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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

vendredi 14 octobre 2022

Gretel, Hansel et les autres d’Igor Mendjisky

Je n'avais pas pu voir Gretel, Hansel et les autres à la Chapelle des Pénitents Blancs pendant le Festival d'Avignon.

J'étais déçue, mais vite consolée car je savais que le metteur en scène est artiste associé de l'Azimut, et que donc le spectacle était programmé au théâtre Patrick Devedjan d'Antony (92). J’avais la certitude de le voir à la rentrée.

Et j'indique tout de suite que le public parisien pourra l'apprécier au théâtre de La Colline du 1er au 17 décembre 2022.

J'avais conservé le souvenir de son Maitre et Marguerite éblouissant au Théâtre de la Tempête et j'attendais beaucoup de celui-ci. C'est le premier spectacle pour enfants d'Igor Mendjisky qui soulignait avec autant de sérieux que d’humour en conférence de presse à Avignon qu'il s'adressait aux adultes, à partir de 8 ans. J’aime beaucoup cette idée qu’un spectacle dit pour enfants ne soit pas exclu des adultes.

Jacob et Wilhelm Grimm sont deux frères allemands, tous deux linguistes. Ensemble, ils ont collecté et étudié quatre-vingt-six contes populaires. En 1812, ils éditent le recueil Contes de l’enfance et du foyer qui rassemble et fixe en quelque sorte des légendes populaires et des histoires jusque là uniquement orales, et racontées depuis des décennies.
Sur le plateau se déploie une vaste chambre d’enfants encombrée d’une profusion de peluches et de jouets, parmi lesquels je reconnais les Playmobil avec lesquels mes propres enfants ont tant joué. Il y a aussi la maison de poupée et le train électrique. Tout y est. Le père (Igor Mendjisky) se plaint que rien n’est rangé et entreprend de mettre de l’ordre (alors qu’en réalité ce n’est pas choquant). Un ami arrive (Sylvain Derby) invité à dîner puis la mère (Esther van Den Driessche) entre en scène. Le père s’énerve et on devine qu’il ne parviendra pas à obtenir des enfants d’aller se coucher sans faire de crise. C’est à trois que les adultes vont alors décider de leur raconter l’histoire leur permettant de s’endormir. 

Le metteur en scène s’est bien entendu inspiré de la version des Grimm mais avec l’intention de la retravailler très librement à sa manière, en faisant confiance au regard d’une personne qui a grande importance à ses yeux, sa fille. Voilà pourquoi le titre a été modifié pour donner la première place à la gente féminine. Et de plus en ajoutant la mention « les autres » pour intégrer tous les personnages secondaires.

Le résultat est étonnant. Avec une profusion d’images, de manipulations à vues et d’effets spéciaux, quoique simples à comprendre et accessibles aux enfants. Comme dans le conte, il est question d’une disparition mais la cause n’est pas la même. Alors que chez Grimm les enfants sont perdus dans la forêt par leurs parents chez Mendjisky ils partent d’eux-mêmes et s’ils sont « abandonnés » c’est au second degré qu’il faut comprendre le terme.

jeudi 13 octobre 2022

Une journée dans un musée de l'Oise Episode 1 : Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq, L’Isle-Adam

C'est toujours compliqué de rendre compte d'une exposition mais particulièrement celle-ci  "Impressions au fil de l’Oise" puisqu'elle se déroule dans trois villes différentes, au Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de l'Isle-Adam, au Musée Daubigny d'Auvers-sur-oise et au Musée Camille-Pissarro de Pontoise, du 15 octobre 2022 au 5 février 2023.

Et il ne faut pas moins d'une journée pour la voir dans son entièreté. Mais que cela ne vous empêche pas de faire (aussi) une balade dans la jolie campagne qui inspira tant les peintres. S'il faudra un billet par lieu sachez qu'un tarif réduit vous sera acquis à partir du deuxième.

J'ai choisi de la présenter en trois temps, un par musée, avec parfois quelques liens. Pour ne pas alourdir la publication j'ai bien entendu d'abord résumé le propos et vous pourrez accéder à toutes les photos et commentaires en cliquant sur le lien en bas de l'article, sachant qu'ensuite chaque photo peut s'afficher plein écran.

Si j'étais déjà allée à Auvers-sur-Oise dans les traces de Van Gogh, je ne connaissais aucun des trois musées et le parcours fut une totale découverte.

"Impressions au fil de l’Oise" se déploie dans le cadre du projet de l’association Destination Impressionnisme de la Vallée de l’Oise, fondée en février 2021 et réunissant les trois municipalités et leurs musées  – tous trois Musées de France. Après des actions ponctuelles, toute une série d'animations ont été programmées depuis début octobre jusqu'à début février 2023 avec des spectacles, des guinguettes, une fresque participative, des tirages photographiques à l’ancienne, des croisières …

Agnès Tellier, élue à la culture, espère que l’expérience deviendra pérenne chaque automne. Le point d’orgue en est la collaboration entre les trois musées avec une exposition conjointe autour de trois peintres majeurs de leurs collections : Jules Dupré (1811-1889), Charles François Daubigny (1817-1878) et Camille Pissarro (1830 -1903) qui, par leurs personnalités et leurs talents, ont attiré autour d’eux de nombreux amis ou élèves, faisant de la vallée de l’Oise un foyer artistique majeur.

Principal affluent de la Seine, l’Oise a parfois tendance à être oubliée dans l’histoire de la peinture de paysage aux XIXe et XXe siècles. Elle constitue pourtant une  étape essentielle dans la transition du pré-impressionnisme de Barbizon aux années historiques du mouvement qui se déploie principalement entre Paris et la côte Normande.

Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, de nombreux artistes se rassemblent dans la vallée de l’Oise dont la diversité des paysages convient particulièrement à l’expression de leur art. Tous sont animés par le désir de peindre en plein air les champs de blé, les coteaux boisés et la rivière aux reflets scintillants.

À L’Isle-Adam, Jules Dupré (1811-1889) souhaite rassembler autour de lui ses amis et les artistes qu’il estime et qui partagent ses idées. Dans les paysages de la cité adamoise et sa campagne environnante, il trouve ce qui va constituer les éléments caractéristiques de son iconographie personnelle.

C’est non loin de là, à Auvers-sur-Oise, que Charles François Daubigny (1817-1878) – ami de Jules Dupré – s’installe. L’architecture de la ville (les ruelles, l’église, etc.), les perspectives sur la rivière et la campagne environnante sont source d’inspiration pour l’artiste qui va lui aussi contribuer à renouveler la peinture de paysage.

Depuis Pontoise, Camille Pissarro (1830-1903) poursuit cette révolution esthétique, notamment par l’éclaircissement de sa palette et le choix de sujets de la vie rurale.

Attirés par la renommée de ces maîtres, des peintres – certains très célèbres comme Cézanne, Gauguin, Vlaminck et Van Gogh – et d’autres plus confidentiels comme Pierre-Isidore Bureau, Auguste Boulard, Renet-Tener, Charles Beauverie ou Paul Jouanny, se succèderont à L’Isle-Adam, Auvers-sur-Oise et Pontoise.
Episode 1 : Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq, L’Isle-Adam  et Jules Dupré

Les origines du musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq remontent à 1939, à l’initiative du Docteur Louis Senlecq qui souhaitait préserver et faire connaître le passé historique et artistique de L’Isle-Adam et de son territoire. Municipalisé en 1999, le musée compte près de 4000 œuvres provenant de nombreux dons, d’achats et de dépôts de musées nationaux ou issus de collections privées. Il bénéficie de l’appellation Musée de France depuis 2002.

Au premier étage, le musée propose en alternance des accrochages temporaires de ses collections permanentes et des expositions temporaires en lien avec l’histoire et le patrimoine locaux, mais aussi tournées vers la création contemporaine.

Jules Dupré est la figure emblématique des collections dont le musée possède avec une centaine de pièces un des plus beaux ensembles d’œuvres de ce peintre après ceux du musée du Louvre et du musée d’Orsay. Pour cet accrochage une soixantaine de pièces issues des collections ont été enrichies de prêts publics et privés.

Son père était originaire de Parmain, ville voisine, et était une personnalité locale car il y dirigeait une manufacture de porcelaine. Né an Nantes, c’est à partir de 1845 que Jules Dupré s’installe à L’Isle-Adam.

Il y partage d’abord un atelier avec son ami le peintre Théodore Rousseau et s’y établit définitivement en 1850. Après avoir fréquenté Barbizon, Jules Dupré trouve dans la vallée de l’Oise ce qui va constituer les éléments caractéristiques de son iconographie personnelle, à savoir : les arbres (la forêt domaniale), l’eau (l’Oise) et les ciels nuageux constituent sa principale source d’inspiration. Il créera un groupe avec notamment Charles Daubigny. Parmi les artistes qui gravitent autour de lui dans la région on compte aussi notamment : son frère Léon-Victor, Auguste Boulard, Pierre-Isidore Bureau et Renet-Tener.

Jules Dupré a un rôle déterminant dans l’histoire de la peinture de paysage au XIXe siècle. Sous son pinceau la touche se libère et il n’est plus question de fidélité absolue à la nature mais de peinture pure, de couleurs, de lumière et d’émotion. Tout comme ses amis, Corot et Daubigny, Jules Dupré influencera les futurs impressionnistes.
L'exposition commence à l'étage. Une soixantaine de pièces provenant de la collection du musée Louis-Senlecq, d’institutions publiques (musée d’Orsay, musée des Beaux-Arts de Reims, musée d’Art et d’Histoire de Meudon, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Châlons-en-Champagne, musée Daubigny d’Auvers-sur-Oise) et de collections privées sont présentées.Le regard portera d'abord sur le seul autoportrait connu de cet homme et qui plus est de dos. Cette toile le montre peignant en pleine nature alors qu’il n’était pas pleinairiste.

mercredi 12 octobre 2022

Ressources humaines, mise en scène de Elise Noiraud

Aucune fausse note pour ce Ressources humaines, fidèle au film éponyme de Laurent Cantet et qui nous est pourtant présenté par Elise Noiraud dans une mise en scène très personnelle.
Après de brillantes études dans une grande école de commerce parisienne, un fils d’ouvrier revient dans le village où il a grandi, pour faire un stage au service des ressources humaines dans l’usine où travaille son père. Écartelé entre deux mondes et confronté à cette position de "transfuge de classe", il va se rendre compte que son stage sert de couverture à un plan social dont son propre père doit faire les frais. Ascension professionnelle ou fidélité familiale, réussite individuelle ou lutte collective, le jeune homme devra choisir.
Tout y est parfait. Je plébiscite le parti-pris d'un décor épuré qui rend fluides les changements de lieux. Nous n'avons pas besoin d'en prendre plein les yeux pour comprendre que nous sommes chez la famille Arnoux, dans l'atelier, le bureau de la DRH ou en boite de nuit.

Mais pour cela il était essentiel de réussir un travail précis sur les lumières et le son, ce qui est pleinement le cas. Et ce n'est pas un hasard si Baptiste Ribrault était responsable des décors dans les Fils de la terre et qu'il est maintenant responsable de la création sonore.

Sa première création,  Les Fils de la Terre en 2015, adapté et mis en scène d'après le documentaire d'Edouard Bergeon et pour lequel elle avait reçu le Prix Théâtre 13, était déjà pleinement réussie. Et c'est quasiment avec la même équipe et les mêmes comédiens (plus un) qu'elle signe sa seconde mise en scène.

mardi 11 octobre 2022

Make-up de Mathilda May

Depuis que Mathilda May a inventé son propre langage, avec Open Space en 2013, puis Banquet (Molière 2019 de la Révélation féminine pour Ariane Mourier, Molière 2019 de la mise en scène d’un spectacle de Théâtre public pour Mathilda May),  chacune de ses créations est un évènement.

Le titre de sa dernière mise en scène s’intitule Make-up et le titre résonne presque comme une allitération avec son nom.

Comme toujours, on ne comprend rien. Mais bien entendu, on saisit tout.

Il ne faudrait pas croire que le travail des comédiens s’en trouve facilité. Maîtriser les borborygmes est tout un art. Et chaque interprète a une tonalité singulière, ce qui rend la tâche particulièrement difficile pour celui qui doit incarner deux personnages différents. C’est d’ailleurs parfait car ce n’est qu’aux saluts qu’on réalise la prouesse.

Make-up signifie maquillage et la pièce raconte le tournage d'un film vu depuis le car-loge dédié à la coiffure, au maquillage et à quelques transformations spéciales. En l’espace d’une heure trente les incidents vont se multiplier, alimentés d’imprévus et de tensions … comme il en arrive dans la réalité d’une journée de tournage.

Le miroir est face public, à l’endroit même qu’on désigne par le terme de « quatrième mur »  dans le jargon théâtral. Les comédiens se regardent donc en plongeant leurs yeux dans ceux des spectateurs. La mise en abime est fort judicieuse pour nous faire vivre ce moment où le comédien devient personnage, sachant qu’il l’est déjà dès lors qu’il a quitté les coulisses, symbolisées par une porte.

Il a suffi à Mathilda de convoquer ses propres souvenirs pour construire la trame du spectacle. Et il est probable que le résultat qu’elle nous donne à voir est -sur le fond- en deçà de certaines réalités, notamment sur la manière dont les femmes peuvent être évincées des plateaux, surtout lorsqu’elles sont un peu âgées ou enceintes. Par contre, sur la forme, il est jouissif de passer d’un genre à un autre, la place belle étant donnée au mime, et à la caricature.

La cohabitation est tour à tour joyeuse, enthousiaste, forcée, colérique … ce qui nous donne à voir une palette d’émotions qui prennent corps dans une chorégraphie qui, parfois se répète comme un refrain, par exemple lorsqu’il s’agit de disposer des flacons sur la table. Mathilda fut danseuse et a gardé de cette époque tout son savoir-faire.

Les dialogues ont été conçus certes à partir d’improvisations mais ils ont été fixés depuis et rien n’est plus laissé au hasard une fois donné le top de départ. Tout est en langage codé, à commencer par l’injonction d’éteindre notre téléphone portable.

L’attention (je pourrais écrire la tension) des spectateurs est constante, exigeant une écoute paradoxalement très soutenue. Du coup, les arrêts sur image qui ponctuent le récit apportent un certain repos à notre cerveau même si on constate qu’à chaque fois un des personnages continue d’agir.

La mise en scène est très cinématographique, avec ces plans arrêtés, mais aussi avec des accélérés. Tout s’emballe alors, y compris la pendule dont les aiguilles s’affolent. Et comme au cinéma, nous avons droit à des bruitages d’une précision imparable et à une bande-son excellente.

Je ne saurais dire comment ils s’y prennent mais les comédiens parviennent aussi à déformer les images. Peut-être faudrait-il revoir le spectacle une seconde fois pour ne rien laisser échapper.

La soirée est ponctuée par tous les rires possibles. On est dans une autre galaxie. On se laisse aller à fredonner  Joyeux anniversaire avec cette troupe qui sait rendre chaque instant captivant. Du grand art !

Make-up de et mise en scène Mathilda May
Avec Arnaud Maillard Marc Maurille Patrick MazetYannik Mazzilli Dedeine Volk-Léonovitch Anouk Viale
Jusqu’au 30 décembre au Studio Marigny et en tournée à partir de septembre 2023
Le théâtre est situé carré Marigny, à l’angle de l’avenue des Champs-Elysées et de l’avenue de Marigny -75008 Paris - Téléphone : 01 86 47 72 77

vendredi 7 octobre 2022

Que proposer avec un curry ? Pourquoi pas un Pouilly Fumé …

Encouragée par l’association que j’avais faite entre œufs cocotte et Chablis j’ai récidivé avec une recherche plus complexe : quel vin servir avec un curry ?

Non pas un plat d’une puissance pimentée mais tout de même très aromatique, combinant la douceur du curry des Philippines (j’adore celui de Saravane, une maison dont j’ai souvent vanté les accords), quelques pincées de Citrus Pepper et une pâte de curry dont l’amertume contraste avec la sauce crémée. En terme de viande j’avais retenu du poulet, craignant que le goût de l’agneau ne perturbe l’équilibre des épices.

Initialement j’avais pensé à un vin de Savoie, et puis j’ai découvert - un peu par hasard- le Pouilly-fumé. À ne pas confondre avec le Pouilly-fussé, produit en Bourgogne à base de Chardonnay, ni avec son voisin le Pouilly-sur-Loire qui est composé à base de Chasselas.

Quelques mots à propos de cet AOC qui n'existe qu'en blanc et  qui est obtenue à partir de Sauvignon Blanc. Le vignoble a en effet été intégralement détruit par le phylloxéra au 19ème siècle et replanté entièrement avec ce cépage. Le Sauvignon prend dans cette région un caractère fruité remarquable, à l'origine de la célébrité de l'appellation qui doit son nom à la pruine grisâtre qui recouvre les grains de raisin à maturité. Sur les sols de silex, ils acquièrent un côté fumé ainsi que le fameux arôme de pierre à fusil. Ces vins blancs offrent un bouquet d'arômes d'agrumes, sur des notes d'orange, de citron et de pamplemousse, ainsi que des arômes végétaux de menthe et de fougères. Ils sont notamment remarquables dans un accord de terroir avec un crottin de Chavignol, un fameux fromage voisin.

Très sincèrement un Pouilly fumé "classique" aurait convenu. Mais il se trouve que j’ai découvert le "101 Rangs 2017 du Château de Tracy" et, en vertu de l’adage qui peut le plus peut le moins il a fait merveille sur le curry alors que, bien entendu, on penserait plutôt à lui pour un homard ou de la truffe.

J’en retiens que, finalement, il est dommage de faire œuvre de modestie et de se priver d’un cru, à consommer néanmoins en toute modération. D’autant qu’on ne sert pas quotidiennement des plats d’exception. Avec ce type de comportement on conserve ad vitam aeternam quelques bouteilles qui finissent par passer … ou bien, et ce n’est pas mieux, on n’en achète jamais.

Tracy est situé à l'ouest de la vallée de la Loire, sur la rive droite du fleuve (alors que Sancerre se situe à gauche). Le vignoble original du Château de Tracy, labellisé HVE depuis 2014, a été restauré en 1952 par le Comte et la Comtesse Alain d'Estuut d'Assay.  Il était depuis la fin du XVI° siècle le fief de descendants d'un des quatre frères Stutt venus d'Ecosse pour servir le Roi de France Charles VII et le soutenir contre les Anglais pendant la guerre de Cent Ans. C'est dire combien longue est la tradition vigneronne dans cette famille. C'est la dernière fille Juliette d'Estuut d'Assay qui dirige aujourd'hui l'exploitation.

Parmi les vins puissants, expressifs et raffinés les "101 Rangs" occupent une place de choix. Ils font l’objet d’une sélection stricte de raisins provenant uniquement des plus vieux pieds de Sauvignon, plantés dans la plus ancienne vigne du château en 1954, située sur l’un des plus beaux terroirs de silex.

La production est confidentielle, avec seulement 4 000 bouteilles. A fortiori le millésime 2017 obtenu après un gel de printemps, d’une ampleur exceptionnelle en avril, affectant plus de 50% de la future récolte. Par chance la floraison s’est déroulée sous de meilleures conditions, stimulée par des températures relativement fraîches ainsi qu’une pluviométrie plutôt faible qui a perduré jusqu’au mois d’août. Durant l’été, une relative sécheresse a favorisé et préservé de façon naturelle un très bel état sanitaire du vignoble.

Ce millésime a bien entendu fait l’objet d’une attention particulière. Afin de rechercher les plus beaux potentiels de cette année particulièrement imprévisible, les sélections sont issues d’une base plus restreinte. Il en résulte un millésime d’une rare complexité aromatique à l’identité affirmée. Les textures sont précises, délicates, mêlant justesse et pureté.

La robe est or pâle, aux reflets argentés. Le premier nez présente un profil très exotique (mangue, passion). Avec un peu d’ouverture, des notes de basilic apparaissent accompagnées de noix de coco râpée et de vanille. En poursuivant l’aération, le nez offre présente une très belle fraîcheur et un riche bouquet navigant entre les agrumes, la rhubarbe, ou encore le poivre vert qui complexifie cet ensemble minéral, très fin.

Rond en première approche, il développe beaucoup de gras et de charnu en milieu de bouche, très typique sur les sols de silex. Une pointe de tanin renforce sa puissance. Le milieu de bouche développe une aromatique d’une rare complexité : pamplemousse, citron vert, yuzu, bergamote... La finale est majestueuse par sa persistance et sa minéralité prononcée. 
Il a fait merveille sur le curry. Mais aussi en fin de repas sur un plateau de fromages où figuraient un chèvre et un fromage italien au poivre.

jeudi 6 octobre 2022

La ligne de nage de Julie Otsuka

Julie Otsuka est une nageuse, d’abord de pleine mer quand elle était adolescente dans l’Océan Pacifique de la Californie, puis dans une piscine  new-yorkaise à l’âge adulte. Elle connait donc bien cette pratique particulière, à mi-chemin entre loisir et sport, et a eu le temps d’enregistrer les rituels et les petites manies des nageurs qu’elle nous restitue avec une pointe de malice.

Elle a souvent expliqué être venue à la littérature après avoir voulu être peintre, ne se trouvant pas assez douée dans cet art. Rien d’étonnant à ce qu’elle décrive chaque scène à la perfection.

J'avais énormément apprécié Celles qui n'avaient jamais vu la mer, que j'ai recommandé à moult reprises et j'étais déçue de ne rien lire de plus de cette auteure si sensible. Dix ans de silence, c'est énorme. La ligne de nage ne pouvait que retenir mon attention alors que la natation n'est absolument pas mon activité favorite, loin de là.

Heureusement, à force de multiplier les séjours sur l'île d'Oléron je ne suis plus aquaphobe, ayant réussi à  éprouver dans l'eau de mer d'agréables sensations qui se sont substituées aux souvenirs d'expériences désagréables en piscine. Mais cet endroit ne me tente pas davantage. Je ne suis pas assez encline au lâcher-prise et surtout je ne goute pas le pouvoir hypnotique de l'eau douce où l'auteure compare la pratique de la nage à une forme de méditation.

Il n’empêche que mon état d’esprit m’a permis de prendre beaucoup de plaisir à la lecture de la première partie de ce roman qui, ne se déroule pas « que » dans une piscine. Je précise d’ailleurs qu’il n’est absolument pas nécessaire d’être bon nageur pour se plonger avec délice entre  ses lignes. Julie Otsuka fait preuve d’humour autant que de philosophie. Et les remarques intérieures qu’elle ajoute en italiques sont très pertinentes.

Sous prétexte de nous narrer le quotidien d’un groupe de personnes en pointant aussi bien ce qui les rassemble (la piscine) que ce qui les sépare (leur vie en haut) elle aborde des sujets qui nous préoccupent tous et qui sont plus ou moins tabous, comme la fin inéluctable de la vie, les compromissions avec soi-même, les bons et les mauvais côtés des relations humaines.

Tout glisse. C’est passionnant comme un thriller. On sait la Californie (où elle réside) construite sur la faille de San Andreas et on se dit qu’il se pourrait que la catastrophe finisse par advenir. Mais alors comment expliquer qu’elle soit encore de notre monde pour en témoigner ?

On se surprend à élucubrer tout un tas de suppositions. Bref, on se passionne pour ce qui démarre tout de même comme un non-évènement. Et pour cause, puisque Julie Otsuka affirme en interview ne pas être une écrivaine métaphorique. La fissure qui apparaît dans le fond du bassin annonce pour elle bel et bien la fin de cette piscine idyllique mais cela ne la dérange pas qu’on en fasse une autre interprétation.

Le titre français est excellent. Le titre original, the Swimmers, était moins fort et moins énigmatique, trop concentré me semble-t-il sur le groupe, même si le roman parle essentiellement -dans la première partie- de ces hommes et de ces femmes. Cependant le pluriel correspondait à une des spécificités de son style est d’utiliser la première personne du pluriel, ce qui donne un aspect choral à son écriture en insufflant une forme de musicalité car les phrases sont courtes et déclaratives. Le nous renvoie à un collectif qui est plus puissant que l’individuel. Mais si dans la première partie il est sympathique, il bascule dans le chapitre intitulé Bellavista et devient autoritaire et oppressant car c’est la voix de dominants, qui plus est invisibles, faisant penser à l'univers de Big Brother.

L’auteur oppose d’abord le monde de là en bas (la piscine) avec celui d'en haut (soit disant la vraie vie). Mais on verra que la minuscule fissure qui apparaît dans le monde idéal, qui serait celui d’en bas, est le signe annonciateur d’une rupture autrement plus radicale et irréversible. On comprend alors quelle place elle occupe elle-même dans ce processus qu’elle décrit admirablement, même si je dois dire (sans spoiler l’issue) que j’ai fini par me lasser de cette narration dont je voyais arriver le point final. Et dont, surtout, j’ai trouvé le déroulé extrêmement angoissant.

La couverture est admirablement choisie pour symboliser la défaillance qui est le coeur de l’histoire. Un déchirement dont la fermeture éclair d’un maillot de bains est l’allégorie parfaite.

La ligne de nage de Julie Otsuka, traduit. de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau
Collection Du monde entier, Gallimard, en librairie depuis le 1er septembre 2022

mercredi 5 octobre 2022

Que servir avec un oeuf cocotte ? Pourquoi pas un Chablis …

En matière d’accords mets-vins il y a deux façons de procéder, en partant de l’un ou de l’autre. Lorsque je suis invitée à une dégustation, je fais toujours l’exercice de chercher avec quel plat j’associerais le vin que je viens de goûter.

Cette fois j’ai procédé à l’inverse. Invitée par Vinconnexion, que je remercie vivement, j’ai cherché quel vin je pourrais servir avec un plat que j’avais décidé de cuisiner, quoiqu’il arrive, des œufs cocotte.

Ils sont très faciles et très rapides à réaliser. Il suffit de beurrer un ramequin, d’y casser un œuf, d’ajouter une cuillerée de crème fraîche, un morceau de fromage bleu, du sel, du poivre et des fines herbes, de préférence de la ciboulette. Quelque trente secondes au micro-ondes et hop on peut servir. J’ajoute juste une fleur de bourrache pour une touche de couleur et pour sa saveur marine.

La difficulté est de déterminer quel vin pourra aussi bien s’accorder -en toute modération- avec le coté beurré et laitier de la recette et la verdeur un peu piquante et aillée de la ciboulette. Je n’avais pas de doute sur la couleur, souhaitant un vin blanc sec. Après hésitation (j’en conviens), je me suis arrêtée sur le Chablis L’Eglantière Vieilles Vignes de Jean-Paul Durup. Très franchement je n’y aurais pas pensé si je ne l’avais pas dégusté.

En effet, j’ai beau être bourguignonne, originaire du Nord de cette province, je ne suis pas amatrice de Chablis alors que j'apprécie pourtant le cépage Chardonnay.

Ce Chablis est puissant et rond à la fois. Les raisins proviennent de parcelles qui se situent parmi les meilleurs lieux-dits de l'appellation, sur des côtes pentues et caillouteuses.

L’Eglantière est plantée de vignes très anciennes datant de 1905, 1926 et 1943. L'âge important de ces vignes, particulièrement bien exposées sur un sol caillouteux et aride et au rendement réduit, apporte au vin une concentration et une richesse particulières.

En matière de vinification, le pressurage est réalisé rapidement grâce à des pressoirs pneumatiques. Le vin n'est pas vinifié dans le bois afin de conserver toute la subtilité de ses arômes. L'objectif est de sauvegarder toutes les caractéristiques naturelles du fruit sans l'adjonction d'éléments extérieurs pouvant modifier son bouquet.

Voilà pourquoi ce Chablis "Vieilles Vignes" est un vin puissant et rond tout à la fois. Il est très long en bouche et plein de finesse. Il s’est accordé subtilement à mes œufs cocotte mais ses arômes de miel et d'épices pourraient m’inciter à le tester sur un foie gras, pour changer des appellations auxquelles on pense traditionnellement.

Si on est patient et qu’on dispose d’une cave de taille adéquate, cette cuvée Vieilles Vignes gagnera à vieillir quelques années pour s'exprimer pleinement.

Dans la famille Durup on est vigneron de père en fils depuis des générations. On respecte la tradition tout en étant novateur. par exemple en proposant une cuvée dite La Centenaire, à partir de raisins récoltés sur une vigne plantée en 1920 par l’ancêtre Julien Durup, labourée par un cheval, vendangée (cela va de soi) à la main, en septembre 2020, et renouvelée l’année suivante en 2021.

Si on est, comme moi, curieux, on aura envie de découvrir les bouteilles de ce domaine (consulter leur site) qui produit 13 vins différents chaque année. Il y a forcément un qui plaira à votre palais …

Jean-Paul Durup - 4 Grande Rue - 89800 Maligny - 03 86 47 44 49

mardi 4 octobre 2022

Exposition Monet-Mitchell à la Fondation Louis Vuitton

Il quitta le monde un an après qu’elle n’y surgisse. Lui, l’homme. Elle, la femme. Deux peintres dont les patronymes commencent précisément par la même initiale, M, comme Monstre, tant leur œuvre est immense.

Initiales 2M aurait pu être le titre de l’exposition. La Fondation Louis Vuitton a choisi, derrière le raccourci de Monet-Mitchell, de présenter en fait deux accrochages. Le premier est une rétrospective de l'oeuvre de Joan Mitchell qui, fort judicieusement, propose de faire mieux connaissance avec l’univers et le parcours de cette artiste disparue il y a trente ans.

Elle refusait la moindre comparaison avec Monet. Était-ce par modestie ? Toujours est-il que ça fonctionne furieusement comme on le constate dans le second accrochage Dialogue Claude Monet-Joan Mitchell.

De Monet, on croit tout connaître. Mais on a pu oublier que la cataracte l’avait privé de la reconnaissance des couleurs bleus et vertes qu’il a tant utilisées. Voilà pourquoi, après 1917, la gamme chromatique de ses peintures se situe dans les jaunes et les rouges. Et curieusement Joan a peint une série qui semble leur répondre.

Après une période parisienne, elle s'installa à Vétheuil, aux portes de la Normandie, et curieusement tout près de Giverny où Monet habita. L’amour de la nature les unit. Pas étonnant de voir la représentation d’arbres chez l’un et l’autre qui, tous deux étaient fascinés par l'eau, lui par celle du bassin aux plantes aquatiques, elle par la Seine, en écho au lac Michigan de son enfance. Et tandis que Claude s’approche de l’abstraction, Joan semble avoir osé la figuration.
Monet avait des gestes rapides mais brefs. Mitchell peignait avec son corps. Il avait le nez sur la toile. Elle l'attaquait avec sa stature de gymnaste, bien que marquée par la maladie, deux cancers et l'arthrose de la hanche.

Le doute est semé progressivement. Dans les étages supérieurs, le regard est conquis par l’harmonie entre les toiles, si bien qu’un œil distrait pourrait se tromper en attribuant un tableau à l’un ou à l’autre. C’est autant Mitchell qui évoque Monet que, et c’est plus original, Monet qui semble annoncer Mitchell.

Les commissaires ont eu la bonne intuition de désencadrer les Nymphéas et de concevoir une scénographie volontairement aérée. Pour la première fois, on pourra admirer dans son intégralité le triptyque de l'Agapanthe (1915-1926) qui jusque là avait toujours été divisé en trois et qui joua un rôle décisif dans la reconnaissance de l’artiste aux USA.
Et pour la première fois aussi, sont exposés un grand nombre des toiles gigantesques de La Grande Vallée de Joan Mitchell.
Quel bonheur de comprendre ce que le monumental peut avoir d’intime lorsqu'il est représentés par ces deux maitres du paysagisme, rapprochés autour d'une même conception de la représentation, que Monet désignait par "sensation" et Mitchell par "feelings". 

Je vous invite à cliquer sur "suivre" pour voir défiler les photos et les commentaires. Soyez attentif au format qui témoigne bien des tailles monumentales. Il se trouve que l'enregistrement de plusieurs heures de travail ayant été effacé je n'ai repris mes textes qu'a minima. Mais l'essentiel y est.

Qu'elle me pardonne mes commentaires et explications, elle qui disait : La peinture se regarde. on n'en parle pas. J'espère surtout vous donner envie d'aller contempler ses oeuvres ! Je vous conseille de préparer votre visite en évitant les heures d'affluence que cette exposition remarquable ne manquera pas de provoquer.
MONET - MITCHELL, Dialogue et Rétrospective
Du 5 octobre 2022 au 27 février 2023
8, Avenue du Mahatma Gandhi Bois de Boulogne, 75116 Paris

jeudi 29 septembre 2022

Pourquoi pas un aïoli avec l'huile du Château de Lastours

Voici un plat festif très rapide à préparer pourvu qu'on dispose de bons ingrédients. Bien entendu la version luxe exige des bulots, quelques langoustines, des artichauts poivrade mais la présentation que je vous propose est déjà très satisfaisante.

Le poisson a été cuit au micro-ondes sans matière grasse. Les pommes de terre, carottes et fenouil ont été cuits à la vapeur. L’œuf a été cuit dur (j’ai prévu un demi par personne).

Il va de soi qu'on peut modifier le choix de légumes, en faisant avec "les moyens du bord". J’ai eu la chance de pouvoir encore couper dans le jardin quelques feuilles de roquette fraiche et de cueillir deux tomates de variété ancienne qui ont été ajoutées en morceaux, crus bien sûr. Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas surchargé avec les fleurs bleues de la bourrache que j’aime tant, mais c’était envisageable.

Je dois dire que c'est parce que j'ai trouvé par hasard du cabillaud, très beau, et à un prix correct et parce que j'avais ramené cette excellente huile de mon séjour dans les Corbières que je m’étais décidée à cuisiner cet aïoli.

Je vous recommande le domaine du Château de Lastours pour une virée œnologique. Vous ne serez pas déçu.
On y produit une huile d’olive Vierge Extra qui 'est le résultat d'un assemblage de cinq variétés âgées de 10 à 15 ans : Lucques, Picholine, Aglandau, Petit Ribier et Olivère, une variété rustique, typique de la région.
Sa définition de Vierge Extra est due à son goût intense et fruité. La robe est brillante aux reflets vert clair profonds. Les arômes sont doux avec une ardence et une amertume prononcée. L’aromatique est complexe avec des notes de fruits secs (amande, noisette) et de subtils arômes de pomme verte.

C’est d’une grande facilité de monter la mayonnaise avec cette huile. J’ai ajouté à la fin 3 gousses d'ail écrasées.
Nous l’avons dégusté -en toute modération- avec un vin blanc présentant une belle minéralisé comme par exemple, La Bergerie de Lastours blanc 2021 AOP Corbières (Vermentino, Roussanne), histoire de rester sur les produits du Domaine.

Les jus sont sélectionnés pour leur complexité aromatique, pleine de fraîcheur et de structure. Au nez, des notes de fleur d’amandier, d’agrumes et de pêche de vignes. La bouche est légère et minérale, d’une belle fraîcheur avec des arômes dominants d’agrumes, une touche de pêche blanche et d’abricot. Un très bel équilibre, persistant sur une touche de fleurs blanches.

Il est idéal pour accompagner les apéritifs entre amis, les fruits de mer, des poissons grillées et donc l’aïoli. A servir entre 8 et 10°C.
Cette huile est parfaite également avec des mets révélant son intensité et son caractère : carpaccio, tartare, salade composée (ci-dessus avec des tomates anciennes, des fleurs de bourrache et d'immortelle), poissons au grill avec des légumes à la plancha et cuisine méditerranéenne (ratatouille à la provençale, mille- feuilles d’aubergines et d’anchois, tapas). A l’apéritif, c’est une gourmandise à elle seule.

mercredi 28 septembre 2022

Concert de mariaFausta pour la sortie de son second album Better, like a machine

J’avais déjà entendu mariaFausta en concert en décembre 2017, et je pensais la connaître même si j'hésite toujours sur la manière d'orthographier son nom. Avec seulement un F majuscule positionné au milieu des lettres.

Cette fois elle m’a d’emblée plus électro que jamais, alors que la douceur ne lui est pourtant pas étrangère. Elle nous en donna la preuve, quoique tardivement, après les saluts, avec Turn out the light où elle se révèle être une formidable pianiste, jouant avec une infinité de nuances.

Elle alterna des titres de son second album Better, like a machine (dont la sortie est malheureusement un peu retardée puisqu’il faudra attendre le 15 octobre, mais il est disponible sur les digital stores et sur les plateformes de téléchargement légales depuis plusieurs mois) et du premier, Million Faces sorti en 2017. On perçoit nettement une mariaFausta plus déterminée que jamais, maîtrisant la moindre vocalise, soucieuse de la moindre note, et vigilante au moindre effet.
On la découvre debout à côté de son piano droit, réglant les niveaux sonores de l’accompagnement de Detach Me FromThis Path (piste 1). Ça commence très fort, à tous points de vue. Suivra Rememberin’Me (piste 8 du premier album) avec un joli travail sur la réverbération. L’alternance revient avec The Colors Of Rust (piste 3 du second), un titre qui colle à la perfection aux accents de sa voix rauque puisque Rust signifie Rouille.

Elle rend aussi hommage au cours de la soirée à David Bowie, dont elle interprétera deux titres appartenant à la période berlinoise du chanteur (1976-1979), alors qu’il vivait avec son ami Iggy Pop et qu’il commençait une collaboration avec Brian Eno (Low fut leur premier album ensemble). Dans le second morceau elle témoignera de sa capacité à jouer des graves et des aigus. On sent qu'elle aime les contrastes et procurer des sensations fortes à son public, quitte à revenir plus tard à une forme plus douce, comme avec Loneliness (piste 5 du premier album).
Elle explique le contexte de chacun de ses choix. Ainsi c'est en songeant à ses jeunes nièces à qui elle souhaite de vivre de belles choses sans leur promettre qu'elles éviteront les soucis qu'elle a composé Little Girl (piste 6). Elle leur dit de ne pas avoir peur de faire des erreurs et qu'un nouveau printemps arrive toujours. La partition musicale est très belle. MariaFausta est d'ailleurs une pianiste formidable.

Car mariaFausta est une grande musicienne. Elle est auteur-compositeur-interprète, multi-instrumentiste (violoniste, pianiste, chanteuse), directrice d’orchestre, se produit sur de grandes scènes internationales, en Italie, France, Suisse, Chine, etc. Elle explore différents styles : DJ, solo acoustique, et un panel d’autres esthétiques, collaborant avec des formations très variées allant du baroque à la pop, en passant par le rock, le rock progressif, l’électro, le blues et le jazz. Elle cultive depuis l’enfance sa passion pour le chant et creuse sa propre dimension expressive sans tomber dans les stéréotypes.
Si elle chante en anglais c'est parce qu'elle aime les sons de cette langue. C'est la musicalité des mots qui l'attire, tout comme les paroles inventées par Bowie dans la chanson qu'elle a choisie et qui m'ont fait penser à l'atmosphère des films d'Emir Kusturica.

La musicienne est animée de fortes convictions. Elle dédie un titre à une sicilienne qui s’est opposée à la mafia par les chansons.
Il y eu un autre moment d'émotion lorsqu'elle a évoqué un de ses maitres, Didier Lockwood qui, peu de temps avant de disparaitre, était venu interpréter avec elle trois morceaux dans ce même théâtre de Nesles.  Tous les deux au violon, c'était magique. Et ce soir mariaFausta a ressorti son alto pour interpréter un titre qui alors n'était qu'au stade de projet et qui figure dans le nouvel album, I want to paint it all (piste 7).
Didier Lockwood avait pleinement raison de penser qu'elle a une âme comparable à celle d'une Janis Joplin. Mais on pourrait citer bien d'autres noms de la pop internationale, en l'écoutant interpréter Adrenaline Rush (piste 2), voulu pour être un choc électrique soudain et incontrôlable qui traverse notre volonté, notre corps et nos sens, nous rendant vulnérables.
L'écoute des onze morceaux de Better, like a machine, tous composés et arrangés par mariaFausta elle-même, touchent à des thèmes liés à la mémoire, au transhumanisme, aux états du subconscient, à nos peurs. Face aux changements qui bouleversent notre vie aujourd’hui, l’amour, la poésie, le rêve demeurent, dans cet album, comme autant de bouées de sauvetage auxquelles l'artiste nous propose de nous accrocher pour préserver notre humanité.
Sa présence sur scène est très forte. Le cadre de la salle en sous-sol du Théâtre de Nesles lui convient parfaitement même si elle pourrait facilement donner de la voix dans un lieu plus vaste. Apprécions donc à sa juste valeur le cadeau qui nous est fait. Un second concert est programmé au même endroit le 30 septembre à 21 heures.

Et pour terminer en voici un extrait live d'un morceau :
 Festival 7.8.9 au Théâtre de Nesles - rue de Nesles - 75006 Paris

mardi 27 septembre 2022

Votre maman de Jean-Claude Grumberg
, dans la mise en scène de Wally Bajeux


Je connais bien Votre maman dont j'avais vu une éblouissante mise en scène au Théâtre de l'Atelier en juillet 2017, avec Catherine Hiegel, Bruno Putzulu, Philippe Fretun et Paul Rias.

Si j'ai accepté de venir assister à la générale ce soir c'est parce que la présentation qui avait été faite à l'annonce de la programmation de saison du Studio Hébertot était des plus convaincantes. Mais je pense sincèrement qu'il faudrait rester sur sa première impression et s'interdire de risquer les comparaisons.

Voilà d'ailleurs pourquoi j'avais refusé d'aller voir Les chaises au festival d'Avignon cet été, malgré les compliments que j'avais entendus. Je voulais conserver intacte la magie de la version de Stéphanie Tesson avec Catherine Salviat et Jean-Paul Farré au Théâtre de poche. Et voilà pourquoi, je ne suis pas près de noter un Hamlet dans mon agenda depuis que j'ai été secouée par celui de Gérard Watkins avec Anne Alvaro dans le rôle titre. Je ne veux pas davantage aller voir une nième adaptation de Combat de nègres et de chiens ou du Misanthrope (celui de Thomas le Douarec détrône toutes les autres).

Ceci étant dit, l'interprétation de Colette Louvois est un bijou et Marc F. Duret comme Jean-Paul Comart lui donnent admirablement la réplique. Titouan Laporte (en alternance avec Morgan Costa Rouchy et Mathis Duret) ne démérite pas.
Un fils et un directeur de maison médicalisée s’affrontent autour du personnage central de la maman.
Tandis qu’entre le rire et l’oubli elle rassemble les souvenirs de sa mémoire éparpillés par un traumatisme d’enfance, la maman recrée une drôle d’histoire dont il devient impossible de démêler le vrai du faux.
Jusqu’à en bouleverser le cours des choses…
La version que Wally Valerina Bajeux
 donne de la pièce est sans nul doute fidèle au texte puisque l'auteur, évitant les didascalies, ne livre aucun élément de jeu. Mais l'absence de décor m'a dérangée. L'usage de voiles complique les déplacements des comédiens et devient vite répétitif. La présence constante d'un tulle à l'avant-scène estompe la visibilité et laisse présager qu'il accueillera des projections vidéo. Il n'y a donc aucun effet de surprise lorsqu'elles arrivent. Et les images choisies sont assez conventionnelles pour évoquer l'univers de la Shoah.

Je n'ai pas éprouvé les émotions qui m'avaient cueillies lorsque j'avais découvert la pièce il y a cinq ans. Mais il est possible que le fait que je la connaisse ait pesé dans ma réception. Car, je le répète, Colette Louvois est une de nos grandes comédiennes et je suis très heureuse de l'avoir vue jouer ce rôle avec tant de naturel, de dérision et de malice. Elle y est prodigieuse.

Un dernier détail : soyez attentif à l'horaire de la représentation que vous choisirez car la pièce se joue soit à 21 heures (le mardi) soit à 19 (le mercredi).

Votre maman de Jean-Claude Grumberg
Mis en scène par Wally Valerina Bajeux

Avec Marc F. Duret, Jean-Paul Comart, Colette Louvois et en alternance Titouan Laporte, Morgan Costa Rouchy, Mathis Duret
Au Studio Hébertot - 78 bis Bd des Batignolles - 75017 Paris - 01 42 93 13 04
Du 27 septembre au 21 décembre 2022

lundi 26 septembre 2022

The Words are there (Les mots sont là) de et par Ronan Dempsey

Quelle découverte que cette pièce au Théâtre de Nesles, dans le cadre de leur très éclectique (et de haut niveau) Festival 7.8.9 que je connais depuis plusieurs années !

J’étais prévenue que The Words are there (Les mots sont là) étaient joués en anglais et c’est parce que ce spectacle arrive précédé d'une réputation excellente que je me suis lancée dans l’aventure. Le public français n’a pas l’habitude de voir une pièce en langue étrangère qui ne soit pas sous-titrée.

The Words are there est une pièce écrite, mise en scène et interprétée par le magistral Ronan Dempsey pour dénoncer avec tendresse, poésie et finesse un désastre dont on parle peu, la maltraitance des hommes par leur conjointe. Il a de plus réussi à insuffler une dose de drôlerie qui prend racine dans un humour tout ce qu'il y a de britannique.

Ronan Dempsey est un écrivain, acteur et réalisateur basé à Dublin, en Irlande. Il a été formé à la Gaiety School of Acting de Dublin et dans l’Ecole de Jacques Lecoq à Paris. En tant qu'acteur professionnel, il a joué des rôles dans des productions telles que L'ombre d'un homme armé, Juno and the Paycock, The Plow and the Stars, A Comedy of Errors, A Midsummer Night's dream, Twelfth Night et Agamemnon. Ronan Dempsey est aussi professeur d’art théâtral en Irlande. 
L’artiste a écrit en écho aux nombreuses histoires d’hommes qui, en Irlande, se suicident régulièrement suite à des situations familiales dramatiques. Les statistiques montrent que pour trois incidents signalés, l'un d'entre eux est contre un homme. Il a choisi le théâtre d’objets, la marionnette et le mime pour faire passer les émotions, positives ou négatives. C’est formidablement réussi !
Mick attend Trish dans son appartement en bord de mer dans la rêveuse Bettystown. La vie l'a laissé sans voix, mais dans son silence se cache une histoire. Au milieu des mensonges de l'enfance et des souvenirs fragmentés, il a du mal à trouver les mots pour un jour très important. Explorant avec sensibilité et puissance les abus et la violence domestique, en particulier la violence domestique envers les hommes et qui reste pour beaucoup un sujet tabou.
On peut lire au début Trish sur le plateau. Connaissant la chef Trish Deseine il ne fait aucun doute pour moi que c'est un prénom féminin. L'homme arrive, redresse le cadre qui pend au mur (il restera malgré tout penché), remet la pendule à l’heure, pose son sac de courses, avance pieds nus, vêtu de  haillons.

Il va nous raconter toute l'histoire en remuant les lèvres sur une bande-son préenregistrée en luttant contre un bégaiement qui suscite l'empathie (pour nous parce que la femme le lui reprochera). La voix off est en anglais et on se prend à rêver que la production puisse faire d'autres bandes, en fonction de la langue du pays qui accueillerait le spectacle, tout en conservant le principe du play-back parce que ce procédé installe la situation de manipulation qui ligote le personnage alors que lui-même manipule une multitude de choses dans la pure tradition du théâtre d'objets.

Le comédien se concentre pour … mimer des actions avec énergie. Il écrit à sa dulcinée avec du papier WC ou à la bombe de peinture. Le balai -symbole de la douce ménagère- devient une jeune femme qui va progressivement le terroriser. Les séquences se suivent, avec chacune son illustration musicale, parmi lesquelles je reconnais une chanson de Madonna sur laquelle le couple danse, et plus tard des arpèges de piano répétitifs et troublants.

Car il ne fait pas de doute que l'homme n'est pas seul sur scène. Même si la présence de sa partenaire est "in your mind", évidemment. 

C’est tendre, poétique, drôle… et terrible. La soirée du 14 février ne sera pas une Saint-Valentin de tout repos. Il n’est pas nécessaire de comprendre chaque mot de la langue de Shakespeare pour apprécier ce travail remarquable qui mérite être programmé plus longuement.
Sa création à Dublin en 2018 a suscité un débat national sur le problème de la violence conjugale envers les hommes. Il faut voir ce travail qui a été récompensé à juste titre au Edinburgh Fringe 2019 et qui a reçu plusieurs prix en Grande-Bretagne.
The Words are there (Les mots sont là) de et par Ronan Dempsey 
Festival 7.8.9 au Théâtre de Nesles - rue de Nesles - 75006 Paris
Le dimanche 25 septembre 2022 à 15h, ainsi que le lundi 26 et le mardi 27 à 19h 
A partir de 16 ans 
Le festival se poursuit jusqu’au 30 septembre 2022 avec une très belle programmation, y compris en musique.


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