Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

dimanche 22 juin 2025

Une librairie Lurçat à côté de la maison-atelier Jean Lurçat

C’est une chance d’avoir pu acquérir cet espace à l’angle entre la Villa Seurat et la rue de la Tombe-Issoire, à une vingtaine de mètres de la Maison-atelier Lurçat, pour en faire une sorte de librairie du XX° siècle.

L'endroit propose depuis décembre 2024 de nombreux ouvrages spécialisés en art et architecture des XX° et XXI° siècle, des publications récentes des membres de l’Académie des beaux-arts. La librairie présente également des produits et objets dérivés inspirés de l’œuvre de Jean Lurçat. Enfin elle organise des évènements culturels et des signatures d’ouvrage.


On ressent une sensation d'espace alors que la salle ne fait "que" 60 mètres carrés. Il faut dire qu’elle a été très bien agencée par Jean-Michel Wilmotte, directeur de la Maison-atelier.

Gérée par l’Académie des beaux-arts, la boutique-librairie Jean Lurçat a ouvert avant la  maison-atelier Jean Lurçat et commence à avoir une vraie clientèle. Le projet était conduit par Jean-Michel Wilmotte et confié à l’équipe d’architectes d’h2o.

J’ai rencontré Maxime Desaulle qui en est le Responsable-adjoint et qui fourmille de projets. Il connait bien l’univers des librairies muséales pour avoir travaillé auparavant au Musée Picasso et au Grand Palais.

L’idée maîtresse est de fonctionner malgré tout comme une librairie indépendante. Le point de départ de sa réflexion s’est fondé sur l’activité principale de Lurçat dans la tapisserie et le textile qui a guidé le premier choix de livres avant d’étendre la proposition aux métiers d’art puis de représenter chacune des sections de l’académie des Beaux-arts : peinture, sculpture, architecture, gravure et dessin, musique, cinéma, danse, photographie et membres libres.

Il existe un rayon classique sur l’histoire de l’art et de l’art contemporain en particulier. On peut donc trouver des généralités pour découvrir chaque domaine, les ouvrages des académiciens et des livres plus pointus. L’endroit est déjà riche de 2000 références et est appelé à encore s'enrichir (comme récemment le rayon du mobilier décoratif) mais il est bien entendu tout à fait possible de commander un ouvrage qui ne serait pas présent physiquement.
Il a ouvert le 17 décembre 2024 et se fait connaitre pour le moment essentiellement par le bouche à oreille mais on peut deviner qu’une présence en ligne sera bientôt effective. J’ai été (agréablement) surprise par l’ampleur du rayon jeunesse.

Des rencontres dédicaces seront programmées à la rentrée. Peut-être des ateliers.
On trouvera aussi des housses de coussin de différentes tailles dont les motifs ont tous été choisis par Simone Lurçat et qui proviennent de cartons ou de morceaux de paravent dessinés par Jean Lurçat. Elles sont réalisées par une maison qui existe depuis 5 générations au 42 Rue Bonaparte, 75006 Paris - 01 43 54 34 20 

Jules Pansu est un éditeur de tissus d’ameublement, de tapisseries, coussins, plateaux et accessoires de décoration,  qui développe des produits originaux et authentiques. Fondée en 1878 à Paris, la Maison a su conjuguer savoir-faire depuis 5 générations.

Bref, voilà une adresse précieuse pour tous les amateurs d'art.
Librairie de la Maison-atelier Lurçat (villa Seurat)
Au 101 rue de la Tombe-Issoire - 75014 Paris
Ouverte du mardi au samedi de 10 à 19 heures, fermeture annuelle en août

samedi 21 juin 2025

Une immersion dans les Cyclades avec le Domaine Ousyra

J’avais apprécié un moment de découverte des vins grecs il y a quelques années mais j'avais bien eu conscience que la Grèce avait une infinité de terroirs dont je ne saisissais pas forcément toutes les subtilités.

J'avais découvert à cette occasion, et en toute modération, quelques vins du Domaine Ousyra. Il est rare que ma mémoire enregistre à jamais un vin en particulier mais ce fut le cas pour le 100% Monemvasia (Malvoisie), aussi aromatique que nos meilleurs Gewurtztraminers, mais plus sec.

Vous devinerez mon enthousiasme à la perspective de revoir ce vigneron qui, comme de nombreux autres étrangers ont choisi Syros comme lieu de vie, et de découvrir les nouvelles cuvées dans la nouvelle Boutique parisienne Mavrommatis du 260 rue du Faubourg Saint-Honoré, et quelques nouveautés de la dernière carte Réception de la maison (encore et toujours de fins délices).
Le domaine mis à l’honneur est un domaine familial implanté au coeur des Cyclades sur l'île de Syros (au sud de la Grèce, entre ce pays et la Crète). Il est dirigé par Edward Maitland-Makgill-Crichton (à gauche sur la photo, à côté de Dionysos Mavrommatis), originaire d’Ecosse, et son épouse grecque Eileen Botsford Velissaropoulo qui y ont établi leur résidence permanente.

Il entretient une relation privilégiée avec la région qui remonte à l’enfance. Syros est une magnifique île grecque dotée de magnifiques plages de galets et de falaises côtières spectaculaires. Sa famille a été bien inspirée d’y acheter il y a 40 ans une belle maison à Chroussa, un magnifique village aux maisons néoclassiques datant du XIX° siècle, à huit kilomètres et demi d'Hermoupolis. Edward y venait donc en vacances pratiquement tous les étés et pour Pâques. Jeune, il a pris plaisir à s’occuper de l’ancien vignoble familial, qui était très beau. Il a tellement aimé ça qu’il a souhaité faire carrière dans le vin. Il a rencontré Eileen, issue d'une ancienne famille de Syros qui avait des usines textiles et avec qui il s’est marié et ils ont décidé ensemble que Syros serait l'endroit idéal pour élever une jeune famille en bénéficiant de la nature et en s’écartant des zones trop urbaines.

Edward se présentait en 2008 comme un restaurateur passionné de gastronomie et de vin, fondateur de la Twelve Wine Society et vigneron de Ktima Tsetseklion. Je suis admirative du travail qu’il a entrepris cette année là pour replanter le domaine avec son épouse après avoir arraché des vignes presque centenaires, fatiguées et pourries à la racine et extrait une énorme quantité de roches des parcelles.

Il expliquait avoir choisi un système de palissage dit Guyot, souvent utilisé pour le Cabernet Sauvignon lorsqu’il est planté sur des sols peu fertiles, et qui est très répandu dans le Bordelais. Il permet, avec relativement peu d’entretien, de minimiser l'apport énergétique au feuillage et de maximiser l'apport aux raisins. Quoiqu’il en soit il est capital que les ceps développent leurs racines de manière à survivre ultérieurement aux longs étés chauds.

Dix ans plus tard, en 2018, le couple a construit un petit domaine viticole dans leur maison familiale à Chroussa, au sud de l'île de Syros. Le domaine Ousyra a depuis acquis une forte notoriété en se spécialisant dans la production de vins à partir de cépages cycladiques rares cultivés de manière biologique, en se concentrant sur les vignobles non greffés. Aujourd'hui, ils cultivent leurs propres 1,5 hectare de vignes et continuent d'acheter du raisin auprès de producteurs sélectionnés. Edward pratique rigoureusement l'agriculture biologique, ce qui oblige les viticulteurs partenaires à suivre les mêmes principes. Il oeuvre à élaborer des vins exceptionnels à partir de variétés indigènes des Cyclades extrêmement rares, telles que Serifiotiko et Monemvasia.

Ousyra est cependant resté un petit domaine viticole familial parmi les quatre domaines viticoles de cette petite île où la vigne est cultivée sur de minuscules parcelles nichées entre vergers et villages pittoresques. Edward et Elein ont à coeur de travailler dans le plus grand sérieux. Ils collaborent avec des consultants de grande et longue expérience qui les aident à prendre les bonnes décisions.

Les vins Ousyra ont acquis une renommée internationale à partir de 2016 avec leur Fokiano Rosé qui fut élu rosé du mois puis classé en 2024 parmi les dix meilleurs rosés du monde. L’ensemble des cuvées du domaine ont depuis conquis critiques et sommeliers. Je ne m'étais pas trompée en écrivant en avril 2023 qu'il fallait "suivre" le domaine Ousyra.

Les amateurs de vin peuvent déguster les vins Ousyra dans certains des meilleurs restaurants et bars d'Athènes, de Thessalonique et de nombreuses îles grecques. Ils sont désormais également disponibles sur les marchés du Canada, des États-Unis, du Royaume-Uni et d'autres pays européens dont l’intérêt s'est accru ces quinze dernières années. Toutes les caves et boutiques Mavrommatis y travaillent et les vins Ousyra y sont disponibles, qui plus est avec une offre spéciale tout au long du mois de juin dans les boutiques et en ligne.
Deux rendez-vous dégustation grand public sont organisés en présence du vigneron Edward Makgill-Crichton :
- 20 juin ((17h00 - 20h00) – Cave Mavrommatis Passy 70 Avenue Paul Doumer, 75116 Paris
- 21 juin (16h00 - 20h00) – Boutique Mavrommatis Censier 47, rue Censier 75005 Paris

Vous pourrez vous faire votre propre opinion à propos des deux vins blanc sec et du rosé que produisent le domaine viticole de Chroussa :

Bien que son nom puisse évoquer une autre île des Cyclades, le Serifiotiko est un cépage presque oublié alors qu’il est toujours le cépage autochtone dominant de Syros. Parfaitement adapté aux conditions climatiques et au sol de l'île, résistant à la plupart des maladies et à la sécheresse, les très vieilles vignes franc de pied produisent des raisins à peau rouge et des vins blancs de grande qualité, à l'acidité et au corps modérés.

Les raisins Serifiotiko non greffés de l'île de Syros confèrent à ce vin des arômes distinctifs d'agrumes, une belle harmonie alcoolique et une finale sèche et rafraîchissante aux notes minérales typiques des îles cycladiques, fruit de leur proximité immédiate avec la mer Égée, une structure et une tenue captivantes. Ce sont des vins d’une belle finesse et d’une grande précision qui méritent d'être découverts.

Le Serifiotiko Blanc doit être servi entre 8°C et 10°C. Il accompagne parfaitement les Fruits de mer, les Sushis, toutes les Viandes blanches à la sauce citron, le Fromage de chèvre frais.

Le Monemvvasia biologique, un cépage blanc, cultivé sur l'île de Paros. Son nom est associé à la préparation du célèbre vin Malvasia, qui a dominé le commerce européen du vin du XIII° au XVII°.

Le Monemvasia Blanc doit être servi entre 8°C et 10°C. Il se marie idéalement avec les Moules et huîtres, le Risotto aux fruits de mer, tous les Poissons blancs, les Salades et légumes crus. L’expression complexe et raffinée de ce cépage et ses arômes fruités luxuriants et sa fraîcheur saisissante, sont une merveilleuse expression de ce cépage cycladique rare.

Enfin les raisins servant à produire le Fokiano Rosé sont cultivés à Naxos, puis transportés à Syros pour les vinifier dans le domaine. Je rappelle que selon la sommelière américaine spécialisée en vins et spiritueux Elin McCoy, qui a dégusté plus de 150 rosés de 45 pays différents en 2024, celui-ci se classe 9e parmi les 10 meilleurs rosés.

Le Fokiano Rosé doit être servi entre 10°C et 12°C. Il accompagne parfaitement les Gambas grillées, un Lapin au thym, des Lasagnes de légumes. Voilà un rosé charmant au nez intense de fruits d'été frais, avec une bouche douce et mûre, et une finale délicate et unique. Tout un programme quand on sait que Ousyra signifie joie en grec ancien.
Edward et Eileen ont réalisé le rêve d'une vie à la campagne en quittant Londres pour Syros et en créant leur vignoble. Leur objectif est de continuer à conjuguer amour du métier, cépages inhabituels à nos palais, harmonie olfactive hors pair et bien entendu de maintenir la qualité de ses produits malgré des températures élevées qui persistent sur une longue période. Les vendanges ont commencé un mois plus tôt en 2024, ce qui est insensé. C'est une situation très préoccupante, mais nous devons nous y adapter admet le vigneron.

L'étiquette a été conçue par Edward et Eileen qui l'a dessinée. Elle se décline en trois couleurs sur les trois vins : argent pour le Serifiotiko, or pour le Monemvvasia et cuivre pour le Fokiano. Le visuel représente les collines chrétiennes orthodoxes et catholiques que l'on découvre en entrant dans le port et qui la nuit semblent porter des trésors. J'y vois aussi le profil d'un buste féminin.

Tout en bas, se trouve le signe de la signature écossaise de la famille du chef de la production Edward Maitland-Makgill-Crichton.
S'il faut évidemment les consommer en toute modération il n'empêche que ces vins sont réellement exceptionnels. Le domaine est ouvert à la dégustation. Avec l’objectif de faire vraiment comprendre leur façon de vivre et de travailler, du début à la fin du processus : l'arrivée des raisins, le pressurage, leur destination et la mise en bouteille. pensez à y faire une halte si vous visitez Syros cet été ou un jour prochain.

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vendredi 20 juin 2025

Bérénice mise en scène par Romeo Castellucci

Vous souvenez-vous de l’acharnement qui s’est abattu l’an dernier sur l’interprétation d’Isabelle Huppert dans le rôle de Bérénice au Théâtre de la Ville ? J’avais été choquée par la cruauté de certains propos, surtout venant de la part de metteurs en scène relayant sur les réseaux sociaux des articles massacrant le spectacle alors que peut-être (je dis bien peut-être) ils ne l’auraient pas fait si la presse avait été dithyrambique. J’avais le sentiment qu’ils n’avaient pas pris la peine de voir la pièce. Je m’étais interrogée sur leur réaction si je traitais leur prochaine création de la même manière.

Je me souvenais d’Isabelle Huppert acceptant de jouer dans La Cerisaie sous la pluie dans la cour d’honneur du festival d’Avignon par respect pour le public. Je sais qu’elle a les nerfs solides et qu’elle supporte beaucoup de choses, mais quand même la limite avait été allègrement franchie. Ce qui n’a pas empêché l’académie des Molières de nominer la comédienne pour ce rôle de Bérénice. Son absence à la dernière cérémonie fut d’une grande dignité.

Les spectateurs furent moins chichiteux. Le théâtre avait proposé une représentation supplémentaire et toutes les places avaient été vendues en moins de trois jours. Preuve que la sur-réaction et la controverse n'empêchent pas les amateurs du théâtre de Roméo Castellucci de franchir la porte.

Je n’ai pas participé à la polémique mais je voulais me forger ma propre opinion après un temps de recul. La reprogrammation de Bérénice en fin de saison 24/25 m’en a donné l’occasion. Et je dois dire qu'à l'exception d'une phrase hurlée par un mécontent qui se pensait drôle, rien n'a troublé la représentation. Les spectateurs de ce soir étaient manifestement venus en toute connaissance de cause et étaient prêts pour goûter la performance.

Certes la proposition de Romeo Castellucci n’est pas classique mais à quoi bon monter Bérénice si c’est pour refaire ce que d’autres ont fait avant soi ? Et, côté spectateurs, quel serait l’intérêt de venir voir une énième version traditionnelle de la pièce de Racine ? Il y a sans doute un public pour, et je ne critique pas ceux qui voudraient (notamment le jeune public) assister à un spectacle qui respecte à la lettre la diction des alexandrins raciniens.

Non pas que le metteur en scène italien ait modifié le texte. En fait il n'a retenu que les paroles prononcées par la reine. Et c'est dans une totale transparence que le programme annonce un spectacle librement inspiré de l'oeuvre de Jean racine. L'illustration est d'ailleurs tout à fait explicite, montrant l'actrice s'appuyant sur un objet quotidien parfaitement reconnaissable, un radiateur.

Aucun doute n'est permis sur le travail plastique de cet homme couronné roi du théâtre d'image. Chaque tableau est d'une beauté visuelle sans appel. Mais il est vrai que la plupart du temps ce qu'on voit et ce qu'on entend sont à la limite de la perception d’un oeil et d’une oreille humaines. Ou inversement, à tel point que le public est mis en garde contre des effets visuels de type stroboscopique et des niveaux sonores potentiellement gênants pour les tympans.

Il faut sans doute renoncer à comprendre même si l'actrice détache chaque syllabe de son intense monologue, et prononce chaque mot à la perfection, en n'omettant aucune lettre. Après tout Racine étant un classique il est facile de se procurer le texte d'origine si on veut s'y replonger.

Le théâtre est un art vivant et il l'est plus que jamais avec un artiste qui comme Romeo Castellucci réinvente le panorama. Il privilégie le sensible et sollicite notre imaginaire pour provoquer des émotions. Il nous surprend tout en nous ravissant. Sur ce point il a gagné et je me souviendrai de plans séquences visuellement très forts et porteurs de sens.

La première scène, introduite par le défilement de la proportion de chacun des éléments chimiques constitutifs du corps humain depuis le plus important, l’oxygène pour 65 %, le carbone pour 18, l'hydrogène pour 10 et l'azote pour 3. Viennent ensuite des proportions très réduites de calcium, phosphore, potassium, soufre, sodium, chlore, magnésium, iode, fer, puis juste des traces de cuivre, zinc, sélénium, fluor … La voix transformée par le vocodeur se distant. Les traces deviennent infimes à partir du lithium et l’actrice est à peine audible. On ne l'entend plus lorsqu'on nous annonce la présence de l'or, un pourcentage qui apparait six zéros après la virgule. C'est anecdotique et pourtant l'or est sublimé dans le spectacle à plusieurs reprises.

Après le radiateur ce sera une machine à laver qui créera la surprise. Et pourtant quoi de plus efficace pour témoigner de la persistance d'une énorme tache de sang, indélébile sur le voile que la comédienne retire de l'appareil.

Le profil d'une tête de rapace sera projeté sur une toile du fond de scène et plus tard les exclamations oh et ah. Des nuages noirs sembleront amoncelés au-dessus du plateau. Une musique évoquera le Boléro de Ravel. Une traversée christique avec un sénateur qui chancelle.

Le renoncement est au coeur de l'intrigue de Bérénice. Mais bien entendu l'acceptation n'intervient qu'après un temps d'exposition des faits, de tentative de compréhension, de colère, de rage,  de furie exprimant la haine jusqu’à sombrer au sol. … bref d'une large palette d'émotions qu'Isabelle Huppert incarne  magnifiquement et diversement par un cri ou par un très long silence. Jusqu'à ce hurlement accompagnant une injonction paradoxale à l'adresse du public : Ne me regardez pas ! et qui sera samplée en boucle.

Je ne commenterai pas davantage le travail sur le son ni sur la façon en elle-même de donner la parole qui (je reprends les termes du metteur en scène) est nécessairement tordue au vocodeur, à l'autotune ou amplifiée par de la réverbération qui sont autant de parasites volontaires. On peut ne pas aimer non plus la musique de Scott Gibbons mais c'est en tout cas de la haute précision. Et Isabelle Huppert est éblouissante, ce qui n'est pas une surprise puisqu'elle a déjà brillé au théâtre. Je ne citerai qu'Orlando de Bob Wilson en 1993 et plus récemment Marie Stuart, du même metteur en scène.
Romeo Castellucci le justifie en expliquant : Bérénice est le point immobile et central du chaos, l’origine du typhon qui circule autour d’elle. Tous les personnages tournent autour d’elle. Il y a le texte intégral de Bérénice, tandis que tous les autres personnages sont flous, tels des revenants qui émettent une parole fantôme. Nous pouvons aussi imaginer que nous sommes dans la tête de Bérénice, ou d’une personne qui croit être Bérénice.

Effectivement, Titus et Antiochus qui sont des personnages "centraux" sont muets dans cette version. Leur  présence est partiellement reléguée dans des phrases projetées sur des rideaux, un peu mouvants, et donc parfaitement illisibles depuis mon fauteuil. Cela ne me choque pas particulièrement. J’avais moi-même écrit à propos de celle de Muriel Mayette-Holtz (avec Carole Bouquet dans le rôle titre) que dans cette pièce seule Bérénice était intéressante et surtout pas ces deux hommes, qui l'un comme l’autre ne savent pas l’aimer. Titus prétend l’aimer, mais il la sacrifiera à l’autel du pouvoir après avoir malgré tout "profité" d’elle une dernière nuit. Antiochus revendique des sentiments puissants, mais il la sacrifiera soit-disant par loyauté.

C'est donc une excellente idée de nous montrer ces deux amants comme de grands adolescents, davantage enclins à jouer au basket, ou à danser, Antiochus répétant en miroir le moindre geste de Titus dans une superbe chorégraphie et quelques gestes de mime. Les rôles en ont été confiés à deux performeurs, Cheikh Kébé et Giovanni Manzo, dans les rôles rendus mutiques de l’empereur de Rome et du roi de Commagène. Quant aux sénateurs, ils composent un corps dansant de douze artistes qui incarnent le pouvoir à la romaine, politique ou militaire, certes muet mais véritable menace aveugle et sourde.

Bérénice est décidément très seule, sans partenaire de jeu, ce qui attise l’aspect dramatique de sa situation mais toujours digne. Que ce soit au tout début quand elle apparait en robe printanière scintillante évoquant tout autant son statut de reine que de future mariée. Vêtue d'un manteau automnal quand elle n'est qu'une mendiante de l'amour de sa vie. Enfin fleur estivale parmi les fleurs dans une corolle de camaïeux carmins qui s'extrait d'un bouquet grandiose. Les tenues créée par Iris van Herpen sont superbes et quasi magiques. La situation me rappelle une parole de l'actrice commentant certains de ses vêtements : une belle robe c'est une robe qui vous expose et qui vous protège
Bérénice conception librement inspiré de Jean Racine et mise en scène par Romeo Castellucci
Musique Scott Gibbons
Costumes Iris Van Herpen
Conception maquillage et coiffure Sylvie Cailler, Jocelyne Milazzo
Sculptures de scène et automations Plastikart Studio Amoroso & Zimmermann
Avec Isabelle Huppert (Bérénice),
Cheikh Kébé, Giovanni Manzo (Titus et Antiochus),
Corneliu Dragomirescu, Guillaume Durieux, Tony Iannone, Andrew Isar, Karl Philippe Jagorel, Simon Legré, Charles Leplomb, Salvatore Montalto, Sébastien Peyrucq, Nicolas Rappo, Gilles Renaud et Jimmy Roure en Sénateurs romains

Je remercie Jade pour ses photos

jeudi 19 juin 2025

Beauvoir, Sartre, Giacometti. Vertiges de l’Absolu à l’Institut Giacometti

L’Institut Giacometti présente une nouvelle exposition inédite et en partie immersive, Beauvoir, Sartre, Giacometti. Vertiges de l’Absolu consacrée à l’amitié intellectuelle et artistique qui unit ces trois figures majeures du XX° siècle entre 1941 et 1962.

Elle a « naturellement » sa place ici nous précise la commissaire Emilie Bouvard, directrice des collections qui souligne leurs préoccupations communes et l’engagement qu’ils manifestaient dans leur propre existence puisque, pour eux, le travail créateur précède le sens et ce qu’on fit nous constitue, ce qui pourra les conduire jusqu’au vertige.

Sur le plan factuel Giacometti a fait la connaissance de Sartre en 1941 par l’intermédiaire de Nathalie Sorokine qui était une élève et l’amante de Simone et que l’on voit en photo dans le salon. L’écrivain revient tout juste du stalag. Giacometti vient de revenir en France. Simone est en train d’écrire son premier roman, L’Invitée, qui sera publié par Gallimard en 1943. Le sculpteur traverse un moment de trouble intense et ne fait plus que de minuscules sculpture dont nous avons un exemple ci-dessous, placé sur un grand socle, devant un mur composé de Unes et de pages intérieures de la revue Labyrinthe dans laquelle écrivaient Sartre et Beauvoir, choisies par la commissaire.

Au centre de celui-ci une vidéo tourne en boucle, montrant Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en voyage à Genève, à l’invitation de l’éditeur Albert Skira, tirée du Ciné-journal suisse du 31 mai 1946. C’est dans cette ville que Sartre prononcera la célèbre conférence définissant l’existentialisme, que Beauvoir interrogera par rapport à la métaphysique dans une autre.
Alberto Giacometti, Petit homme sur socle en bronze, c. 1939-1945, bronze de 8 x 6,9 x 5,7 cm
L’atmosphère est plus intime dans le salon. Giacometti a rencontré Annette dans une réunion antifasciste. Elle va beaucoup plaire à Sartre et Beauvoir et leur amitié perdurera au-delà de la mort du sculpteur. Dans un extrait de son journal de l’été 46 (ci-dessous) elle raconte l’arrivée d’Annette Arm dans la vie de Giacometti et qu’elle a vivement soutenue auprès de lui.
En vitrine un petit plâtre peint représentant Simone de Beauvoir en 1946 et deux d’Annette (non photographiées mais que vous pourrez trouver dans le catalogue p. 26 et 36.
La femme Léonie, 1947 porte une coiffure typique des femmes des années 40
Dans la grande salle sont exposées des oeuvres de périodes différentes. On reconnaît de gauche à droite : L’objet invisible, en bronze, 1948. Puis Homme (Apollon), bronze de 39,4 x 30,9 x 8,2 cm, 1929. Et enfin La grande figure II 1948-49, plâtre, 173 x 16,6 x 34,4 cm.
Au mur (photo ci-dessous) dessin de 1943 représentant une funambule que Giacometti a dessinée pour le catalogue. Elle signifie que la création est un équilibre face au vide. Le risque du vertige y est remarquablement évoqué.
La période surréaliste s’est achevée avec L’homme invisible. Giacometti a transitionné et invite Sartre à écrire le texte de l’exposition. Il fera un nouveau mythe du sculpteur. Il souligne le peu de netteté d ela sculpture et l’absence de symétrie afin d’adopter la positon flottante du spectateur. Enfin il met en rapport les corps évanescents en lien avec les horreurs de la Seconde guerre mondiale.
Dans la salle parquetée La main, bronze, 1947, 57 x 72 x 15, 5 cm, tout comme Homme qui chavire, 1950, bronze, 60 x 22 x 36 cm confirment que l’enjeu du vide aura occupé Giacometti pendant plusieurs années alors que Beauvoir connait des épisodes d’une intense anxiété et Sartre des épisodes psychotiques. Ces deux oeuvres sont emblématiques de ce moment de l’exposition.
La photographe Agnès Geoffrey (ci-dessous à gauche), dont le suspens hante toute l’œuvre, a été invitée à créer une série pour l’exposition. Partant de l’affirmation de Giacometti, je ne peux jamais faire qu’une femme immobile et un homme qui marche, elle a choisi de réactiver les corps féminins en reprenant les sculptures auxquelles répondent ses œuvres photographiques. On voit ci après La femme oblique (avec Oriane, son modèle juste à côté) mais j’aurais pu tout aussi bien retenir La femme qui chavire qui reprend la sculpture du même titre.

mercredi 18 juin 2025

Réouverture prochaine de la Maison-atelier Lurçat, au 4 Villa Seurat (75014 Paris)

Une visite de presse a eu lieu ce matin en présence de Jean-Michel Wilmotte, directeur du site, et de Xavier Hermel, administrateur du site, en avant-première de la réouverture de la Maison-atelier Lurçat, propriété de l’Académie des beaux-arts située au 4 Villa Seurat (75014 Paris) et dont j’annonçais déjà les travaux de restauration dans un article du 23 juin 2021 relatant une exposition d’oeuvres sur papier de Jean Lurçat : Lurçat intime à la veille de la fermeture de la maison-atelier en vue des travaux de rénovation.

Elle fut accessible lors des dernières journées du patrimoine et son ouverture au public est programmée conformément aux volontés de Simone Lurçat, veuve de Jean Lurçat qui l’a léguée en 2010 à l’académie. Pour des raisons évidentes de circulation et de protection de l’endroit, elle sera limitée aux vendredi et samedi, seulement sur réservation, à partir du 4 juillet, pratiquement à l’occasion du centenaire de sa construction et uniquement en petits groupes n'excédant sans doute pas 15 personnes.

De chaque faiblesse il faut œuvrer à faire une force. La maison était trop modeste pour y installer un espace librairie. Attentif à la vie du quartier Xavier Hermel repéra un bâtiment à vendre à l’angle de la voix sans issue. L’emplacement donnant sur la rue de la Tombe Issoire était idéal. une librairie y a ouvert en décembre dernier et je lui consacrerai un billet spécifique.

Depuis 2010, l’Académie des beaux-arts, à travers la Fondation Jean et Simone Lurçat qu’elle a créée, assure l’entretien et la rénovation de la maison-atelier construite en 1925 pour Jean par son frère André, dans la perspective de l’ouvrir au public et de créer des réserves répondant aux exigences de la conservation des œuvres d’art. La restauration, prévue pour fin 2023, aura demandé finalement 5 ans de travaux alors que le bâtiment avait été construit à la vitesse record de 6 mois de décembre 1924 à mai 1925. Elle a été surélevée en 1929, toujours par André, pour créer un second atelier au troisième étage, et longtemps la maison sera la seule de la rue à disposer d’une terrasse. Qui plus est dans le prolongement de l’atelier comme nous le verrons en y montant. 

La Villa Seurat est, avec les deux villas édifiées par Le Corbusier rue du Docteur Blanche, et la rue Mallet-Stevens dans le XVIe, l’un des trois ensembles importants réalisés à Paris au début du XX° siècle par les plus grands représentants du Mouvement moderne d’après guerre dont André Lurçat fut un membre important avec Le Corbusier, Auguste Perret et Mallet-Stevens. À l'époque le prix du terrain était attractif en comparaison de Montparnasse où se trouvaient les principaux amis de Jean et où les artistes américains faisaient flamber les loyers. La rue était alors peuplée de ferrailleurs et de marchands de pommes. Et c’est par l’intermédiaire de son frère Jean, qu’André Lurçat reçut les commandes d’artistes désireux d’habiter dans des maisons modernes en périphérie du marché immobilier coûteux de Montparnasse.

La maison de Jean Lurçat (1892-1966), membre de l’Académie des beaux-arts, peintre-cartonnier de renommée internationale, grand rénovateur de la tapisserie du XX° siècle, y sera la première d’une série de 8 habitations, toutes construites par André Lurçat (1894-1970). Je reviendrai sur cette rue en fin d’article.

Sa découverte est intéressante à plus d’un titre. En parcourant le lieu, le visiteur peut apprécier le caractère novateur de l’architecture d’André Lurçat et découvrir un des lieux de vie et de travail de son frère Jean, artiste majeur du XXème siècle. Les nombreuses céramiques, tapisseries, peintures et dessins mais également d’autres œuvres de l’artiste acquises par l’Académie afin d’enrichir les collections de la Maison-atelier y sont présentées dans une scénographie créée par l’architecte Jean-Michel Wilmotte, membre de l’Académie des beaux-arts et directeur du site.

On peut y admirer le mobilier spécialement étudié pour y faciliter la vie. Pourtant Jean n’y séjournera que brièvement entre deux voyages. Il préférera l’espace du château des Tours Saint-Laurent (Saint-Céré, Lot) qu’il achète en 1945 et où il lui sera plus commode de créer de grands formats.
Cet édifice est caractéristique du travail d’André Lurçat dont l’œuvre s’illustre notamment par la continuité du style. La blancheur de ses façades aux enduits lisses, l’importance des baies vitrées, la couverture en terrasse, la simplicité, le jeu des volumes, des plans et des surfaces, l’absence d’ornementation témoignent de l’esthétique des années vingt et du dialogue qui a dû se nouer entre les deux frères, tous deux influencés par les nouvelles tendances esthétiques de l’époque.
Poussons la porte du ferronnier d’art Raymond Subes (1891-1970) sur laquelle on lit les lettres J et L entrelacées.
Le choix de la couleur de chaque mur s’est appuyé sur un travail de recherche. Lurçat faisait régulièrement repeindre et ce sont souvent 5 couches qui ont été appliquées sur les murs à des dates inconnues et pour un nombre de mois ou d’années qui ne l’est pas davantage. Le choix n’est d’ailleurs pas nécessairement définitif. Un carré d’environ 5 cm de côté met à jour les multiples couches qui ont été traitées par scintigraphie.

On remarquera aussi le design vintage des interrupteurs électriques. 
La visite commence par l’atelier que Lurçat n’utilisa pratiquement pas car il était trop petit et mal éclairé. Muni d’une porte donnant directement sur la rue il fut néanmoins très pratique pour y recevoir les galeristes sans avoir à les introduire dans l’espace plus intime où se trouvaient des œuvres que Lurçat n’avaient pas toujours envie de montrer. Muni d’un coin cuisine et d’une pièce d’eau donnant sur une petite cour arrière il fut parfois loué comme studio indépendant et, après la guerre, l’artiste y installe son secrétariat.
L’espace de la Maison-atelier a été repensé dans une optique muséale, afin de retrouver l’ambiance dans laquelle il avait vécu et travaillé mais aussi de mettre en valeur l’œuvre de l’artiste. Voilà pourquoi cet ancien atelier est devenu un espace d’exposition présentant la Villa Seurat et replaçant sa construction dans l’urbanisme de l’impasse.
Au rez-de-chaussée, à droite de l’entrée, dans ce qui fut anciennement la serre puis le bureau de Simone Lurçat à partir des années 50, le visiteur découvre l’histoire et les étapes de la vie de Jean Lurçat avec des clichés d’illustres photographes, comme Brassaï ou Robert Doisneau (ci-dessus) le présentant notamment dans son atelier où il peignant en costume-cravate, signe d’un autre temps. Sur le mur d’en face, un portrait rare par Jean-Paul Laffitte, fresquiste d’origine vosgienne (comme Lurçat né à Bruyères).
A l’arrière de la maison, les travaux de restauration ont permis de retrouver la façade Nord de l’édifice.  La courette a été recouverte d’une verrière et aménagée pour présenter les dernières acquisitions de l’Académie des beaux-arts destinées à enrichir le fonds de la collection Lurçat et les donations récentes. 
Jean Lurçat a fait exécuter par sa mère ses premiers canevas en 1917. Il s’était installée en 1920 à Paris avec Marthe Hennebert (qui avait été, à partir de 1911, la muse de Rainer Maria Rilke). C'est elle qui tisse au petit point plusieurs tapisseries au canevas dont La femme à la corbeille (ci-dessus) qui est une portière. Il l’épousera en 1925. Elle montera un atelier à Toulon après leur divorce, travaillera toujours au canevas et sera soutenue par Lurçat autant que nécessaire.
Une porte conduit les chercheurs (uniquement sur rendez-vous) vers le centre de consultation et d’archives (ci-dessus). Montons maintenant au premier étage. La chambre du couple donnant sur une terrasse a été réaménagée à la fin des années vingt au moment où Rossane Timotheef, sa seconde épouse avec qui il se maria en 1931, qui était sculpteur, vient le rejoindre avec son fils Victor Soskice-Lurçat (1923-1944) que Lurçat adopte et qui sera bouleversé par sa mort, après six mois de torture par les nazis. André va créer un mobilier "immeuble" en sycomore (non photographié) avec un sofa, une commode suspendue, et un petit secrétaire.
Le dallage du sol reprend un dessin très original fait de chutes de pierre avec des réemplois de marbre des chantiers de l’architecte. La baie sur jardin présente un dispositif ingénieux escamotable qui permet depuis la fenêtre de faire passer les toiles grand format.

mardi 17 juin 2025

Trémois, l'anatomie du trait, nouvelle exposition de l'Académie des beaux-arts

La nouvelle exposition de l'Académie des beaux-arts Trémois, l'anatomie du trait  rend hommage à l'œuvre de Pierre-Yves Trémois (1921-2020), élu en 1978 dans la section gravure et dessin de l'Académie des beaux-arts, et reçu sous la coupole en 1979.

Elle s’inscrit dans une cycle d’expositions-hommages pour redécouvrir des artistes majeurs du XXème siècle comme ce fut le cas avec la très belle mise en valeur de Rougemont par un public invité à entrer dans son atelier.

D’abord graveur (son œuvre est estimée à plus de mille gravures), Trémois aura aussi été dessinateur, peintre, sculpteur, céramiste et orfèvre. Vous le connaissez tous. Vous êtes forcément passés à côté de la sculpture monumentale qu'il a créée en 1977 (réalisée par la Fonderie Susse), et qui se trouve à la sortie Lescot de la gare de Châtelet-les-Halles, en face des composteurs et du guichet de la RATP, que je n’ai malheureusement jamais pensé à photographier.
Appelée fort à propos Énergies, elle exprime la vision que l'artiste a de la fusion entre l’homme et l’animal, et entre le volume et la ligne et qu'il convient -peut-être- de lire entre les lignes et entre les mots (je la décris en note, en bas de cet article).
Pierre-Yves Trémois est un artiste d’une rare intensité, dont l’œuvre a marqué le monde de l’art par son trait incisif, sa précision anatomique et son exploration fascinante des liens entre l’humain, l’animal et le sacré. On comprend qu’Yvan Brohard, commissaire de l'exposition (ci-dessus à côté de Hermine Videau, Directrice de la Communication et des Prix) soit passionné par le parcours de cet artiste fascinant par sa profusion et son éclectisme, ayant touché avec succès à de multiples techniques artistiques, jusqu’à la céramique.

Il a eu la chance de faire sa connaissance en 2012 et d’être le commissaire de pratiquement toutes ses expositions, en particulier Trémois, rétrospective au Réfectoire des Cordeliers et musée d'histoire de la médecine de Paris en Octobre 2019, qui présenta une oeuvre spectaculaire de 24 mètres, représentant la passion du christ face à celle des hommes.

Une vocation tient à peu de choses. Pour Trémois ce fut une question de météo et de gratuité d’un musée. Il raconte, dans une vidéo projetée dans le parcours, qu’à l’âge de 7-8 ans, il trouva refuge au musée Guimet pour échapper à des trombes d’eau. Il tomba en arrêt devant un tableau chinois et un portrait japonais dans lequel il ne compte que 5 traits. Tout est venu de là.

Je ne sais pas si c'est un juste retour des choses mais l'artiste est sans doute plus célèbre en Corée et au Japon que dans son propre pays. C’est aussi le cas de Georges Mathieu qui par ailleurs était son ami et qui est exposé actuellement à la Monnaie de Paris. Inversement Trémois fut un très grand collectionneur d’art japonais et certaines oeuvres sont maintenant à Guimet ou au musée de Tokyo.

On peut voir au moins un autre signe dans son destin en écoutant la musique de son patronyme qui contient les mots trait et moi qui s’expriment si clairement dans ses oeuvres. Non seulement l’artiste est maître du trait, quel que soit le médium mais il est aussi un peintre ou un graveur qui écrit. Ses tableaux sont ponctués de citations, de petites phrases, de clins d’oeil. Pour peu qu’on tourne la tête on verra, pour ne citer maintenant qu'un exemple, on verra que sur son tableau inspiré par celui de David intitulé La mort de Marat, il pousse Charlotte Corday dans un billet signé du jour du crime, à réclamer la bienveillance de Marat au motif qu’elle serait bien malheureuse.
Né en 1921, mort à près de 100 ans, cet artiste aura traversé le siècle dans un foisonnement artistique. La soixantaine des œuvres choisies par Yvan Bohard illustre la fascination de Pierre-Yves Trémois pour les liens qui unissent l’humain, l‘animal et le sacré. Toutes les époques se côtoient dans la première salle, et parmi les estampes et oeuvres gravées, la plus grande en face de nous est la première et se fait remarquer par une technique très classique
 Exode II, eau-forte, pointe sèche, 1940

Il avait obtenu, en 1943, le premier grand prix de Rome de peinture. Il se consacra ensuite à la gravure au burin et à l'eau-forte. Il sera pensionnaire de la Casa de Velázquez de 1951 à 1952 à Madrid où il intègre la 22e promotion d'artistes. Dès qu’il se saisit du burin il trace avec la volonté toujours affirmée de créer une écriture graphique qui lui soit propre, nerveuse, précise, vibrante, en restant fidèle à ce qu’il sait faire (la représentation de la réalité). La gravure au burin exige une présicion extrême puisque tout repentir est exclu. On remarque un très beau portrait de Montherlant (burin et pointe sèche, 1953) dont il était un ami résonne et qui lui enverra sa dernière lettre avant son suicide.
La gravure « La guerre civile » burin et pointe sèche, 1964, a été choisie pour le sac de l’exposition.

Yvan Brohard nous explique la préparation incroyable de la toile de lin que faisait Trémois comme au XVII°. Tous les supports l’intéressent, papier à la cuve, encre de chine, fusain, tout sera matière à faire des expériences aussi bien sur le fond que la forme. Il a été jusqu’à se lancer le défi de faire des monotypes qu’il releva brillamment quand on pense qu'on ne peut pas consacrer plus de 30 minutes à peindre la plaque de cuivre avant qu'elle ne sèche et qu’il faille la mettre sous presse, sans compter qu’une seule œuvre est possible. Il en fera 100 grand format (pressés dans les ateliers Lacourière-Frélaut).

Grand admirateur de Dürer il lui consacre où parfois l’écriture apparaît à l’envers comme on le faisait à la Renaissance. Il ajoute une anamorphose (inventée en Chine au XV° siècle). On peut considérer la deuxième comme celle des hommages, en particulier à Sharaku, qui est un des plus grands graveurs japonais et qu’il associe à Van Gogh (qui était un grand collectionneur d’estampes) et Toulouse-Lautrec pour lesquels il avait une grande admiration, comme pour Ingres.
Van Gogh et Sharaku, acrylique sur toile, 2010
Toulouse-Lautrec et Sharaku, acrylique sur toile, 2010
L’Hommage à Ingres, huile sur toile, 2000, est juste en face et prête à sourire. C’est qu’on peut faire 2 voire 3 lectures de chacune de ses oeuvres et s’apercevoir que l’humour transparaît au second degré. Dans La Grande Odalisque peinte en 1814 sur une commande de Caroline Murat, sœur de Napoléon Ier et reine consort de Naples on remarquait très vite un dos particulièrement long (le peintre avait ajouté trois vertèbres supplémentaire) et l'angle peu naturel formé par la jambe gauche. Ces déformations ont été voulues par Ingres, qui a préféré volontairement sacrifier la vraisemblance à sa vision de la beauté. Elles inspirèrent de nombreux pastiches et détournements. Trémois y répond en dotant de trois bras la femme qui est sur les genoux d’Ingres.

La céramique l’intéressa pendant 18 mois juste après avoir découvert Vallauris en 1994 et cet art avec Picasso. Il aura conçu 120 céramiques gravées dans l'argile et émaillées. Il doit alors travailler à main levée, sans aucun appui possible, ce qui est très difficile. Comme il était fasciné par la mer parce que l’homme est issu du monde marin il représentera souvent des poissons, également ensuite en sculptures.
Entre le feu et le trait, recto et verso

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