jeudi 28 janvier 2016

Sur une majeure partie de la France de Franck Courtès

Franck Courtès est photographe indépendant. Il partage son temps entre Paris et la campagne. Il est l’auteur d’Autorisation de pratiquer la course à pied, un recueil de nouvelles, paru chez Lattès en 2013.

Un an plus tard il publia Toute ressemblance avec le père, un récit autobiographique que j’avais particulièrement apprécié, construit sur le terreau de son enfance, émaillé de très belles descriptions de paysages, et qui sort aujourd’hui en Livre de Poche.

Son métier de photographe influe logiquement sur son art pour construire des atmosphères. Son nouveau livre en apporte une nouvelle et brillante démonstration, tout en confirmant son inclinaison pour une écriture poétique. J’ai savouré de nombreux moments dont je vous donne quelques bribes : le vent fait applaudir les feuilles (p. 39) , reconnaître soudain le mot comme la bonne pierre (p. 15) comme sait le faire l'ouvrier agricole plein de sagesse Tikiti.

Sur une majeure partie de la France raconte sur une trentaine d’années les destins parallèles de trois enfants, l’auteur et ses copains d’enfance, Quentin hypersensible (et handicapé) et Gary, presque sauvage, très agressif, au sein d’une campagne qui perd son statut paisible à force d’y avoir semé l'envie pour récolter le besoin (p. 75).

La nature joue un rôle fondamental. On la voit malmenée autant que les personnages. Franck Courtès aime la campagne, la vraie, la terre vue de la terre, que l’on peut arpenter, respirer, toucher, et surtout pas celle que l’on nous montre vue d’hélicoptère (p. 85). On comprend très bien à quels reportages (d’un illustre photographe) il fait allusion. Il fustige le déclassement d’un rouet en œuvre d’art en jugeant l’opération obscène (p. 41), un peu comme Didier Castino s’insurge contre la propension à transformer les usines en centres culturels dans Après le silence.

Ce qu’il nous décrit évoque le petit jardin de Nino Ferrer. Il dépeint par touches délicates un monde qui s'évanouit. Sa plume devient aquarelle, sans romantisme condescendant. Il aborde frontalement des sujets difficiles comme la violence, le rackett, les trafics ou la maltraitance. Ils auraient tout pour être heureux sauf que certains vont tricher avec les sentiments et que la spirale de l’échec ne pourra que conduire vers le drame.

L’auteur se révèle amer, parfois défaitiste, définissant le tourisme comme étant l’abandon de ses propres trésors pour aller gâcher ceux des autres (p. 140). Et même si c’est partout pareil, comme le dit la mère de Franck (p. 89) je suis d’accord avec lui, il y a de quoi être inconsolable. Enfant je ne me suis jamais ennuyée à compter les pattes des insectes patinant sur la surface ridée d’une mare envahie de nénuphars. J’adorais suivre le vol d’une libellule. À la place du champ (pardon maman pour l'anorak tout neuf dont le duvet craqua sous le croc des barbelés) où nous allions narguer les vaches en pleine rumination se dresse maintenant une école d'infirmières sur une cour de béton. Je suis retournée faire le tour du lotissement. Aucune des maisons de mes camarades n'est restée dans son jus. Dommage que la loi Malraux n'ait visé que les bâtiments historiques. Pas étonnant qu'on ait en France l'attachement aux châteaux, ce sont les seuls à pouvoir subsister.

Sommes-nous une poignée de passéistes ? Nos enfants raconteront-ils avec une nostalgie semblable les sautillements d’un plombier gravissant des échafaudages à longueur de temps ? Mario tombera dans l’oubli comme le reste. Probablement. En tout cas lire Franck Courtès apaise l’âme. Il raconte avec beaucoup de justesse cette impression de dépossession que nous pouvons éprouver quand on retourne sur les chemins de notre enfance, qu’on y ait passé de longues années ou quelques périodes de vacances.

La météo annonce du beau temps sur une majeure partie du territoire (p. 7) au début du livre mais ce sera la pluie qui sera promise à la toute fin (p.182).

Ces crétins de la météo qui annoncent le beau temps comme si la terre allait s’en porter mieux ! Comme si la pluie était une mauvaise nouvelle ! Le soleil sur une majeure partie de la France ! Et la banlieue qui ronge la majeure partie de la France, ils voient ça comment ? (p. 99) 

Le propos n’est pas de dire que c’était mieux avant mais de démontrer que c’est pire maintenant. Avec des mots justes pour pointer ce qui manque : on a besoin de foi, pas de religion.

Sur une majeure partie de la France de Franck Courtès, aux éditions JC Lattès, en librairie le 20 janvier 2016

NB : Les numéros faisant référence aux citations ont été relevés sur une version numérique de 184 pages.

2 commentaires:

surjeanlouismurat a dit…

Une interview de FRANCK COURTES que je viens de réaliser :http://www.surjeanlouismurat.com/2016/06/inter-vious-et-murat-n-21-franck-courtes.html?utm_source=_ob_share&utm_medium=_ob_facebook&utm_campaign=_ob_share_auto

marie-claire a dit…

J'étais au courant. J'ai vu le message Fb mais je n'aurais pas pensé à mettre le lien en commentaire. Voilà c'est fait et c'est bien.

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