samedi 2 janvier 2016

Un amour impossible de Christine Angot

Je ne voulais pas le lire, croyant qu'Un amour impossible allait réveiller la peine entrainée par le décès de ma maman. Ce titre figurant dans la sélection d'un Prix auquel je participe j'ai fait un effort ...

Bien m'en a pris parce que son écriture est très aboutie et qu'en tant que lectrice il apporte une vraie respiration. De cela je n'avais aucun doute - je connais Christine Angot depuis longtemps et je la respecte - mais c'est tout de même important de le souligner parce qu'elle a des détracteurs qui boudent son oeuvre.

Il faut être libre pour écrire, ce n'est pas écrire qui peut vous libérer, dit-elle, mais je l'ai sentie en rage. Elle a ses raisons et elle a raison même si je ne fais pas tout à fait la même analyse qu'elle sur le pourquoi du comment. On l’a entendue sur les ondes répéter à longueur d'entretien que le clivage social était radical dans les années 70 et qu'il perdure. C'est tout à fait exact. C'est une des violences auxquelles les femmes sont encore confrontées. On pardonne à un homme sa condition sociale, on vantera même sa réussite s'il est parti de rien. Une femme autodidacte ne provoquera pas un regard.

Je ne conteste pas que sa mère ait ressenti une forme d'infériorité sociale qui l'a paralysée. Là où je ne suis pas d'accord c'est sur le point de vue de Christine Angot à propos de son père. L'égoïsme de cet homme n'a aucune excuse. Il recule à épouser une femme modeste (mais fine et intelligente malgré quelques erreurs de syntaxe, pas de quoi faire un drame), lui fera croire qu'il s'est marié (on observera quelle barrière il érige entre eux) et se jettera plus tard à corps perdu dans une union avec une autre ... tellement ridicule de sottise, mais riche.

Comment admettre que ce soit seulement une frontière sociale qui sépare Rachel et Pierre ? Cet homme consent qu'il a pu être vaniteux et se prétend malheureux (p. 21) alors qu'il raconte sans affect qu'il a tué un homme et fait de la prison pour cela. Ce soit disant aveu, qui en fait est la recherche d'une caution, annonce que tout est possible, dans la monstruosité. Le pire sera l'inceste, ce qui me fait dire que l’argument de la différence sociale lui offre une excuse que ce bourreau ne mérite pas.

On ne peut jamais rien lui reprocher. C'est lui qui est malheureux. Il ment, la belle affaire puisqu'il fait l'apologie du mensonge. La vérité est qu'il est cruellement égoïste. Et Rachel a raison d'affirmer que la vie est une vraie vacherie (p. 145).

Cette mère, qui demeure une femme, témoigne d'une belle énergie pour ne pas sombrer dans la dépression. Elle est admirable, et si je la considère de cette manière c'est sans doute parce que Christine Angot me la montre comme telle.

Elle prend des risques professionnels, se coupe de ses origines pour se rapprocher de lui. Elle s'adaptera mal dans un milieu où elle n'a plus de repères. Là encore elle est victime d'un cliché social, qui n'existe pas qu'entre riches et pauvres. On admet mal en France, et encore aujourd'hui, celui qui n'est pas d'ici. Il n'est pas nécessaire d'avoir la peau d'une autre couleur ou de pratiquer une religion particulière pour être traité d'étranger.

Ainsi ma mère a souffert qu'on lui reproche son accent du Nord (que je n'ai jamais perçu). Et quarante ans après l'installation de mes parents en région orléanaise on les humiliait encore à coups de vous qu'êtes pas du coin ...

La question à laquelle je déteste devoir répondre sera toujours celle qui m'intime l'ordre de justifier mes origines. Un d'où tu es ? qui me fait me sentir illégitime ici et maintenant. On n'imagine pas ce que la province peut être sectaire.

Pierre voudrait se faire passer pour victime ... de la rencontre inévitable, d'une extrême intensité, mais qui aurait pu ne pas avoir lieu, celle qu'on ne programme pas, qui frappe par son évidence, mais qui ne s'intègre pas à une vie raisonnable (p. 14). Ce n'est pas parce qu'on porte un prénom d'apôtre que l'on est un homme bon.

Sans doute faut-il avoir soi-même connu une relation d'emprise, toxique par nature, pour comprendre les choses de cette manière. Mais bien entendu, tous mes propos se basent sur les mots imprimés dans le livre. Aucun n'a sans doute échappé d'ailleurs à l'auteure car Christine Angot fouille le thème depuis longtemps.

Pierre traite Rachel de gentille et l'instant d'après lui reproche d'être exigeante, de chercher à s'imposer (p. 26). Il fourbit la première arme du pervers : souffler le chaud et le froid pour anesthésier la proie, avec une excuse imparable, la franchise. Rachel sera aveugle à trop vouloir lui convenir. Pourtant elle le met dehors, mais pourtant il revient. Le pervers ne lâche pas sa proie au motif qu'il la fait souffrir.

La rage de Christine Angot est communicative. Au-delà du contexte provincial des années cinquante ce récit sur sa propre vie nous parle aussi de la nôtre. Un amour impossible mérite amplement le Prix Décembre et je vous encourage à le lire.

Un amour impossible de Christine Angot, Flammarion
Livre chroniqué dans le cadre du Prix 2016 des lecteurs d'Antony
En compétition dans la catégorie Romans français avec Après le silence de Didier Castino, Quand le diable sortit de la salle de bain de Sophie Divry, L'orangeraie de Larry Tremblay, et Ce pays qui te ressemble de Tobie Nathan.

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