vie, il faut accomplir ses rêves, malgré tout, il y a toujours une bonne raison de ne pas se lancer, il faut aller au-delà.

Sachant que j'avais moi-même effectué une traversée sur un cargo il y a plusieurs années il a cherché à me convaincre de récidiver sans attendre. L'agence Mer & Voyages, 75 rue de Richelieu, est spécialisée dans cette forme de tourisme et il se pourrait que j'y songe ... Quand je découvre (p. 181) dans le livre que nous avons tous les deux les mêmes poèmes fétiches (Demain dès l’aube de Victor Hugo et Comme un vol de gerfauts de José Maria de Heredia) je veux bien croire qu'il a raison.

Les éditions Préludes organisent du 6 au 31 janvier un jeu-concours dont le gagnant vivra une expérience unique d’immersion totale pendant 10 jours à bord d’un cargo. Je vous invite autant à participer qu'à lire le livre.

Le Goût du large de Nicolas Delesalle chez Préludes

*Un sabord est une ouverture dans le flanc d’un navire.
*Dans les zones difficiles, notamment dans les pays en guerre, un "fixeur", ou accompagnateur, est une personne connaissant au mieux la région, faisant office à la fois d'interprète, de guide, d'aide de camp d'un journaliste étranger, pour lequel il peut organiser une rencontre avec tel ou tel ...

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