mardi 30 septembre 2008

ALLIGATOR ou CROCODILE ?


Je faisais, hier, allusion à la Chemise Lacoste. Et voici qu'aujourd'hui une biographie de son créateur me saute aux yeux. C'est l'occasion de rectifier le texte que j'avais écrit et d'apporter des petites précisions.

Les superbes photos publiées dans ce livre d'art montrent combien les joueurs de tennis portaient au début du XX° siècle des vêtements très couvrants et qui devaient restreindre leurs mouvements. Et pourtant ils en faisaient des acrobaties pour rattraper des balles ... A lire les commentaires on comprend ce que les matchs avaient de spectaculaires ! Les journalistes du monde entier se sont passionnés pour les prouesses de 4 français surnommés les mousquetaires. Parmi eux René Lacoste hérita d'un second surnom, le crocodile.

C'est à Boston, où il se promène en 1923 pendant le tournoi de la Coupe Davis, qu'il exprime au capitaine de l'équipe de France de tennis le souhait de se voir offrir une valise en peau d'alligator en cas de victoire au match de l'après-midi. Caprice ou boutade, on ne sait pas. Par contre cette anecdote fait le tour de la ville et un journaliste s'en inspire pour appeler le tennisman "l'Alligator" dans son compte-rendu parce qu'il fait preuve de beaucoup d'opiniatreté sur les courts. Le match est perdu mais le surnom reste.

René Lacoste s'en amuse et demande à son ami et styliste, Robert George, qui dirige une entreprise de confection de cravates et de foulards place Vendôme, de faire broder un crocodile sur les vestes blanches qu'il porte pour entrer sur les courts. Cet animal remplace désormais le coq gaulois sur toutes les poches de ses blazers, comme en atteste la photo de couverture de sa biographie, cosignée par Patricia Kapferer et Tristan Gaston-Breton, et publiée cette année par l'Equipe.

En 1924, il importe des USA des rouleaux entiers de sparadrap de chirurgie dont il embobine les manches de ses raquettes pour les rendre plus maniables et dynamiser ses services. Ce renfort a été depuis adopté par tous les joueurs et tous les fabricants.

René Lacoste ne cesse d'avoir ainsi de "bonnes idées". Il réfléchit à améliorer son confort personnel en faisant confectionner à Londres un lot de chemises en maille à manches courtes inspirées des tenues portées par les joueurs de polo. Il ose en porter une à une finale en 1928 , ce qui était révolutionnaire : on n'avait alors jamais disputé de compétition internationale en manches courtes.

En 1929 une pneumonie foudroyante le contraint à abandonner définitivement la compétition. Il n'a que 25 ans. Il va travailler dans l'automobile avec son père et rencontrera fortuitement André Gillier, un des principaux industriels français du textile. Ils lanceront ensemble la chemise dessinée par René Lacoste, en jersey petit piqué blanc, (un tissage spécial pour absorber au mieux la transpiration puisque c'était un vêtement pour faire du sport essentiellement) longtemps commercialisée sous le nom de "1212", de forme dite "polo". C'est un vêtement unisexe, sorte de tee-shirt à manches courtes et au col fermé par deux ou trois boutons de nacre.

C'est "naturellement" qu'ils ont l'idée d'ajouter le crocodile vert sur la poitrine, en modèle réduit cette fois, ce qui se révéla une idée de communication de génie.

André Gillier a été le premier aussi à instaurer les congés payés dans son entreprise de bonnetterie, bien avant 1936. Quant à René Lacoste il inventa aussi la première raquette de tennis en acier en 1963. On lui doit encore une machine à lancer automatiquement les balles, ce qui a inauguré la pratique de l'entrainement intensif.

lundi 29 septembre 2008

PROMENADE AU MUSEE DU SPORT


Il y a quelques jours je me faisais l'écho de la bonne entente entre sport et littérature à propos de la publication d'un recueil de nouvelles par l'Ecole des Loisirs : Il va y avoir du sport mais je reste tranquille.

Ayant été conviée à une séance de lecture organisée dans le tout nouveau tout beau tout neuf Musée National du Sport j'ai parcouru les salles d'exposition où j'ai pu approcher quelques objets mythiques et/ou historiques. Je ne prétends pas vous emmener faire une visite complète mais vous donner un petit aperçu.

Mes proches savent combien le vélo est une passion familiale.

Vélocipède, draisienne, vélos de course ultra-légers, tricycle monotrace (avec chaine et pneus Michelin spéciaux pour résister sur les 3200 km que représente l'expédition Alger -Tombouctou entreprise par Jean Naud en 1980) il y en a pour toutes les jambes.
Je pourrais vous suggérer de chercher l'intrus parmi ces pièces de collection ... En effet ma très ordinaire bicyclette s'est glissée sur la page et il faut reconnaitre qu'à l'instar des vedettes de cinéma qui font trente ans de moins que leur âge grâce à une prise de vue avec filtre ma "bécane" semble ici en bien meilleur état qu'elle ne l'est dans la réalité. Mais elle me rend des services énormes et je ne suis pas prête à la sacrifier au progrès en la remplaçant par son alter ego électrique. Et puis c'est ma façon personnelle de vivre le sport, au quotidien, pour ne pas prendre du temps sur les loisirs. Je roule une quinzaine de kilomètres par jour, ce qui me permet d'entretenir ma forme de manière écologique et d'être à l'heure à tous mes rendez-vous puisque je me moque bien des embouteillages franciliens.
Les tenues des athlètes occupent également une place de choix. Depuis le manteau en poils de chèvre qui engonçait les premiers coureurs automobiles dans les années 1910, en passant par le justaucorps moulant d'un haltérophile en 1920, sans oublier le béret et la chemise de tennis de Jean Borotra, dit le Basque ... une chemise Lacoste bien entendu.


Mais il y a aussi l'immense kimono (réalisé en coton par Adidas) porté par David Douillet aux Jeux d'été d'Atlanta en 1996 ... et le maillot de l'équipe de France de base-ball enfilé par le premier joueur professionnel français qui a évolué aux USA (2000).



Les Reebok à pointes de Marie-José Perec pour Atlanta en 1996, celles d'Alain Mimoun, qui semblent toutes petites, et celles-ci (encore Adidas, semelles jaunes) avec lesquelles Colette Besson a gagné une médaille d'or à Mexico en 1968.


On peut aussi voir de près une tenue de tennis blanche et rouge portée par Amélie Mauresmo en 2004, le short en polyester et les gants de boxe de Marcel Cerdan (1940), et puis des objets encore plus anciens comme un masque d'escrime (1820) ou un fleuret XIX°, un bobsleigh utilisé en 1900.

Certains sont plutôt amusants comme le porte-voix gigantesque annonçant le départ du Tour de France en 1920, sorte d'énorme cornet de glace métallique. Comme les premières haltères ...

Des documents administratifs sont aussi présentés comme la feuille d'arbitrage de la finale de tennis de Roland-Garros opposant Yannick Noah à Mats Wilander le 5 juin 1983, ou encore une feuille d'émargement du Tour de France choisie parmi celles que les coureurs signent chaque matin avant de prendre le départ de l'étape.

Le Musée est aussi une boutique où on peut admirer des Playmobil et des figurines réalisées par des compagnons, en plomb et peintes à la main. On y trouve de jolies cartes d'anniversaire, des DVD, beaucoup de livres et déjà le calendrier de l'année 2009.
Comme quoi le sport a toujours une longueur d'avance.

Musée National du Sport, 93 avenue de France, 75013 Paris, tel : 01 45 83 15 80, tous les jours sauf lundi
Les photos sans mention proviennent du site du Musée. Je remercie le service de presse de m'avoir permis de les utiliser.

dimanche 28 septembre 2008

RENTREE ENCORE MAIS LITTERAIRE

Finis les Chagrin d'école et autres lamentations, voici quelques bonheurs littéraires à croquer avec des yeux tout neufs.

Je pourrais dire que les lignes qui suivent n'engagent que moi. Mais vous n'imaginez tout de même pas que j'ai déjà dévoré l'essentiel de la production qui vient d'arriver sur les rayons des libraires. J'ai plutôt écouté les avis de bibliothécaires averties (pardon pour le féminin pluriel mais il n'y avait pas d'hommes parmi elles le vendredi 19 septembre à la Médiathèque d'Antony ) dont je vais rendre compte ici. Je compte sur vous, lecteurs du blog, pour donner vos points de vue et affiner l'analyse.

D'abord, les ouvrages dont on parle partout ...

Difficile de ne pas commencer par deux auteurs ultra-médiatisées, Catherine Millet avec Jour de souffrance, et Christine Angot (défendue par Catherine Clément sur France Culture). On peut s'énerver du déballage qu'elles font de leur vie privée. N'empêche que Christine Angot ne mérite pas qu'on s'acharne sur elle parce qu'elle dénonce les travers du milieu littéraire. C'est sûr que s'amouracher de Doc Gynéco, sympathisant sarkosyste, n'est pas du tout du goût de certains snobs ultra-branchés de la Rive gauche, au sens propre comme au sens figuré. Cette femme a du culot et du talent. Elle nous livre avec le Marché des amants, une autofiction à clés (Bruno c'est le Doc) que l'on s'arrache et on boit ses confidences comme du petit lait.

Il semblerait que la sortie du Nothomb nouveau ait épuisé sa capacité à créer la surprise tant nous sommes habitués au phénomène qui revient chaque mois de septembre avec une régularité climatique. C'est pourtant, dit-on, une bonne cuvée et... Le fait du prince procure un vrai plaisir de lecture, mais sans enthousiasme.

Alice Ferney est sélectionnée pour le Prix Femina. J'entends dire qu'on a abandonné la lecture de son Paradis conjugal au bout de 40 pages. Il va falloir que je m'y mette ... Vous pouvez regarder une interview de cet auteur ici. Les réactions sont mitigées aussi pour Laurent Gaudé et la Porte des enfers ...

Olivier Rolin est sur les listes de pré-sélection pour les prix littéraires. Son Chasseur de lions retrace des péripéties rocambolesques mais il comporte de très belles pages sur le peintre Manet.

La critique s'emballe pour Tristan Garcia et son premier roman, la Meilleure part des hommes, autre roman à clés qui cette fois flatte l'ego des bobos dans le bons sens. Ce serait le plus gros tirage enregistré depuis les Bienveillantes. On salue aussi Richard Ford et son Etat des lieux qui est l'interrogation d'un agent immbolilier sur le sens de sa vie. Un énorme livre qui sera peut-être le pavé de l'automne dans la crise immobilière qui est en train de se profiler.

Régis Jauffret fait polémique avec Lacrimosa. Le travail d'écriture est inventif et le récit est perçu comme un hommage à la vie malgré un sujet peu engageant à première vue (échange épistolaire entre un narrateur et sa compagne qui vient de se suicider).
Sur la plage de Chesil de Ian Mc Ewan nous plonge dans l'Angleterre puritaine des années 60 en racontant une effroyable nuit de noces entre des protagonistes qui ne se parlent pas et ne se comprennent pas davantage. Comment deux êtres qui n'appartiennent pas au même monde pourront (ou pourraient) s'accorder ?

Sasa Stanisic est un jeune auteur de 23-24 ans qui réussit la prouesse de raconter la guerre avec toute la magie et la poésie dont seul un enfant est encore capable. Le Soldat et le gramophone est un roman enchanteur qui inspire la comparaison avec l'univers du cinéaste Emir Kusturica. Un premier livre dont la presse parle beaucoup.

Après Ouest, primé Livre Inter 2007, François Vallejo publie l'Incendie du Chiado, qu'on annonce encore meilleur.

Maintenant, les ouvrages dont on parle aussi ...

Delphine Bertholon, 32 ans, maitrise de lettres, scénariste, explore le syndrome de Stockholm au travers d'un journal intime à trois voix. Le ton sonne juste, qu'il s'agisse du point de vue de l'un, de l'une ou de l'autre. Il est facile de se télétransporter dans chacun des personnages, y compris même dans celui du ravisseur. Le sujet grave (un rapt d'enfant) est traité avec délicatesse. Evitant la danse macabre, Twist se lit comme on chorégraphie une tarentelle, en véritable ode à la vie et à l'intelligence. Un livre dont je n'ai (déjà) fait qu'une bouchée et que j'aurais envie de poser sur l'étagère juste à côté de No et moi de Delphine de Vigan. C'est probablement parce qu'elles sont de la même génération que les deux auteures portent le même prénom. Elles ont une fluidité de style tout à fait comparable, une écriture moderne, un ton alerte qui ne s'embarasse pas de métaphores ampoulées. Leurs héroïnes sont des jeunes filles surdouées qui ont le sens de la famille, même quand elles ont le moral au fond de ... leurs Converses. Parce que le paraître ne doit pas être sacrifié pour l'être, quoiqu'il advienne.

Encore un roman familial, de qualité et plaisant à lire, avec le Brillant avenir de Catherine Cusset, futur phénomène éditorial d'un niveau comparable à l'Elégance du hérisson.

Fidèle à son art de la caricature et à ses tournures humoristiques, Jean-Paul Dubois nous propose ses Accomodements raisonnables.

2666 est le roman posthume de Roberto Bolano que l'on dit être un des auteurs majeurs de l'Amérique du Sud. Une profonde réflexion sur le mal.

Mémoire du vide, de Marcello Fois est le grand coup de cœur de l'équipe. Élaborée comme une tragédie grecque, c'est la vie incroyable d'un bandit sarde qui nous est donné et qu'on aurait envie de lire à haute voix tellement la langue est belle.

Le très poétique Amour des Maytree apparaitra comme un superbe roman à quiconque dépassera le prologue (peu utile nous dit-on).

La traversée du désert d'Isabelle Jarry est également salué. Une auteure plutôt discrète qui vient d'être interviewée par Nicolas pour son blog, que je vous invite à écouter ici.

Virginie Ollagnier raconte la vie d'un émigré russe blanc dans un très beau roman, l'Incertain, qui succède à Toutes ces vies qu'on abandonne.

Russie toujours, mais féminine cette fois, avec Un jour avant Pâques, de Zoyâ Pirzad qui retrace avec nostalgie une enfance entre une maman russe et un père arménien. Une écriture douce et raffinée, moins dialoguée que le précédent On s'y fera.

Morne Câpresse est le premier roman de Gisèle Pineau. Elle évoque la drogue, la prostitution, l'esclavage qui sont autant de facettes douloureuses de la Guadeloupe d'aujourd'hui.

La reconstruction est aussi un premier roman, d'un cinéaste américain de 61ans qui écrit dans une langue (le français) qui n'est pas sa langue maternelle. En nous parlant de l'Allemagne qui doit se relever de la guerre Eugène Green fouille sa propre existence. Un roman très fort qui n'est pas sans rappeler le Boulevard périphérique d'Henry Bauchau.

Atiq Rahimi est afgan. Mais il habite en France et écrit lui aussi en français. Syngué sabour : pierre de patience traite de la condition féminine dans son pays d'origine. Un livre déjà sélectionné par les libraires.

Autre héro de la cinquantaine, Richard Novak, spéculateur boursier, divorcé et hypocondriaque, va décider de se reprendre en mains sans craindre d'affronter de multiples péripéties, avec humour et fantaisie. Le sujet est grave mais il est traité avec dynamisme et il parait qu'on se surprend à ralentir le rythme de sa lecture pour rester le plus longtemps possible en sa compagnie. 500 pages qui s'avèrent trop courtes pour Ce livre va vous sauver la vie.

Dans un tout autre genre, Ailleurs de Julia Leigh. Un tour de forces en 100 pages seulement (c'est étonnant comme les livres peuvent être ainsi pesés comme si quantité et qualité devaient s'accorder ou se disjoindre) sur un sujet difficile, inénarrable (donc je ne résumerai pas l'intrigue) mais où le pathétique s'efface au profit de l'empathie.
- Mais t'y croies pas une seconde ? interroge la collègue
- Si !
Nous promettons d'en débattre ...

Autre premier roman que les Bains de Kiraly, de Jean Mattern, écrit en un été, et dont le Monde des Livres fait déjà l'apologie.

Philippe Mercier est un écrivain suisse qui écrit en allemand. Ce prof de philo travaille sur l'articulation entre l'échec et le succès, un sujet qui le touche personnellement puisque son père a composé des symphonies qui n'ont jamais été jouées. Il publie sous pseudonyme, l'Accordeur de pianos, ce qui lui donne probablement davantage de liberté d'expression. Son enquête sur la quête de soi se lit comme un thriller à condition de passer le cap des 100 premières pages. (je 'ai emprunté et vous dirai bientôt si j'ai réussi à le dépasser). Son précédent ouvrage, Train de nuit pour Lisbonne avait reçu plusieurs récompenses.

Nuala O'Faolain nous offre son dernier roman, Best love Rosie, dont le titre résonne comme un adieu. L'humour est toujours aussi incisif, ultime preuve de la vitalité qui caractérise les cinquantenaires en cette rentrée littéraire.
Haruki Murakami est un auteur dont les livres passent sans répit d'un lecteur à l'autre. Saules aveugles, femme endormie est un recueil de nouvelles très oniriques. On est heureux qu'après avoir traduit Fitzgerald, Irving et Chandler, il se soit lancé lui-même dans l'écriture tant son univers est fantastique. La traduction des ouvrages précédents était inégale et réflétait mal la pureté et la sensibilité de l'écriture. On espère que cette fois l'osmose sera plus intime.

Et ceux dont il aurait fallu dire quelques mots ...

L'année de l'éclipse de Philippe de la Genadière, encore un livre sur la crise existentielle des quinquas, l'Inaperçu de Sylvie Germain qui traite des secrets de famille, Comme Dieu le veut, de Niccolò Ammaniti, et puis le couronnement de Jean-Marie Blas de Roblès pour son livre publié chez Zulma, Là où les tigres sont chez eux, sorti le 19 août, Prix du roman Fnac 2008 et bien sûr déjà en réimpression, et Le silence de Mahomet de Salim Bachi, sélectionné pour le prix Goncourt. Bref, une rentrée très riche qui nous laisse une belle pile de livres sur la planche.

Et pour faire "glisser" ces nourritures intellectuelles je vous livre une recette facile, de canette rôtie à la betterave qui m'a été soufflée à l'oreille ce matin par la maraichère à qui j'achetais des betteraves crues. Un client venait de lui confier qu'il les fait cuire, non pas une heure à l'eau bouillante comme je le fais basiquement, mais rôties au four avec de la canette. Sur le ton du secret elle m'explique qu'il faut bien frotter la viande avec force sel et poivre, poser dessus les betteraves épluchées, mettre le couvercle sur la cocotte et enfourner une heure.

- C'est tout ?
- C'est tout !

C'était tentant pour moi qui voulais justement que le repas cuise sans que j'intervienne (pour avoir le loisir d'écrire ce compte-rendu tranquillement). La seule chose un peu pénible c'est l'épluchage des légumes, plus durs que des pommes de terre et qui même crus, rosissent les mains. Voici le plat avant d'enfourner :
Prévoyant une réticence masculine à goûter quelque chose de nouveau j'ai, par sécurité, peleéquelques patates que j'ai coupées en deux avec un oignon, un éclat d'ail et une feuille de laurier, avant de les mettre au four dans un second plat à gratin.

Au final j'obtins ce résultat tout à fait intéressant
et plutôt gouteux, avec de jolies couleurs automnales or et rouge cardinal dont la photo ne rend pas fidèlement compte, mais qu'importe ...

samedi 27 septembre 2008

Visite guidée du Pôle Culturel et de La Piscine de Chatenay-Malabry (92)


Une semaine après les Journées Européennes du Patrimoine un nouvel espace culturel dévoile ses coulisses ce samedi 27 septembre à des visiteurs en les guidant le long d'un parcours initiatique, sportif, chorégraphique, musical et théâtral.

Au départ chacun croyait connaitre l'endroit. Celui-ci était venu en voisin, parce qu'il habite le quartier, celui-là en ancien utilisateur parce qu'il y avait appris à nager, celle-ci en spectatrice parce qu'elle y avait assisté à des spectacles, et beaucoup d'autres en simples curieux. Aucun endroit n'est resté secret. Tout, nous savons tout sur tout. Nous en avons vu de toutes les couleurs, ce qui est plutôt surprenant s'agissant de salles qui vivent d'habitude dans l'obscurité.

Marc (Jeancourt, le directeur) m'avait suggéré d'arriver pour 10 heures 30. Son invitation ne précisait pas "tenue correcte exigée" et malgré la suppression de l'obligation de la contrainte du smoking pour les soirées de gala de la Comédie Française (abolie par Jean-Pierre Vincent à son arrivée dans cette glorieuse maison en 1983) j'avais un tailleur noir à veste longue plutôt élégante.

Avant que la visite-spectacle proprement dite ne commence ma descente des marches vers l'ancienne salle des machines reconvertie en cafeteria a été saluée par la joyeuse musique de Cabaret interprétée par des élèves du Conservatoire. Admirons les cuves monstrueuses et remarquons l'analogie possible entre les carrés de couleur ponctuant les murs et des émaux de Briare géants. Les trompettes d'Aida (merci Verdi) m'ont vite fait remonter à la surface.

Je découvre que la matinée sera "déshabillée". Acteurs et administrateurs sont tous en peignoir. Marc est confronté à un dilemme : rester en tenue de ville ou enfiler la tenue de bains. Il opte pour un peignoir rouge, couleur fétiche de tous les théâtres. Les visiteurs font la queue pour gagner un ticket et accepter de se laisser coller une étiquette-repère sur la poitrine comme les jeunes élèves un jour de rentrée des classes.

Munie de mon ticket (jaune) et d'un auto-collant affichant une serviette (blanche) j'ai donc pris rang au sein du groupe qui m'était assigné. J'aurais tout aussi bien pu échoir dans le groupe bleu ou le groupe rouge. Trois compères agitaient leur serviette comme un drapeau national au-dessus de nos têtes.

A 11 heures pétantes Monsieur Papillon fait son entrée et démarre le programme d'échauffement corporel. Il tient à ce que nous soyons en pleine forme avant de nous jeter à l'eau.Il enchaine les étirements et nous sommes malgré tout dispensés des plus difficiles.



Il est rejoint par Monsieur Loiseau, maitre-chanteur, qui nous mettra au diapason en nous faisant respirer puis chanter une gamme de Pom Pam Pom Pom qu'interromt Monsieur Jourdain, dont le personnage est un compromis entre l'architecte (il connait toute l'histoire des bâtiments et se cramponne à d'immenses plans en guise d'anti-sèches) et le chef de gare (tant il s'inquiète que les trois groupes se retrouvent bien à l'heure dite pour être aiguillés sur de nouvelles destinations).

Il nous brosse un rappel historique sans reprendre son souffle (pour avoir tous les détails je vous renvoie au site du théâtre sur cette page mais je vous donne l'essentiel) depuis la création de la Cité-Jardins de la Butte Rouge, première à bénéficier d'un établissement de bains en banlieue en 1938 grâce aux efforts financiers conjoints des villes de Chatenay-Malabry, Antony, Sceaux et Verrières-le-Buisson et au talent des architectes, MM. Bassompierre, de Rutté et Sirvin.

La Piscine, avec ses mosaïques de dauphins et étoiles de mer, son grand bassin éclairé par la lumière du jour, son solarium, son pédiluve vert, est immédiatement un lieu de joie, de fête, d’apprentissage, de détente. En 1977 l'établissement est condamné par la concurrence d'autres bassins plus modernes. C'est la fermeture, pour connaître l'année suivante une seconde vocation, artistique. On la doit à l'obstination d'un groupe d’enseignants du Lycée Emmanuel Mounier de Châtenay-Malabry, et de Jean-Claude Penchenat, co-fondateur du Théâtre du Soleil (et animateur théâtre du lycée). C'est à la Piscine qu'il installera sa propre compagnie, le Théâtre du Campagnol. Environ 45 spectacles y seront imaginés dans des conditions parfois sommaires sur le plan pratique.

En 1982 le Théâtre du Campagnol devient Centre Dramatique National de la banlieue sud, avec pour partenaires cinq villes : Antony, Bagneux, Châtenay-Malabry, Palaiseau, Verrières-le-Buisson. En octobre 85 la Piscine est réouverte au grand public, après des travaux de transformation en véritable salle de spectacle par les architectes Reichen et Robert et le scénographe Guy-Claude François. La Piscine fonctionnera à plein régime jusqu'en 1992 .

Après le départ du Campagnol La Piscine devient Théâtre municipal. Le Théâtre du Chapeau Rouge, dirigé par Pierre Pradinas s'y implantera trois ans. Ce sera la seconde salle des Gémeaux, Scène Nationale de Sceaux, dirigée par Françoise Letellier à partir de 2001.

Et puis en 2003, se décide la transformation en un pôle culturel accueillant également un Conservatoire de musique et de danse par l’agence Nicolas Michelin et associés et le scénographe Gérard Fleury. L'agglomération toute entière des Hauts-de-Bièvre s'unit pour financer les travaux. La gestion du théâtre, après sa reconstruction, est confiée à l’équipe du Théâtre Firmin Gémier dirigée par Marc Jeancourt et le Conservatoire municipal agréé de musique et de danse à Rut Schereiner.

Monsieur Jourdain nous impressionne en alignant les chiffres : 3 ans d'études, 3000 mètres carrés d'emprise au sol, 8000 de surface utile, 7 mètres de haut, 27 cameras de surveillance ... Il nous promet 1 heure et demi de marche, des escaliers à tourner la tête. Il nous intime l'ordre de ne pas nous éloigner du groupe et met en garde les craintifs sujets à la claustrophobie.

Il distribue à ses acolytes des piles électriques, des clés, une boussole et un chronomètre. Nous sommes hilares, croyant à une bonne blague, sans nous douter qu'il a dit vrai et que deux heures plus tard nous quitterions l'établissement aussi fourbus qu'après un 2000 mètres dos crawlé.

Mais pour l'instant c'est dans l'enthousiasme que nous nous prenons la main pour ne pas nous perdre et que nous suivons Monsieur Loiseau dans les dédales du Conservatoire : 800 élèves, 50 professeurs, 20 classes d'instruments, et même des studios d'enregistrement !

Le grand bassin est méconnaissable et le temps de scander un hommage à Archimède on se dirigera en file indienne vers l'auditorium pour écouter l'ode à Ruth après avoir bourdonné de concert. Le texte, enroulé comme un ancien parchemin, nous est offert. Nous descendons les marches avant de monter la gamme. La directrice du conservatoire accompagne au piano un Lied de Schubert qui met en résonance l'acoustique de la salle.

Ce doit être la mélancolie de ce morceau qui m'incite à comparer la gamme chromatique froide de l'espace musique en contrepoint à la gamme chaude de l'espace théâtre. A l'étage, la circulation est silencieuse pour ne pas troubler le travail des danseurs.

Et nous voici tous réunis au Foyer le temps d'une petite pause boissons. Monsieur Papillon se saisit de la serviette blanche et mon groupe lui emboite le pas dans un joyeux brouhaha.

Nous surplombons les machines en empruntant la passerelle qui relie le foyer à une salle de réunion, laquelle débouche sur l'escalier Est qui est resté pratiquement tel qu'à l'origine. La mosaïque 1930 est intacte. Plus émouvantes sont les inscriptions tracées à la peinture bleue "toilettes" flèche vers le haut, "administration" flèche vers le bas, qui ne riment plus à rien depuis le départ du Campagnol.


Nous sommes maintenant dans l'entrée principale, aujourd'hui hall d'accueil. Elle a perdu ses dauphins et ses étoiles mais elle a gardé les futs cannelés de ses colonnes.
Reprenons quelques exercices avant de sortir à l'extérieur pour rejoindre la petite salle du pédiluve par l'entrée des Artistes. Avec une jauge de 80 places elle accueillera les jeudis soirs une programmation musicale allant de la chanson française au jazz en passant par des expressions nouvelles.



L'endroit est stupéfiant pour qui n'a pas connu les bains chatenaisiens. L'éclairage renforce l'originalité de la scénographie. Il s'en dégage une atmosphère est très spéciale. Cela tient de la boite de nuit, du club de jazz et du site archéologique.

Un poisson rouge, baptisé Jean-Claude (hommage évident au fondateur du Campagnol) bulle avec insouciance au centre de la mosaïque céladon.




Le professeur de harpe du Conservatoire nous offre quelques accords.

Quelle envie aurions-nous de rester mais la visite reprend. La sortie résurge sur la grande salle des machines qui va nous livrer ses secrets.

La cité-jardin était un modèle de modernisme avant-guerre. Un exemple parmi d’autres : le fameux évier-vidoir Garchey qui aspirait tous les détritus ménagers directement dans l’évier et les expédiait vers l’usine de retraitement pour chauffer l’eau de la piscine. Les ordures voyageaient par simple gravité. C'était ultra-écologique. Sauf que voilà, à cette époque, les foyers consommaient encore peu. Il y avait relativement peu de détritus. En tout état de cause insuffisamment pour amener toute l'eau du grand bain à une température acceptable. Il ne suffit pas d'être précurseur, il faut être efficace. On a donc équipé le bâtiment de classiques chaudières à charbon. Quand le fuel a été plus compétitif ce furent dans ces deux énormes cuves de 10 000 litres qu'on stocka les réserves.

Après avoir été trop en avance, l'établissement écopa de plein fouet la crise pétrolière. La piscine revenait trop cher et elle fut désaffectée. Les machines se turent. Elles ne sont plus aujourd'hui que des éléments décoratifs qui témoignent d'un passé, pas très ancien, du temps où les enfants des écoles venaient apprendre à nager dans une eau transparente, en suivant les dauphins sous un puits de lumière.
L'assistante de Monsieur Papillon brasse des petites fioles dans un panier avec un bruit de galets. Chacun conservera un peu d'eau en souvenir.
Nouvelle halte pour un dernier échange de serviette. Nous partons à l'assaut du théâtre derrière Monsieur Jourdain. D'abord les loges, très lumineuses, équipées de douche. On nous distribue un plan de coupe pour preuve de la complexité architecturale.
La passerelle du premier Service est déjà impressionnante : nous marchons à 9 mètres au-dessus du plateau (la scène). Les rideaux et les décors sont manœuvrés par un système de perches actionnées par des paniers lestés de contrepoids coulissant dans une cheminée. Jusqu'à 500 kilos qui doivent être équilibrés au Jardin. (Quand on regarde la scène depuis la salle le Jardin désigne le coté gauche, la Cour le coté droit, parce qu'à Versailles il y avait un jardin d'un coté et une cour de l'autre. c'est Molière qui eut l'idée d'employer ces termes pour diriger les déplacements de ses acteurs. Sur scène la droite et la gauche n'ont plus de sens dès qu'on s'y déplace)

Tout cela tient par des cordes. Mais pas question de prononcer ce mot là. On avait trop peur d'attirer le malheur sous la forme d'un incendie. Il faut se souvenir qu'il y a quelques siècles les lumières étaient des torches et des bougies (les fameux "feux" de la rampe) et que le rideau pouvait s'enflammer en moins de temps qu'il n'en fallait pour évacuer la salle.
Alors on dit ce qu'on veut : cintres, soie, ficelle, mais surtout pas c...

Les expressions techniques sont jolies mais hermétiques, jugez plutôt : il est question de 40 américaines de la face au lointain et 2 à l'allemande avec une ouverture à la grecque. Et Monsieur Jourdain nous entraine encore plus haut, sur le grill. Enfin ceux qui n'ont pas le vertige parce que la sensation est forte.
Cà n'a pas l'air impressionnant pour vous qui regardez l'écran de votre fauteuil ? Mais imaginez que sous nos pieds, tout en dessous, il y a la scène ...


... 18 mètres plus bas. Décidément on aura tout vu. Le parcours aura été sportif comme on nous l'avait promis. Nous redescendons sur l'arrière scène et la salle de répétition. On nous regroupe derrière le rideau qui se relève pour qu'une fois dans notre vie (de spectateur) nous puissions ressentir l'émotion de l'acteur face au public.
Sauf que pour cette fois la salle est vide. C'est sûrement nettement moins impressionnant.
La salle a les mêmes normes que la Scala de Milan. Vue d'ici on dirait une ruche, ou encore l'intérieur d'une de ces installations imaginées par Louise Bourgeois et dont le Centre Pompidou a exposé quelques spécimens au printemps dernier. On se croirait entre les pattes d'une araignée géante.

Nous quittons le proscenium
pour prendre place dans les gradins.

Nos guides endossent pleinement leur rôle d'acteurs pour jouer les deux premières scènes du Bourgeois gentilhomme.

L'illustration parfaite de l'accord entre Musique, Danse et Théâtre.

Tous trois aussi essentiels.



Après le classique salut final le directeur du Théâtre distribuera deux abonnements de 3 spectacles à celui qui, par hasard, avait un tampon au dos du poème distribué dans l'auditorium, et à qui avait reçu le plan du re-de-chaussée au lieu du théâtre en coupe. Ceux qui purent montrer des grains de couleur dans leur flacon d'eau bénéficièrent d'une place pour un concert au pédiluve.

Puis nous nous quittâmes dans la joie et la bonne humeur en promettant de revenir bientôt dans cette maison qui est désormais la nôtre.
Contacts :
THÉÂTRE LA PISCINE - 254 AVENUE DE LA DIVISION LECLERC - 92290 CHATENAY-MALABRY
THÉÂTRE FIRMIN GÉMIER -PLACE FIRMIN GÉMIER - 92160 ANTONY
ESPACE CIRQUE D’ANTONY - RUE GEORGES SUANT - 92160 ANTONY
(QUARTIER PAJEAUD - SUD D’ANTONY)
renseignements, un seul TÉLÉPHONE : 01 46 66 02 74

vendredi 26 septembre 2008

ENTRE LES MURS


La sortie nationale du film a eu lieu avant-hier. J'avais eu l'extrême chance de le voir il y a trois mois dans le cadre du festival de film de Châtenay-Malabry. Je n'en avais pas parlé parce qu'il était trop tôt. Et puis la fin de l'année scolaire s'annonçait. Vous aviez déjà tous le nez dans vos valises.

L'enthousiasme des membres du jury du festival de Cannes qui lui a attribué la Palme d'or provient (pour partie) du fait qu'ils ont cru que ce qui était montré était véritablement extra-ordinaire. Les murs en question sont ceux d'un collège d'un quartier dit "sensible". Mais çà pourrait être celui qui est en bas de chez vous. Tous les profs qui sont allés le voir trouvent les élèves criant de vérité et tous les élèves -pardon, les ado- estiment que les enseignants sont bien comme cela dans la vraie vie. C'est toujours plus facile de reconnaitre l'autre que de se voir dans le miroir.

Peu importe donc la localisation, qui demeure floue de toutes façons puisque les journalistes relatent un tournage dans un collège Françoise Dolto du 18, 19 ou 20° arrondissement selon les articles. Le décor est à peine suggéré. Ce n'est pas un huis-clos véritable. On comprend que les personnages ont une autre vie en dehors de l'enceinte de l'établissement même si celle-ci est occultée. Aussi bien pour ce qui est des maîtres que des élèves et de leurs familles respectives. Le collège n'est pas une prison, ou un lieu d'enfermement, mais un espace régi par des codes, tiraillé par des jeux de pouvoir où l'on sait d'emblée qui sortira vainqueur, quoiqu'il advienne.

On voudrait mettre le spectateur en garde. Attention : ce n'est pas du cinéma ! Beaucoup d'enseignants ayant assisté à la projection avec moi ont été surpris par la justesse des dialogues. J'en ai entendu un s'étonner : on dirait qu'on a installé une caméra cachée pendant un an dans ma classe et dans la salle des profs. Ces répliques on les a entendues des dizaines de fois. Tout est si vrai ! La caméra suit la nuque du professeur. Le plan est maladroit comme s'il s'agissait d'un reportage sur le vif. Pourtant le film n'est pas un documentaire ni une reconstitution.

Directement adapté du roman éponyme (cela veut dire "du même titre") de François Bégaudeau, publié chez Gallimard en 2006, le scénario est écrit au plus près du réel. C'est ce qu'on appellerait maintenant une autofiction.

Le film est formidable et je l'ai apprécié sans réserves. Pourtant la lecture du livre avait été besogneuse. Le style haché de l'auteur m'avait agacée. J'avais peu d'empathie pour ce prof qui accordait plus d'importance aux tenues vestimentaires de ses élèves qu'à leurs capacités d'apprentissage. Je m'interrogeais sur ses motivations : était-ce de l'exigence ou de l'acharnement pédagogique ? Les conversations en salle des profs se résumaient à de longues litanies en boucle, comme en témoigne cet extrait (p.70) :
- c'est pas dix jours de vacances qui les calment !
- plutôt dix conseils de discipline !

- avec le ramadan c'est le bouquet.

Les plaintes des collègues étaient accablantes (à trois reprises, page 64) : çà m'emmerde carrément de revenir là (sic) ce qui dans le film est traduit par : quatre ans, quel courage (déjà ta quatrième rentrée ici, chapeau!)

La liste des élèves est passée en revue. Le prof de l'année précédente les catalogue avec peu d'hésitation : gentil / pas gentil. C'est vite tranché. Mais il faut reconnaitre aussi que du coté des élèves, la pression ne se relâchait pas beaucoup. Quand ce n'était pas l'un c'était l'autre. A croire qu'ils s'étaient donné le mot pour provoquer leur prof et le faire sortir de ses gonds, en l'attaquant aussi sur sa vie privée.

Les spectateurs des anciennes générations comprendront le risque à juger une adolescente capricieuse de "pétasse", mot qui, en langage banlieue est une insulte majeure car il signifie "prostituée". Ce qui donne un dialogue savoureux dans le livre, repris dans le film :

le prof : on dit pas traiter, on dit insulter.
l'élève : pas la peine de nous insulter de pétasses
le prof : on dit insulter tout court ou traiter de.
l'élève : çà s'fait pas m'sieur !
autre élève : c'est vrai qu'il charrie.

On a envie de dire "un point partout, la balle au centre". Ce serait oublier que justement ce n'est pas tout à fait du cinéma et qu'il y a beaucoup de souffrance derrière tout cela. La souffrance de ne pas comprendre, de sentir qu'on perd son temps, son énergie, que les dés sont pipés d'avance et qu'au bout il n'y a pas de futur. Alors comment voulez-vous que les élèves se passionnent pour la conjugaison ?

Au moins ils s'intéressent à la philosophie. Qui est l'analyse de la pensée. Les échanges sont difficiles et délicats parce que leur vocabulaire est réduit. Le risque d'erreur d'interprétation les guette à chaque détour de phrase. C'est qu'ils se vexent facilement en plus. Quand le prof leur explique un mot qu'ils connaissent ils s'énervent : m'sieur, tout le monde sait çà veut dire quoi !
Et lui s'excuse : on est toujours l'imbécile de quelqu'un.

Le combat entre profs et élèves ou entre groupe d'élèves n'est pas nouveau. Ce qui l'est c'est le contexte économique qui a tué l'espoir. L'école n'est plus l'ascenseur social qu'elle a été un temps. Et cela change tout. On voulait bien faire des efforts parce qu'on pensait qu'avec les diplômes on aurait une bonne situation. Il n'y a plus que les enseignants (et les parents) qui y croient encore, "mollement" comme le dirait Daniel Pennac. En se débattant entre la loi et l'esprit de la loi. Autrement dit en essayant de se faire respecter sans provoquer. En se raccrochant à de belles idées comme celle du permis à points. Quand un élève se conduit mal il perd un ou plusieurs points. Évidemment il aura à cœur de conserver son capital ... sauf s'il n'en a rien à ... parce qu'il sait qu'il ne se passera rien du tout s'il n'a plus de points, surtout si son rêve est d'être exclu de l'établissement.

Et que penser de ce monde où les adultes trichent aussi ? Comme en témoignent les basses manœuvres du principal du collège pour améliorer les notes de l'examen du Brevet, scène qui n'est pas reprise dans le film. Tant mieux, il aurait loupé la première place : parce que c'est bien connu, on ne récompense pas les tricheurs ! Non ?

jeudi 25 septembre 2008

CHAGRIN D'ECOLE

Voilà bien un livre que je n'avais pas envie de lire. Le titre racoleur m'avait exaspérée. On ne peut pas faire l'économie de la difficulté pour apprendre. Il me semblait normal que sur la quinzaine d'années que dure approximativement une scolarité moyenne on comptabilise des peines comme des joies.

Chagrin de vie, chagrin d'usine, chagrin d'hôpital, chagrin de mariage ... le jury du prix Renaudot aurait-il accordé la palme à un ouvrage intitulé Bonheur d'école ?

Et pourtant soyez honnête, Monsieur Pennac, vous devez énormément à l'institution scolaire ! Vous lui devez d'avoir surmonté des difficultés cognitives (d'apprentissage) qui sont probablement nées au sein du cocon familial. Vous dites vous-même que c'est la pension qui vous a sauvé. Vous devez à un enseignant d'être devenu écrivain puisque c'est lui qui le premier vous a passé commande d'un roman. Vous devez aussi à l'Education nationale de vous avoir nourri pendant toute la carrière de prof que vous y avez faite. Si vous avez été si malheureux que vous le prétendez comment avez-vous eu l'idée de prolonger le supplice en passant de l'autre coté du bureau ? C'est que vous êtes masochiste et dans ce cas on ne vous plaindra pas ! Et voilà qu'en prime vous avez le Prix Renaudot en consolation ! Je veux bien croire que cette distinction arrive par hasard sur ce livre là et qu'elle couronne toute votre œuvre qui le mérite bien davantage que ce dernier ouvrage malgré quelques passages intéressants.

Vous aurez compris que cette lecture m'a donné l'humeur chagrine. Et si je suis si acide aujourd'hui c'est aussi parce que c'est rudement à la mode de critiquer le monde enseignant. A croire que tout le monde s'est donné le mot. Même le ministre en exercice. Il oublie que les instituteurs sont devenus des professeurs des écoles, confond crèche et maternelle et reproche aux enseignants de faire ce qu'ils sont légalement obligés d'assumer (déléguer la surveillance de la sieste serait une faute professionnelle). Que penser aussi de cet ancien ministre qui reconnait sur une radio nationale que les heures de soutien imposées à la rentrée ne seront d'aucune utilité pour les élèves qui en auraient besoin mais que cela permettra de supprimer 8000 emplois (qui eux sont fort nécessaires) ?

Il est très à la mode de se vanter qu'on fut un cancre. Comme si c'était une garantie de réussite. C'est totalement idiot : aucun chanteur ne clamerait avoir débuté en fredonnant comme une casserole, et aucun comédien n'avouerait n'avoir jamais appris son texte. Mais confier qu'on a été toute sa jeunesse premier de sa classe, cela ne semble pas acceptable. Or s'il y a bien une chose dont on ne se débarrasse jamais c'est de la surdouance, que l'on traîne à vie comme un boulet, avec ce qu'elle engendre de jalousie injuste.

Monsieur Pennac se plaint. Tout en fustigeant tous les autres qui s'affichent comme d'anciens cancres. Il écrit que si on guérit parfois de la cancrerie on ne cicatrise jamais tout à fait de ses blessures. Et moi je n'arrive pas à voir en quoi sa situation serait pitoyable. Au mieux j'accepte d'entendre que son père était d'une exigence qui lui paraissait trop forte. Qui lui "paraissait" seulement car étant donné le succès qu'il a aujourd'hui on ne peut pas donner tort à ce père.

Je me souviens du mien à qui je demandais ce qu'il ferait de différent s'il avait la possibilité de reprendre à zéro l'éducation de ses enfants et qui me répondait : je ferais les mêmes erreurs parce que j'étais convaincu d'avoir raison.

Combien de pleurs engendrés parce que "c'est pour ton bien" ?

Que cherche donc Monsieur Pennac à nous faire croire ? Que parce qu'on est enseignant on n'aurait pas le droit à l'erreur ? Lui-même avoue au détour d'une page qu'il n'a sans doute pas toujours été parfait. Si tous les enseignants se devaient d'être excellents cela reviendrait à prétendre que tous les médecins doivent sauver toutes les vies. L'erreur médicale existe, hélas, comme l'erreur pédagogique, même si elles sont toutes deux regrettables.

J'ai malgré tout lu très attentivement chaque page de l'ouvrage et ai trouvé 4 à 5 bonnes idées que je vais vous résumer, ce qui va vous alléger d'une lecture exhaustive :
  • 1 ère bonne idée : La lecture est salvatrice, mais cela Monsieur Pennac nous l'avait déjà appris en long et en large (dans l'excellent ouvrage Comme un roman) même si elle ne lui permettait pas d'améliorer son orthographe. Je confirme personnellement. J'ai beaucoup lu tout en collectionnant les zéros à toutes les dictées, jusqu'à ce qu'un jour cela s'arrête. J'avais peut-être épuisé toutes les erreurs possibles, acquis une maturité suffisante, ou est-ce parce qu'on avait arrêté de me noter ?
  • 2 ème bonne idée : Soigner le mal par le mal, l'idée n'est pas nouvelle non plus. Monsieur Pennac préconise d'intensifier les leçons de grammaire pour ceux qui n'y arrivent pas. C'est le principe des cours de soutien mis en place cette année. Un certain nombre de pédagogues ne seront pas convaincus : ce n'est pas en entraînant à la course quelqu'un qui boite que sa claudication guérira ...
  • 3 ème bonne idée : Pratiquer des rituels. il y a quelque chose de rassurant à répéter et enchaîner des tâches selon un ordre immuable. On le pratique depuis toujours en maternelle. Rien de neuf.
  • 4 ème bonne idée : S'ennuyer, 20 minutes montre en main, sans RIEN faire au retour de l'école pour ensuite se jeter affamé sur le boulot. Un peu simpliste, non ? Je vais lui présenter un groupe d'ado qui au bout de 2 heures de vacuité totale ne ressent pas encore la moindre appétence pour l'activité scolaire.
  • 5 ème bonne idée : La promesse de la note minimum de 12 au bac, à condition de cesser d'avoir peur. C'est peut-être la piste la plus intéressante car tout ce qui permet de restaurer la confiance est bonne à prendre. Cela découle du précepte de Maria Montessori : aide-moi à faire tout seul ! C'est l'attitude qu'a tout parent envers le très jeune enfant. Regardez-le tremblotant sur des jambes incertaines. Il va tomber et pourtant sa mère lui promet avec un sourire charmeur : çà y est, mon cœur, tu marches ! Et lui ne marche déjà plus, il court, et se jette sain et sauf dans les bras maternels. D'accord : si les profs avaient la même foi en leurs élèves les résultats seraient meilleurs.
Tout est simple en fait : il suffirait d'y croire. Mais c'est là que le bât blesse encore. Les élèves n'ont pas davantage d'espoir dans la capacité de leurs enseignants à leur assurer un bel avenir que les profs dans celle de leurs élèves à sauver le monde. Ces paradoxes, Monsieur Pennac les analyse parfaitement et tente de leur tordre le cou à grands renforts d'analyse grammaticale, ce qu'on appelait dans l'ancien temps l'analyse logique. Avec de jolies métaphores aussi comme la comparaison de la journée de classe au shaker de Lewiss Caroll, le merveilleux en moins.

J'ai eu le sentiment qu'il avait écrit un peu vite, sans trop se relire. Sans corriger ses propres tics de langage comme l'emploi répétitif de l'adjectif "mollement" trois fois en quelques pages. Sans craindre de se contredire. Les chapitres s'enchainent et on passe sans transition de la critique aux compliments.

Pourtant il y a quelques fines analyses. Des pages savoureuses dénonçant la dictature des marques, démontrant qu'aux pieds le collégien pensent avoir des N... alors que ce sont des baskets. Ce sont les marques qui vous prennent la tête, pas les profs ! Elles vous prennent votre argent, vos mots, votre corps aussi comme un uniforme. (page 231) Un point de vue qu'on va retrouver dans le livre Entre les murs puisque l'auteur désigne ironiquement chacun de ses élèves du nom de la marque imprimée sur son sweat au lieu d'employer son prénom.

Il passe en revue tous les films qui ont eu la pédagogie pour sujet principal, avoue qu'il n'était pas chaud pour aller voir l'Esquive, film français réalisé par Abdellatif Kechiche, sorti en 2004. même si quelques lignes plus loin il en fera l'éloge. Admettant que c'était une excellente iniative que d'ambitionner monter la pièce de Marivaux, le Jeu de l'amour et du hasard. avec des collégiens. Pour Daniel Pennac, c'était, avant de l'avoir vu, un film sur l'école, encore, et qui se passait en banlieue une fois de plus (p. 206). Serait-il le seul à être habilité à écrire sur le sujet ? Que dira-t-il du film Entre les murs ????

Et voilà comment un Chagrin d'école est devenu plus populaire qu'un hypothétique bonheur. Et voilà pourquoi le jury du festival de Cannes a endossé la culpabilité ambiante et salué Entre les murs qui n'est en quelque sorte que la version optimiste de la même morosité.

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