mercredi 8 septembre 2010

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

(billet mis à jour le 11 septembre 2010)
Ce fut la palme d'or de Cannes en mai 2010 et il est programmé dans le cadre du festival Paysages de cinéastes de Chatenay (92).

Grande controverse autour de cette œuvre qui n'est pas bien comprise par ceux dont l'esprit oublie que c'est du cinéma, qui en lassent d'autres (je ne donnerai pas le nom de ce journaliste de Télérama qui ne se positionne ni pour ni contre, lâchant qu'il a dormi pendant le film, cela n'aide pas à suivre le fil à défaut du film) et qui chez d'autres provoque l'enthousiasme.

Mon avis est qu'il est sans doute davantage accessible aux personnes qui connaissent la culture thaïlandaise, les coutumes et l'histoire de ce pays. Je me suis souvenue du formidable livre de Karen Connelly, la Cage aux lézards, chez Buchet-Chastel. J'avais appris combien l'animal est sacré en Orient. J'avais aussi retenu le pouvoir de la méditation. Cela m'a aidé à, je ne dirai pas comprendre, mais du moins "regarder" le film.

J'y ai vu ce qui est à la limite du visible. D'abord parce que les scènes sont très souvent capturées dans la pénombre. Ensuite parce que cette manière de procéder introduit métaphoriquement le concept de fantôme.

J'ai entendu des insectes assourdissants. La bande son pourrait être exaspérante. Elle surprend par la quasi absence de musique.

J'ai compris que les vivants ont un tel respect pour les morts que la frontière entre eux est ténue.

J'ai pensé au Testament d'Orphée (1959) de Jean Cocteau où personne ne s'étonnait de voir jean Marais traverser les miroirs. La différence est que les fantômes sont ici en 3 D et palpable comme vous et moi. Évidemment puisqu'ils sont interprétés par de vrais acteurs pourrait nous dire le réalisateur.

J'ai songé à la très belle Balade de Narayama où là aussi il s'agissait d'accompagner un mourant. A défaut de finir ses jours en haut d'une montagne Boonmee descend dans une grotte.

Des indices culturels émaillent le film. Il est question de karma ; des petites querelles qui pointent entre laotiens et thai ; d'apiculture et de princesse ... On retiendra des scènes d'anthologie avec le dîner auquel participe l'épouse et le fil défunts, comme aussi le bain érotique d'une princesse avec un poisson. Mais le plus intéressant à mon sens est d'une part que le héros a exercé le métier de photographe (le réalisateur n'a pu que s'identifier à lui) et il a notamment fait des clichés de guerre.

Il me semble que la dimension politique est essentielle. La culpabilité d'avoir tué pendant la guerre des "frères" rouges (communistes) est très forte. La parole de sa belle-sœur, qui voudrait le rassurer avec un "tout dépend de l'intention qu'on y met" n'éloigne pas les souvenirs. Ils restent vifs, lancinants, suffisamment violents à eux seuls pour provoquer des visions. Comme celle-ci (photo ci-dessus) d'une femme soldat tenant un homme-singe en laisse, tête volontairement "coupé" par le cadrage du cinéaste.
Le film pourrait s'arrêter à la cérémonie funèbre de Boonmee qui, en elle-même est déroutante ... Deux scènes complètent le propos. Si les morts peuvent se réincarner inversement les vivants peuvent changer de vie. N'a-t-on pas tous des fantasmes ? C'est d'ailleurs un peu cela le cinéma : donner l'illusion que le cinéma filme la vraie vie.

Le premier jour du reste de ta vie était programmé dans le cadre de la carte blanche donnée à Tito, le créateur de la série Tendre Banlieue chez Casterman. Plusieurs scènes de vies antérieures émaillent le film. Les personnages se dédoublent pour revivre des épisodes du passé ou pour vivre différemment le présent. Aucun spectateur n'a été ni surpris ni choqué.

Je ne vois donc pas en quoi ceux qui croient leurs rêves possibles seraient moins crédules que ceux qui ne mettent pas en doute les visions d'Apichatpong Weerasethakul ... Ce n'est guère rationnel peut-être, sauf si on accepte de n'avoir en commun que l'apiculture et le téléphone portable.

Il y a quelques années, Son nom de Venise dans Calcutta désert, film de Marguerite Duras devenu culte, était autrement déroutant. A moins que dans le domaine du cinéma notre seuil de tolérance ait régressé significativement.

Pour tout savoir de la 9 ème édition, horaires et programme du Festival : Le Rex, 364 avenue de la Division-Leclerc, 92290 Châtenay-Malabry - Renseignements : 01.40.83.19.81 Site du Rex : http://cinema.lerex.free.fr/

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